Indigence suisse occultée... enfin dévoilée !
Un cinquième des femmes travaillant à plein temps gagne à peine 3000 francs par mois. Cinquante mille jeunes étaient sans emploi fin 2003.
Une nouvelle étude confirme l'état alarmant de la pauvreté en Suisse. Une seconde stigmatise le fait qu' « une formation protège contre la pauvreté. »
Exclusion insoutenable, crise de la survie morale et physique, vie dans une situation précaire ! Ce sont d'autres termes ou explications de la pauvreté, quelque part philosophiques et abstractifs, répandus dans des livres et dans le discours des sociologues. Néanmoins, la définition officielle de la pauvreté, trouvée dans le Dictionnaire suisse de politique sociale, se base sur la statistique. Elle est donc plus concrète et plus incontestable : pauvre est celui qui a un revenu au-dessous d'un certain seuil fixé par convention (40, 50, 66 % du revenu disponible équivalent moyen ou médian). La Conférence suisse des institutions d'action sociale (CSIAS), encore plus explicite, définit cette limite : est pauvre tout ménage dont le revenu (après déduction des cotisations sociales et des impôts) n'atteint pas 2200 francs pour une personne seule et 4300 francs pour une famille avec deux enfants.
« La pauvreté est le résultat de la séquence causale : ressources inférieures à la moyenne - exclusion sociale - crise de la survie morale et physique. »
La population pauvre
En appliquant cette échelle, la population pauvre, en Helvétie, est large. « Des pauvretés cachées existent et sévissent dans notre pays, aux formes multiples, parfois franchement identifiables, parfois sournoises et pernicieuses, souvent ponctuelles et séquentielles, accompagnées indistinctement d'une aide publique ou privée ou d'une absence totale de soutien », confirme une étude menée par Stéphane Rossini, directeur de diplôme en travail social à l'Université de Neuchâtel en 2002. Elles augmentent, d'une année à l'autre, et cela de manière importante.
« Seuls les 10 % des plus nantis de la population disposent aujourd'hui de plus d'argent qu'au début des années nonante. Pour deux tiers des citoyens, en revanche, le revenu disponible a baissé durant les dix dernières années », informe loeuvre d'entraide. Le fossé entre les pauvres et les riches alors s'élargit, et c'est la classe moyenne qui régresse face à la tendance à la pauvreté, confirme la même référence.
Selon les sources de Caritas, on a aujourd'hui « plus de 850 000 personnes qui sont touchées par la pauvreté ». Le nombre de travailleurs pauvres, les personnes occupant des tâches ménagères disposant d'un revenu au-dessous du seuil de la pauvreté, étaient 137 000 en 2003, soit, familles comprises, un total de 513 000 personnes directement impliquées dans ce problème lancinant, confirme l'Office fédéral de statistique (OFS).
Ce chiffre a pris une ampleur à hauteur de 553 000 personnes, dont 232 000 enfants, conformément à une étude, plus récente, du Fonds national suisse de la recherche.
Les familles monoparentales, les structures avec deux enfants et plus, les étrangers, notamment les femmes d'origine étrangère qui gardent seules leurs enfants, les dotés d'un faible bagage scolaire, les personnes souffrant d'une maladie physique ou psychique, les toxicomanes, les sans-emploi sont les catégories sociales les plus frappées par la progression de la pauvreté. Mais, auteur du livre « La pauvreté dans les pays riches », Serge Milano préfère distinguer plusieurs types de pauvreté plutôt que plusieurs couches de pauvres : la pauvreté absolue, relative, traditionnelle, persistante, laborieuse, grande et la nouvelle pauvreté.
Les femmes sont au front
« Les femmes sont nettement plus souvent et plus durement confrontées à la pauvreté que les hommes », signale Carlo Knöpfel, responsable des études de Caritas Suisse. Chaque année, selon l'Office fédéral de la statistique, le nombre de familles monoparentales croît et elles sont dirigées à 87 % par des femmes.
Une partie importante, parmi elles, correspond à des travailleuses pauvres dont le revenu se situe en dessous du minimum vital. Les salaires des femmes sont inférieurs,
en moyenne, à « plus de 20 % de ceux de leurs collègues masculins ». Toujours selon les données de l'OFS,
environ 20 % des femmes qui travaillent à plein temps gagnent à peine 3000 francs par mois.
Évidemment, le problème ne s'arrête pas là. Quelle femme, soumise au régime monoparental, pourrait travailler à plein temps sans devoir verser une somme mensuelle conséquente pour une crèche ou une baby-sitter ?

Les femmes mères et seules travaillent souvent à temps partiel, « quatre fois plus souvent que les hommes ». Un autre « choix » est de travailler à plein temps de manière flexible. Dans ce cas de figure, nombreuses sont les femmes exposées à un risque accrû allant jusqu'à 70 % !
Les enfants aussi
Les études consacrées à la pauvreté des enfants sont rares et non détaillées. Au contraire, celles qui parlent des sérieuses conséquences de la pauvreté des enfants sont multiples et significatives. Certes, plusieurs estimations indiquent plus de 250 000 enfants de moins de 18 ans vivant dans une famille pauvre, dont le revenu mensuel ne suffit pas aux besoins minimaux et vitaux. L'OFS indique que 50 000 jeunes étaient sans travail en 2003. D'autres données montrent que plus de 40 % des bénéficiaires de l'aide sociale, à Zürich par exemple, ont moins de 26 ans. Surgissent alors les retombées suivantes, selon l'entraide ouvrière (OSE ) : l'isolement social, l'inégalité des chances dans la formation et l'éducation, le doute quant à soi, l'anxiété face à l'avenir, les difficultés à se réintégrer sur le marché du travail.
Les personnes touchées par la pauvreté souffrent, beaucoup plus que la moyenne de la population, de déficits en matière de formation, de travail, de logement, de santé et d'intégration sociale.
Plus de formation, donc moins de pauvreté...
Une étude, menée récemment par le Centre d'études de Caritas, constate que la formation protège contre la pauvreté et l'exclusion sociale.
Elle assure la relation directe et réelle entre le niveau de la formation et l'habilité à la pauvreté.
L'accès au marché du travail est plus étroit sans formation appropriée.
Les statistiques le confirment :
« Seul 86 % des hommes, de 30 à 64 ans, sans formation autre que la scolarité obligatoire, avait un travail en 2000, contre 92,9 % des hommes au bénéfice d'un diplôme de fin d'apprentissage ou d'une maturité. »
« Un faible bagage scolaire augmente de manière significative les risques de pauvreté », confirme l'étude intitulée : « Risque de pauvreté N°1 : une mauvaise formation ! »
A partir de cette conclusion, loeuvre d'entraide « réclame une lutte étatique ciblée et une meilleure prise en compte de la formation ».
L'amélioration de la préparation des jeunes à une vie dite « active » représente donc un devoir et une responsabilité dans la lutte contre la pauvreté.
Cela implique, notamment, le soutien aux plus pauvres pour qu'ils puissent poursuivre leur formation sans grand souci quant aux moyens de survie.
Carlo Knöpfel rappelle que « les réformes apportées au système éducatif dans les années 1960 et 1970 avaient pour but d'ouvrir l'accès aux études à tous les jeunes, mais ce but n'a pas été atteint.

Il existe toujours un lien entre l'origine sociale et la probabilité d'atteindre un niveau de formation supérieur. »
Par Mohamad Al-Dourobi