Cherchons la Rose
J'ai lu, récemment, le livre d'Umberto Eco : « Le Nom de la rose ». Ce pavé de plus de 500 pages apporte un bel éclaircissement sur une période de l'histoire, plutôt méconnue.
Si beaucoup de monde a vu l'excellent film de J.J. Annaud qui, malgré l'ampleur du sujet, restitue parfaitement l'atmosphère du livre, la lecture de ce dernier peut être ardue. Mais elle apporte beaucoup.
Par
Pierre Bourquin
L'écrivain
Umberto Eco, écrivain italien de 69 ans, auteur, entre autres, de l' «Oeuvre ouverte», du «Pendule de Foucault», a été professeur de sémiotique (science des signes qu'utilisent les humains pour communiquer) aux universités de New York et de Bologne.
Son roman, « Le Nom de la rose », a obtenu le prix Goncourt étranger en 1982. Eco est connu dans le monde entier.
C'est un pur intellectuel. Si intellectuel qu'il en devient parfois irritant. Mais il voit juste. Dans son roman, sous des aspects quelquefois compliqués, son message est simple.

Le roman
Ce livre raconte la lutte pour le pouvoir en Europe, entre l'Empire de Louis IV de Bavière et l'Eglise du pape Jean XXII. Nous sommes en 1327. Voilà pour l'aspect historique.
Mais le livre ne parle pas que d'histoire. C'est une sorte de roman policier et philosophique.
Les faits se passent dans une abbaye bénédictine, située entre la Provence et la Ligurie. Cette abbaye est admirée de tout l'Occident pour la richesse de sa bibliothèque. Or, les moines y décèdent mystérieusement les uns après les autres. S'ensuivent toutes sortes d'épisodes tragiques, comiques, médiévaux en tous cas, entrecoupés de dialogues philosophico-religieux, parfois difficiles à suivre pour nous, simples mortels.
L'histoire finit ainsi : l'apocalyptique vieux moine aveugle, Jorge de Burgos, cache un livre d'Aristote qui traite et dit du bien du rire et de la comédie. Un moine découvre ce livre. Voyant cela, Jorge imprègne de poison les pages du volume. Les autres moines sont très attirés par ce bouquin. Ils vont le consulter les uns après les autres. Or, que fait-on pour tourner les pages ? On s'humecte le pouce et l'index. En faisant cela, les moines s'empoisonnent. Se voyant découvert, Jorge se suicide en mangeant le livre du rire !

Parallèles
La lecture de ce bouquin fait réfléchir et l'on peut tenter de tirer des parallèles entre cette période et les temps que nous vivons aujourd'hui.
Cette époque était sombre. Il y avait les très riches : l'Empire, l'Eglise et les très pauvres : le peuple des villes, les paysans. Les riches et les pauvres ne parlaient pas la même langue. Le peuple parlait « le vulgaire », comme disait l'Eglise. Elle, elle parlait latin. Il y avait les initiés et les autres.
C'était l'époque de l'Inquisition, de l'intolérance absolue. Pour la plus petite divergence à ses idées, l'Eglise brûlait vifs les gens, comme hérétiques, après d'atroces tortures. Le peuple était maintenu volontairement dans l'ignorance la plus totale. On le laissait s'amuser, de temps en temps, comme on jette un os à un chien; mais on l'effrayait ensuite en lui décrivant l'épouvantable Enfer. En lui exposant les torturés.
Actuellement, il y a un risque que le monde penche plutôt du côté de cette époque. Le durcissement des positions religieuses, l'ultralibéralisme, le n'importe quoi économique, le fossé qui se creuse toujours plus entre riches et pauvres, entre initiés et non-initiés, autant d'indices qui font craindre cette régression.
Le Moyen-âge n'est pas de retour, loin de là, mais il faudrait essayer de corriger le tir. De se remettre en question. De restructurer une société qui s'effiloche.

Poésie
Il y a peut-être un premier remède à tout ce marasme. Et ce remède, c'est justement ce que le vieux Jorge bannissait. Ce qui, pour lui, n'était qu'une grimace. Ce qui n'était bon que pour ces sous-humains qui se traînaient dans la boue.
Ce remède c'est le rire, la fantaisie, le rêve, l'ouverture d'esprit. C'est la poésie qui surgit là où on l'attendait le moins. C'est la musique qui chante en chacun de nous. Ce sont nos larmes. C'est notre colère. C'est notre capacité à nous émouvoir. C'est le fait d'être des êtres humains, tout simplement. Des vrais. Et non pas les robots-consommateurs que l'on voudrait faire de nous.
Ce remède, c'est la Rose. La mystérieuse, la fabuleuse Rose. Cherchons la Rose. Et si nous la trouvons, cueillons-la. Mais délicatement, car elle a des piquants. Tout de même, tout de même...