Monsieur Daniel Pfaff : Témoignage
J’ai à mes côtés Daniel Pfaff, un homme que j’ai connu à l’hôpital Pourtalès, à la suite d’un accident. Nous avons plus ou moins cohabité un mois.
Un mois.
Cela remonte à l’époque où nous étions jeunes et beaux. C’est-à-dire en 1989. Et il est venu ici pour nous parler d’un problème qu’il a connu, qu’il a résolu, c’est-à-dire un problème d’alcool et d’alcoolisme. Daniel, d’abord bonjour.
Bonjour.
Comment ce problème d’alcool s’est-il manifesté et surtout comment est-ce qu’il a commencé ?
En fait, c’est tout un cheminement. L’alcool est très sournois, donc c’est une chose qui s’insinue dans ta vie, qui vient gentiment et à un moment donné et sans s’en rendre compte, on est en plein dedans. En fait, c’est plusieurs années. Déjà en 1990, quand j’ai été hospitalisé, déjà là, les prémisses se faisaient sentir et de fil en aiguille, je ne veux pas raconter l’histoire de la famille, parce que je ne pense pas que ce soit vraiment le moment, mais il est vrai qu’il y a toutes des incidences qui font que…
Et la véritable prise de conscience de l’alcool, elle ne se fait pas rapidement. Elle se fait au fur et à mesure ou par des hasards de circonstances et là, je vais simplement raconter ce qui m’est arrivé. Et c’est en 2002, en 2002, que j’ai véritablement pris conscience de ce problème. C’est-à-dire, j’écoutais un matin la radio et il y avait une émission, c’est un médecin qui parlait, je ne sais plus son nom, des différentes toux (toux) existantes. Il a parlé de la toux de la maladie, quand on a la toux, celle du fumeur et à un moment donné (moi, qui étais fumeur aussi), il a parlé de la toux de l’alcoolique. Cette toux-là, moi, je ne la connaissais pas, en tous cas en théorie et, à un moment donné, je me suis dit : « Attends, c’est quoi la toux de l’alcoolique ? » et il l’a expliquée. Et à un moment donné, je me suis dit : « C’est vrai, tous les matins, cela faisait déjà quinze jours, j’étais malade. »
J’avais cette fameuse toux, c’est-à-dire qu’on est à jeun, on est en état de manque. On a l’estomac qui se noue, mais quand je dis noué, ce n’est pas de l’angoisse, c’est vraiment le nœud et des douleurs phénoménales et cela dure vingt minutes. On a envie de vomir et c’est une horreur. Alors là, j’ai appris que cela existait, mais je n’ai pas admis le fait que cette toux-là était celle de l’alcoolique. En tout cas pas à ce moment-là.
Curieusement, un petit peu plus tard, la vie continuant, je n’ai pas fait le calcul. Mais, ce que je peux vous dire, c’était quinze bières par jour minimum.
Des grandes ?
Là, j’étais revenu à des bières normales. Est-ce qu’il est normal de boire quinze petites ou quinze grandes bières ?
Au niveau des quantités, c’est peut-être différent ?
Niveau quantité, oui. Mais étant donné que je n’avais pas voulu avouer ça, j’ai continué à vivre comme cela et un jour, Noël arrivant, j’étais invité au Noël de notre famille et le mari de ma mère, donc mon beau-père, me confie (il me le confiait tout le temps) de servir le vin. Or, servir le vin quand vous avez une bouteille et que vous avez les mains qui vont comme cela, vous oubliez.
Ce que j’ai fait, c’est que je me suis déplacé dans un pub de la région et j’ai bu obligatoirement trois bières. Obligatoirement, parce que sinon, je ne pouvais pas. Mais quand je suis entré, une image qui me restera toujours dans la tête et d’ailleurs ça me fait penser à une chose… J’ai toujours dit, je me permets d’insérer cela, que c’était Dieu qui m’avait conduit jusqu’à cette guérison-là. Mais simplement pour vous dire que je suis arrivé dans ce bistrot. Il y avait un bar et autour de ce bar, il y avait six personnes jeunes (trentaine, trente-cinq ans). Ils étaient les six devant une bière. Ils étaient tout simplement, et cela je peux vous le mimer, parce que c’est facile à faire, ils étaient comme cela. Il y avait la bière jusqu’ici, la copine comme on le dit. La bière devant, pas un mot.
Aucune communication.
