À Neuchâtel, sur l'écran des laissés-pour-compte Neuchâtel. Entreprise de réinsertion, Télé Objectif Réussir diffuse dans quatre districts du canton. « L'audimat ? On s'en moque complètement. » Fondateur et rédacteur en chef de Télé Objectif Réussir (TOR), Jean-Pierre Lambert n'entretient aucun rêve de grandeur. Sa télévision n'a ni l'intention de piquer des parts de marché à la TSR, ni de revendiquer la future concession de l'Arc jurassien. Son objectif est tout autre : permettre aux treize journalistes et monteurs de la chaîne « de reprendre confiance en eux » pour pouvoir, un jour, trouver un « vrai » boulot. TOR n'est pas une télé comme les autres. Dans la lignée du journal « Objectif Réussir », lancé en 1994, c'est un outil d'ntégration sociale et professionnelle pour personnes en difficulté, le plus souvent à l'aide sociale. Ici, pas de pression ni de course au scoop. Chacun avance à son rythme, encadré par Jean-Pierre Lambert et son alter ego Rita Hosang. Chaque semaine, la petite télévision produit 60 minutes d'émissions diffusées en boucle toutes les deux heures sur le canal météo. Galère et exclusion À 56 ans, Jean-Pierre Lambert vit « une expérience phénoménale ». Enthousiaste, chaleureux, le « boss », comme l'appellent affectueusement ses ouailles, n'oublie pas pour autant les épreuves du passé. Paysagiste de formation, il a bifurqué par passion vers le journalisme. Au début des années 1990, il perd son emploi et connaît la galère et l'exclusion pendant près de deux ans. Déprimé, il imagine le pire. Survient alors l'idée de créer Objectif Réussir sur le modèle de « Macadam Journal », le premier journal de rue francophone. « Je suis la première personne à qui Objectif Réussir ait sauvé la vie », estime aujourd'hui le Neuchâtelois. Depuis lors, le journaliste, admirateur de l'abbé Pierre et de Guy Gilbert, le prêtre des loubard, a parcouru du chemin. Son mensuel est devenu une institution, distribuée dans toute la Suisse romande et traduit en allemand (Treffpunkt Boulevard). Avec toujours la même ambition : permettre aux oubliés de la société de retrouver le goût à la vie et l'estime de soi. L'idée de créer une télévision a surgi en 2004 lors du déménagement de la rédaction dans la gare CFF désaffectée de Bevaix. « Nous avions soudain beaucoup de place, raconte Jean-Pierre Lambert. On a décidé de se lancer, même si nous n'avions aucune expérience en la matière. » À l'époque, plusieurs collaborateurs du journal ne masquaient pas une certaine inquiétude. « Le seul qui y croyait, c'était Monsieur Jean-Pierre », se souvient César, le plus ancien collaborateur d'Objectif Réussir. Soutiens externes Après des débuts artisanaux sur Internet, TOR a peu à peu pris ses marques, soutenue par des compétences extérieures. Une ancienne journaliste de la télévision roumaine installée dans la région vient de temps à autre animer une émission. Gaétan, jeune ingénieur des médias en formation à la HES d'Yverdon, vient de terminer un stage au sein de l'équipe, lui faisant partager ses connaissances. L'aventure a pris une nouvelle dimension le 3 septembre dernier sur le coup de midi. Diffusée depuis 2005 dans quatre communes du Littoral, TOR est depuis lors retransmise dans les quatre districts du Bas du canton. « Nous sommes passés de 17'000 à 120'000 téléspectateurs potentiels », se réjouit Jean-Pierre Lambert. Les districts de La Chaux-de-Fonds et du Locle devraient suivre ces prochains mois. Pour marquer ce passage à l'âge adulte, la chaîne sociale et culturelle avait mis les petits plats dans les grands. Françoise, Myriam, César, Daniel, Julien, Adrian et les autres étaient tous présents pour « fêter ça ». Thérapie télévisuelle Cette exposition propre à la télévision fait partie intégrante de la réinsertion. Qu'ils soient toxicomanes, dépressifs ou chômeurs en fin de droits, les collaborateurs de la chaîne peinent à se regarder et à s'entendre. La répétition des reportages et des plateaux, où les collaborateurs de la chaîne présentent leurs sujets, constitue une thérapie. « On voit notre progression au fil des émissions, raconte Françoise. On prend peu à peu confiance en nous. Mes filles disent que j'ai changé. » La diffusion élargie de TOR ne va pas révolutionner la grille des programmes. Les paillettes, les people et les règlements de comptes politiques continueront d'être laissés à d'autres. « Nous continuerons à aller à la rencontre des gens, précise Jean-Pierre Lambert. Nos stars ? Les habitants du village d'à côté. J'aime la télévision des années 1950. À l'époque, il y avait des espaces qui permettaient à Henri Guillemin d'évoquer Rousseau pendant une heure face caméra. » Malgré le soutien de l'État de Neuchâtel (au titre de programme d'insertion) et de la Loterie Romande, Objectif Réussir et Télé Objectif Réussir ne roulent pas sur l'or. « Avec l'extension de notre zone de diffusion, nous allons tenter de trouver des partenaires, indique le rédacteur en chef. Sur ce plan, nous constituons une concurrence pour les autres médias. Mais c'est bien le seul. » Par Pierre-Emmanuel Buss Le Temps 29 septembre 2007 Texte retranscrit par Françoise Berthod
Dans la petite salle de tournage, souvent secouée par le bruit du train, tous soulignaient leur fierté et leur émotion. Une certaine appréhension, aussi, d'être vus, et parfois reconnus, « par autant de monde ».