« La Liberté » :
un journal qui progresse
« Malgré Internet et la convoitise qu'elle provoque chez les grands groupes de presse, « La Liberté » a gardé son indépendance. Vu sa petite taille, ce quotidien doit multiplier les accords avec d'autres médias afin d'améliorer la qualité du journal et combler les lacunes. » Roger de Diesbach, rédacteur en chef.
L'équipe rédactionnelle de « La Liberté » compte une soixantaine de personnes, dont 55 journalistes. Le groupe se compose d'une rédaction centrale à Fribourg, de rédactions à Payerne, Bulle, Romont, Lausanne, et de plusieurs journalistes à Berne. Elle dispose aussi de correspondants dans le monde entier, mais qui ne sont pas engagés à plein temps.

Historique
« La Liberté » est un journal qui a 130 ans d'histoire. Il a été créé par les milieux catholiques, « journal de combat » pour résister à la Suisse moderne, radicale, de 1848. En fait, très longtemps, « La Liberté » fut le journal de défense des milieux catholiques et conservateurs.
C'est le journaliste François Gross, il y a une trentaine d'années qui, s'appuyant sur le concile Vatican II, sortit le journal des mains des catholiques conservateurs "noirs".
L'un des atouts du quotidien est de présenter une rubrique nationale et internationale, en grande partie signée ; tout le monde peut, en effet, écouter ou voir les nouvelles des agences à la radio ou à la télévision, mais ces nouvelles ne suffisent plus à intéresser le lecteur.
« La Liberté » est l'un des seuls journaux qui, ces dernières années, a augmenté régulièrement son tirage, malgré Internet et le soi-disant désintéressement des jeunes à la lecture.
L'augmentation d'environ 500 abonnements par année a fait passer le tirage contrôlé de 35'000 à 38'000 exemplaires vendus, ce qui représente cent mille lecteurs au total.
Interview de Roger de Diesbach, rédacteur en chef de ce quotidien fribourgeois :
Collaborez-vous avec d'autres médias ?
Nous avons des accords de plusieurs types avec certains journaux internationaux de grande qualité, comme « La Libre Belgique » et « Libération ». Nous reprenons souvent leurs correspondants à l'étranger. Ce qui nous permet de compléter notre réseau de correspondants à l'étranger qui n'est pas mal, mais lacunaire.
Nous venons de signer un accord avec « Libération », accord qui nous permet de reprendre ses papiers et de les éditer le même jour. Cela n'est pas réciproque pour l'instant.
Roger de Diesbach : « La Liberté a gardé son indépendance. »
Nous travaillons avec un important nombre d'agences de presse. Ainsi, l'ATS et les agences internationales (Reuter, AP, etc.), l'Agence de Presse Catholique (APIC), l'Agence protestante de presse (Protestinfo) ou l'Agence Info Sud qui s'occupe surtout des problèmes du Tiers-Monde.
En Suisse Romande, il existe le groupe Romandie Combi « ROC », dont font partie six quotidiens romands : La Liberté, Le Nouvelliste, L'Express, L'Impartial, le Quotidien Jurassien et le Journal du Jura. Avec les journaux neuchâtelois, nous collaborons au niveau des correspondants au Palais fédéral. Idem avec l'AGEFI. Nous avons aujourd'hui à Berne quatre journalistes qui travaillent pour nous : chaque journal paie le sien, mais leur travail est mis en commun.
Avec « Le Nouvelliste », nous avons engagé, il y a quelques mois, un rapprochement qui pourrait aller beaucoup plus loin l'année prochaine. Une volonté d'ouverture existe dans le but d'améliorer la qualité du journal et de préserver notre indépendance.

Que dire de la concurrence ?
Il y a un combat énorme entre les divers groupes de presse : en plus d'« Edipresse », qui s'est approprié une grande partie des titres indépendants romands, le groupe français « Hersant » a fait irruption, s'emparant successivement de journaux comme « La Côte » (Nyon), « L'Express » et « L'Impartial » (Neuchâtel).

Ces grands groupes ont-ils un impact sur « La Liberté » ?
Ils n'ont pas d'impact, mais des moyens financiers infiniment plus grands. Le groupe « Hersant », « Edipresse » et le « Berner Zeitung » ont bel et bien un oeil sur notre journal qui est en progression de tirage et a moins souffert de la chute de la publicité.

Les partenariats n'auront-ils pas, à plus ou moins long terme, des conséquences sur la création de l'opinion et ne nuiront-ils pas à la diversité de l'information ?
Oui, il faut reconnaître que cela va probablement nuire à une certaine diversité de l'information ; mais cela n'est pas très grave, par rapport à ce que font certains quotidiens qui réalisent systématiquement leurs pages internationales avec des dépêches provenant de diverses agences de presse.
Notre collaborateur, Skender Idrizi, en compagnie du rédacteur en chef du journal fribourgeois. L'utilisation des mêmes dépêches d'agences internationales par plusieurs journaux nuit à la diversité de l'opinion, car elles proviennent souvent d'agences américaines, sans aucun esprit critique.
« La Liberté » et ses partenaires gagnent en diversité, en mettant à disposition leurs réseaux respectifs de correspondants, dans le but d'augmenter la qualité des pages communes. De plus, les lecteurs disposent d'analyses faites par des journalistes prestigieux, venus du monde entier.
On annonce une crise en 2003 ; quels sont vos projets ?
Nous avons très bien résisté à la crise en 2002, malgré une perte de publicité en volume, pour diverses raisons. Le fait que notre tirage ait augmenté nous a autorisé une hausse du prix de la publicité, ce qui nous a permis de gagner plus d'argent.
Au cas où nous devrions continuer à perdre de la publicité, nous serions alors contraints de prendre des mesures et cela pourrait devenir grave.
Si nous voulons garder notre indépendance, notre journal doit absolument rester rentable (être dans les chiffres noirs) et rétribuer son capital. Si nous n'y parvenons pas, nous entrerons dans une spirale infernale et devrons probablement faire appel à d'autres. Dans la presse, le besoin d'un appui financier est souvent la perte de l'indépendance, car celui qui paie finit par vouloir commander.
C'est pour ces raisons que, en tant que rédacteur en chef et journaliste, je me préoccupe de la situation financière de mon journal afin de préserver son autonomie rédactionnelle.

Comment un journal peut-il combattre Internet ?
Je ne crois pas que les journaux doivent combattre Internet ; ils doivent faire avec, l'utiliser. Je crois que la presse écrite a des chances et qu'elle va survivre à condition d'avoir une qualité et une crédibilité qu'Internet ne donnera jamais ou quasiment jamais.
Un rédacteur en chef doit faire figurer son journal sur Internet, il doit utiliser cette avancée technologique ; c'est ce que nous essayons de faire ; je ne crois donc pas qu'un jour Internet tuera la presse écrite.
Par Skender Idrizi