Rien du tout. Ils regardaient leurs verres, simplement. On était le 24 décembre. Quand j’ai vu cela, j’ai dit : « NON, ça non, jamais ! Jamais je ne deviendrai comme cela ! C’est exclu, je ne veux pas ! » Cela ne m’a pas empêché de boire mes trois bières. Je les ai bues à toute vitesse. Je suis allé à la fête. Je me souviens d’avoir parfaitement dansé avec ma mère et il y a eu un déclic et j’ai dit à ma mère : « Écoute, je n’en peux plus, il faut que j’arrête, je n’en peux plus de l’alcool, pas d’autre chose. » Et à un moment donné, j’ai continué. Noël est passé et un matin, j’étais à Boudry dans un établissement public, de nouveau pour boire ma ration d’alcool, de bière en tout cas, parce que je ne buvais que cela et une personne qui vraiment était sur Soleure, selon l’expression, m’a regardé dans les yeux et m’a dit : « Toi, tu es complètement alcoolique, tu devrais te faire soigner » et à cette personne qui était vraiment malade de l’alcool aussi, j’ai dit : mais attends, vraiment il se moque de moi. Et je l’ai pris au mot. J’ai pris mon Natel, mais devant lui, j’ai téléphoné à mon médecin à Cortaillod (s’il se reconnaît, je lui dis bonjour). J’ai téléphoné et lui ai dit : « Je dois vous voir tout de suite, il faut que je vous voie ».
Et en montant, je suis monté tranquillement là-haut. Je me suis assis, j’ai attendu et je me suis effondré en pleurs devant sa secrétaire. Je ne pouvais plus parler, tout simplement. Mais vraiment des pleurs, c’était des cascades de larmes qui descendaient. Et vous savez, ceux qui sont alcooliques, ils ont déjà de l’alcool dans le sang, ils ont tendance à pleurer très facilement. La sensibilité est exubérante. Le médecin m’a pris. On s’est assis. Il m’a regardé tout simplement et m’a dit : « Vous avez quoi ? » Je lui ai dit : « Écoutez, je suis complètement dépressif, je n’en peux plus. Il faut me soigner ». Il a tout simplement fait un geste : il a tiré ses manches, il s’est appuyé en arrière dans son fauteuil. Il m’a regardé avec un grand sourire et m’a dit : « Mais non, vous n’avez pas de problèmes de dépression, vous en avez un autre » et il n’a rien dit.
Il voulait que ce soit toi qui le dises.
Oui. Il a tout fait pour que ce soit moi qui le dise. Et, à un moment donné, il a bien fallu que je le fasse. Il a fallu que je casse la glace et je n’ai pas dit : « Oui, docteur je suis alcoolique. » Non, j’ai dit : « Oui docteur, c’est vrai, j’ai un problème avec l’alcool. » Et là, quand on peut dire ça, quand on a cette possibilité de vraiment le dire, que cela vienne du cœur, que ce soit vraiment dit, je peux vous dire, la sensation c’est quasiment 50% de la réussite, elle est là.
Se l’avouer finalement.
Se l’avouer oui, parce que c’est à soi que l’on doit l’avouer. Ce n’est pas aux autres. C’est tellement facile de leur dire : « Oui, oui, je suis alcoolique. » Non, ce n’est pas cela. C’est se l’avouer à soi. Et là, c’est un grand « Ouf » ! , c’est un sentiment, c’est une légèreté. Je ne suis déjà pas lourd, alors vous imaginez. J’avais l’impression d’être encore plus léger !
Il m’a dit : « Moi, je prends mes vacances, vous ne changez pas votre style de vie, vous ne changez rien du tout, vous continuez, on se revoit l’année prochaine, début janvier. Et, je n’ai pas changé mon style de vie, j’ai toujours continué et le 6 janvier, on s’est rencontré. Il m’a posé deux ou trois questions, celles d’un médecin, même celles d’un ami, d’un confident, je dirais presque. Ayant vu que j’avais tellement envie d’arrêter, c’était ancré en moi. Il n’y avait pas d’autre solution, je voulais arrêter.
Il fallait arrêter.
