Garde-montagne,
un métier qui se perd !
Par

Eric Broye

Le terme de garde-montagne est plutôt poétique, car il serait plus juste de dire garde-génisse ou garde-vache. Ce n'est pas nous qui gardons la montagne, c'est elle qui nous regarde, nous observe du haut de ses cimes bienveillantes ! Qui n'a pas entendu de la Gruyère au Jura, du Val de Bagnes au Val d'Illiez, des termes comme armailli, medzouna, bevairon ou
bouèbe dè tsalè ?
Bien souvent, le terme est à la limite du péjoratif, un peu comme vacher ou domestique. Nous connaissons ces termes mais très peu le métier.
Lorsque l'on monte à l'alpage, on ne se rend pas bien compte de ce qui nous attend. On voit de jolis chalets rénovés où pendant l'été viennent les vacanciers et on pense que c'est un peu les vacances. Détrompez-vous, chers lecteurs, l'alpage c'est un peu l'aventure, c'est l'article 22 !
Lorsque je suis arrivé un samedi, il faisait grand beau. Nous avons déchargé les vaches, les génisses et les veaux dans leur parc respectif
A la suite de quoi, avec les aides et les patrons, nous avons pris un repas en commun. Moment ô combien fugace, mais si chaleureux et convivial et tout à coup, le monde parti, on se dit qu'on n'a pas le diplôme de vacher, qu'en cas de coup dur, on n'a même pas le téléphone du vétérinaire (oublié) ! Autant garder le moral, surtout que la première traite (12 vaches) se passe sans problème. Le lait va directement par bidons interposés aux veaux (17) ! Les génisses sont à part, il y en avait 13 puis 14 et quelques jours plus tard encore 5 qui arrivent de notre belle Broye.

Certes, le matin il n'y a
pas besoin de timbrer

ou de justifier 5 minutes de retard, mais les vaches ont leur horaire. Elles sont vite contrariées d'autant plus qu'il y a 2 races : les vaches d'Hérens, pur produit valaisan (petites trapues, noires, au tempérament bien trempé) qui donnent les reines des combats et les rouge et blanc (Red Holstein et Simmental, plus grandes, plus osseuses mais qui rendent plus de lait). Ainsi, une journée commence à env. 6 heures, il faut allumer le feu du potager pour l'eau chaude, car les bouilloires sont dans les parois du fourneau. Ensuite, rentrer les vaches des pâturages alentour.

Elles peuvent être tout près comme à 30 minutes aller et retour. Et vu que c'est de l'alpage, les côtes se gèrent au pas du montagnard, c'est-à-dire, toujours à la même allure. Là, commence la traite, sans précipitation; on apprend à connaître le nom des vaches, leurs caractéristiques (facile à traire, docile etc.) puis on nourrit les veaux (là aussi les noms et les caractéristiques : boit facilement, boit beaucoup etc.).

Après la traite, on leur donne le léché,

Par exemple du sel, puis on les laisse ruminer un instant et on les ressort à l'alpage. Reste alors l'écurie à nettoyer (enlever les bouses et refaire la paille). Env.8 heures : préparer le déjeuner avec du bon lait tout frais, sur le fourneau et écouter les cloches du troupeau montant à leur pas, tintinnabulantes et gaies à l'oreille. Env. 9 heures : descente vers les génisses dans un parc plus bas à env. 1'300 m d'altitude. Il faut contrôler qu'elles mangent bien, qu'il n'y en ait point de malade, qu'il y ait assez d'eau, assez d'herbe, qu'il n'y en ait point qui boite, enfin que tout aille bien !

Jusqu'à 11 heures, on prépare des parcs pour l'été, on en répare, on plante des piquets, on tire des fils barbelés, on espère la pluie pour que l'herbe pousse,

Puis on désespère du soleil

Parce que ça ne pousse pas assez vite et à vrai dire on laisse faire la nature qui s'y connaît mieux que nous dans les travaux d'Hercule.

Et à 11 heures, il est temps de préparer le dîner, toujours au potager à bois, ravitailler la flamme. Tout cuit dans ces marmites ancestrales, à long temps, à laisser mijoter. On ne dîne pas à midi, on mange quand c'est prêt !

C'est Bibi au fourneau,

Certes, c'est une responsabilité, mais quel plaisir de refaire des soupes, des plats comme nos grand-mamans. Le seul secret, laisser mijoter !
Lorsqu'il pleut, on prépare du bois, à l'abri. On peut aussi bouquiner ou écrire aux amis restés dans la Vallée! Vu qu'il n'y a pas de machine à laver, il faut aussi faire la lessive; un vrai plaisir quand il faut cuire les habits d'écurie. Bonjour l'odeur et la couleur !

Merci Omo !

Mais lorsqu'il fait beau, ce sont des couleurs différentes, majestueuses dans les cimes immaculées dès qu'on lève les yeux, et si dégradées d'un vert pâle des premiers pâturages à un vert langoureux des forêts qui s'estivent !

Alors lorsque revient le soir en un yodel propre au berger, on rappelle les vaches qui tranquillement redescendent pas à pas dans les sentiers jusqu'à l'écurie pour un éternel rythme de la vie !

Et lorsque je dis on ou nous, c'est parce que dans les pérégrinations alpestres, il est 2 Albanais du Kosovo qui m'accompagnent; Jousouf et Ghutieri. Eux qui n'avaient jamais connu une quelconque montagne, il n'est qu'à voir leur émerveillement lorsque nous sommes allés en dessus de Verbier nous promener et faire des photos. On aurait dit des enfants béats d'admiration devant un tel paysage !

Enfin, le soir, on se laisse bercer au son des sonnailles et des clochettes et au crépuscule, on s'endort, fourbu mais satisfait d'une bonne journée de montagnard ! Et la nuit, quelque rêve me hante,

entre chien et loup et je ris

doucement de la chance de vivre quelque temps une vie si différente et si enrichissante !