Il a immédiatement téléphoné et pris rendez-vous à l’hôpital de La Béroche avec le docteur Épiney, Jacques Épiney, qui m’a pris en charge immédiatement. C’est arrivé le 23 janvier, vous pensez bien que ça, c’est des dates dont on se souvient. Je suis entré le 23 janvier et la chose qui m’avait le plus frappé, d’abord c’est ma mère qui m’a amené, mais je me souviens que j’étais allé dans un endroit public, je ne veux à nouveau pas le citer, mais j’ai bu trois bières. Je savais que c’était mes trois dernières. Après, c’était fini. J’ai bu mes trois bières et suis entré à l’hôpital de La Béroche et pour le principe, on passe tous par là, on souffle dans le ballon pour savoir à quel niveau l’on se situe au moment où l’on entre dans l’établissement. Et là, j’avais 1,4‰ à dix heures et demi du matin !
Déjà pas mal.
Vous savez, quand vous avez 1,4‰ et que vous êtes tout à fait bien, vous vous posez des questions. Et moi, j’ai dit à l’infirmière : « Votre machin, il ne fonctionne pas, ça c’est clair. »
Elle m’a tout simplement posé une question : « Vous avez bu quoi hier et avant-hier et la semaine ? Ah bon. Cela s’accumule. » En fait, on a toujours de l’alcool dans le sang, toujours, toujours, quand on est alcoolique. En permanence, donc on a toujours, il faut maintenir un niveau et le problème qu’il y a, c’est que quand on est dans une alcoolémie profonde, c’est que le taux augmente toujours plus. Et c’est pour cela qu’à un moment donné, cet état de manque que j’avais tous les matins est douloureux. Là, on m’a expliqué : « Écoutez, on va… on vous fout la paix pendant trois jours, mais simplement il faut juste que vous évaporiez l’alcool », si j’ose m’exprimer ainsi.
Après, c’est pendant trois semaines, on a, c’est un cycle durant lequel, d’abord :
1. Désintoxication première semaine
2. Deuxième semaine, il peut y avoir entretien avec un psychologue ou…
Il y a aussi un suivi psychologique.
Il y a un suivi psychologique. Je n’entrerai même pas dans le détail de ce suivi-là, parce que je l’ai mal suivi. Je ne l’ai pas suivi du tout en fait. Je me suis très bien débrouillé, mais je voyais toujours le docteur Épiney, ça c’est clair.
Et il y a une vie qui revient. Le docteur, par exemple, je n’allais jamais le voir si je n’étais pas habillé. C’est vrai qu’à l’hôpital, on est en T-shirt, en training, on se laisse aller. Mais il y a le respect de la personne qui revient. Déjà de sa propre personne. J’allais le voir habillé. Il avait vu cet optimisme qui revenait, cette vie qui revenait. J’étais le seul à l’hôpital, je me souviendrai toujours, qui avait mon ordinateur. J’avais mon petit ordinateur portable et psychologiquement, il était important aussi, c’est d’ailleurs le témoignage que j’ai écrit. Je l’ai même tapé.
Cela a été fait.
Cela a été fait avec cet ordi et de temps en temps, le docteur Épiney nous posait des questions. Il nous avait posé, en tout cas à moi : « Donnez-moi dix côtés positifs au fait de boire de l’alcool. » C’est très facile à trouver. Pour ceux qui ont ce problème-là, essayez, vous verrez vous trouverez tout de suite.
La question inverse, on peut poser cette question dans l’autre sens : « Donnez-moi les côtés négatifs à ne plus boire d’alcool. » Cela, c’est difficile. Et vraiment, j’ai dit au docteur : « Je ne trouve rien, tout est positif au fait de ne pas boire d’alcool. »
Il m’a posé une question, il m’a simplement dit : « Est-ce que vous aimez la fondue ? » J’ai dit : « Oui, d’accord. J’ai compris. » C’est vrai, on aimerait bien son petit coup de blanc, son petit coup du milieu.
Histoire d’habitude, de tradition.
Oui, il y a cela. Cela reste ancré. Je dois bien avouer, des fondues depuis 2003, si j’en ai mangées trois ou quatre, c’est un maximum. Et encore bien cuites. En fait, il y a toute une vie qui reprend, toute une démarche dans la vie. Et on ne nous lâche pas après, comme cela, dans la nature.
Il y a un suivi ?
Il y a un suivi. D’ailleurs, dans la deuxième semaine, on commence à nous dire : « Écoutez maintenant, il faut qu’on le sente, sortez une heure simplement, allez vous balader. »
Ce n’est pas carcéral.
Non, parce que c’est volontaire. Ce sont tous des volontaires. Et c’est un traitement de la dépendance, qu’on comprenne bien. Il peut y avoir traitement de la dépendance aux médicaments aussi, mais c’est principalement alcoolique. Là, on sort une heure ou deux, on rencontre des gens, on discute et l’on revient à l’hôpital, parce qu’on s’est découvert un cocon bien chaud. Un lit, on dort, etc. C’est très facile. Ce que l’on ne faisait pas à la maison, en tout cas pas moi, et après on nous lâche un petit peu plus. Après, c’est une journée jusqu’au moment où le deuxième week-end, on nous dit de rentrer à la maison. Alors, là… mais on nous dit : « Si tu ne te sens pas bien, tu reviens tout de suite. »
Ce n’est pas le moment de craquer….
Je suis rentré à la maison à Boudry. J’ai traîné au centre ville, j’ai fait demi-tour. Je suis monté jusque… je suis rentré chez moi, je suis resté, je pense, une heure. J’ai pris le bus et suis retourné à La Béroche. Trop peur.
Tu n’étais pas prêt.
Je n’étais pas prêt du tout et pourtant, je me sentais bien. Eh non, je n’étais pas prêt du tout. J’ai fait une semaine de plus. Cela dure trois semaines le traitement. Ce n’est pas quatre, ni deux, c’est trois semaines. Et là, la troisième semaine, il y a de l’art thérapie. L’art thérapie, c’est de la peinture. On fait, on peint nos sentiments. Et moi, qui étais en tout cas cartésien, qui était « c’est comme cela et pas comme cela », je me suis fait prendre à mon propre jeu, c’est-à-dire que cette psychologue art thérapeute m’a mis une feuille sur la table et m’a dit : « Si vous voulez faire un rond, vous faites un rond. Vous aimeriez faire un carré, faites un carré, etc. » Seulement, ce que je ne savais pas, c’est que la feuille était toute mouillée. C’est un papier qui est assez buvard, qui a pompé l’eau et j’ai dessiné mon carré. Mais évidemment, avec la capillarité, la peinture est partie dans tous les sens. Mon rond, on l’oublie, mon carré, on l’oublie et je me suis fait avoir. Effectivement, je me suis laissé aller sur la feuille, tout simplement, et on a pu après, voir l’évolution du dessin, c’est-à-dire un dessin qui au départ est relativement foncé et qui revient à la lumière, dans cette lumière. Et là, on voit que cela va beaucoup mieux.
Mais après, on sort. C’est : « Merci beaucoup à tout le monde, c’est génial. » On est vraiment bien. Mais après, je me souviens de mon dernier entretien. Mon médecin m’a dit : « Vous savez, maintenant, vous allez faire quoi ? » Réfléchissez un tout petit peu. Vous allez faire quoi maintenant ? J’ai dit : « Comment ça ? » Oui le soir, vous faisiez quoi avant ? J’ai dit : « C’est vrai, dans le fond, je rentrais, j’avais ma dose », si j’ose m’exprimer ainsi, je regardais un tout petit peu la télévision et je m’endormais. Là, je me relevais et partais. Donc, vraiment rien. Il a fallu que je trouve quelque chose.
Il faut combler un trou finalement.
Un trou énorme.
Oui, je pense.
C’est énorme, parce que là, quand on quitte le bureau, il faut faire quelque chose. J’ai des amis qui sont les propriétaires de la maison où j’habite, Jean-Claude fait de la photo et en faisant de la photo, il m’a invité un jour à l’accompagner dans la nature et à faire des photos. Et c’est là que j’ai découvert une nouvelle manière d’occuper mes journées. C’est vraiment quelque chose d’absolument génial, c’est tout simplement une nouvelle vie. Et cette nouvelle vie-là, c’est quelque chose d’absolument faramineux. On pourrait même dire que je suis né de nouveau grâce à cela !
C’est un peu l’alpha et l’oméga, finalement, dans le sens où tu étais enfermé dans des établissements semi-publics et là, tu te balades dans la nature.
On a très très bien compris, Daniel, et je te remercie de ton témoignage… Là, tu es reparti vraiment à cent à l’heure dans un bon sens. Je te propose que l’on se revoie pour une prochaine émission, afin d’approfondir les effets annexes de l’alcool.
Il y en a beaucoup.
À bientôt.
Merci et à bientôt. Au revoir.
Interview réalisée par Alain Sunier
Texte retranscrit par Françoise Berthod