Monsieur Daniel Pfaff : Les méfaits de l’alcool

 

 

Daniel, nous nous retrouvons pour parler à nouveau du problème de l’alcool. Moi, j’ai des problèmes d’alcool, je crois que cela se voit à mon teint, alors peut-être, tu aurais des solutions à m’apporter.

D’abord, l’attitude des autres lorsque tu décides de ne pas boire, qu’est-ce que tu en penses ? Est-ce qu’ils sont des facteurs d’aide, est-ce qu’ils sont plutôt des facteurs enfonçants ?

 

Alors là, évidemment cela dépend tout de la personnalité de la personne en fin de compte. En ce qui me concerne, si on me proposait de l’alcool, lorsque j’étais dans cette phase alcoolique, il n’y avait aucune hésitation. Je sautais sur l’occasion, parce que c’était trop beau. Mais, une fois qu’on s’est séparé de l’alcool, et ça c’est une chose magnifique, une fois qu’on s’est séparé complètement de l’alcool, il y a une sélection qui se fait, je dirais, naturellement. C’est-à-dire que la personne qui ne peut pas boire seule, parce qu’il en existe, et qui t’invite systématiquement à boire un verre, viens voir, je t’invite à boire un verre. Celui-là ne peut pas boire tout seul, il a besoin de quelqu’un pour l’accompagner. Or, moi, je n’accompagne plus ces gens-là.

Donc, il y a une sélection qui se fait tout à fait naturellement. Il n’y a aucun jugement, il n’y a rien, mais simplement, on évite. C’est aussi simple que cela, il faut éviter !

 

Cela signifie qu’on devra changer son cercle d’amis par exemple ?

Oui. Il faut complètement changer sa manière de vie et ça passe par cela, ce qu’il ne faut déjà pas oublier. Petite expérience par exemple : Nouvel An. Je prends cet exemple de Nouvel An qui était une fête que j’aimais beaucoup, même en famille ou avec des amis. Le problème qu’il y a, c’est qu’à un moment donné, quand on ne boit pas d’alcool, on est complètement déphasé par rapport aux autres. Donc, l’humour qu’on peut entendre à partir d’une certaine heure commence à devenir un peu gras, voire au-dessous de la ceinture. C’est un humour que l’on ne supporte pas sans alcool. C’est très curieux, mais c’est comme cela. Et cela devient tout simplement insupportable, donc c’est le genre de manifestation ou de soirée que je ne fréquente plus.

 

Si on regarde maintenant au niveau social, j’ai eu l’occasion d’être invité à des vernissages, à des inaugurations. Que penses-tu de l’attitude finalement du Suisse moyen ? On va trouver du blanc, du rouge, du rosé et peut-être un petit jus d’orange ou un jus de pamplemousse. Est-ce qu’il n’y a pas une incitation ?

Disons que l’on pourrait parler de l’alcoolisme social. Il est vrai que dès le moment où l’on nous propose du blanc, du rouge, du rosé et du jus d’orange parce qu’effectivement il y en a, voire éventuellement de l’eau, on aura tendance, alcoolique ou pas, à aller boire un verre. Cela c’est clair et j’en suis certain. Mais par contre, pour celui qui a un problème d’alcool et qui a réussi à le résoudre de manière radicale, vraiment où il n’y a aucune crainte, ça ne pose aucun souci. Par contre, celui qui vient de sortir d’un traitement, qui n’est pas tout à fait sûr, etc. entre le jus d’orange et l’alcool qui est proposé, la tentation est très très grande et dangereuse. Le problème, juste pour en finir avec ça : il m’est déjà arrivé d’aller à des vernissages. Il y avait plus d’alcool que d’eau. Donc à un moment donné, il est vrai que l’on boit de temps en temps de l’eau avec un verre, etc. mais quand il n’y a plus d’eau ? Cela c’est aussi l’un des problèmes. On se rabat sur l’alcool !

 

On sait que quand on consomme régulièrement de l’alcool, on aurait tendance… on se ment à soi et on arrive aussi à trouver des excuses ou à mentir aux autres, qu’est-ce que tu en dis ?

Alors ça, c’est une parfaite vérité, si tu me permets l’expression. C’est vrai, on, je dis on parce que je pense pouvoir associer toutes les personnes qui ont un problème d’alcool, on est totalement capable de mentir dans la seconde qui suit. J’ai juste un petit exemple comme ça qui me traverse l’esprit. Cela, c’est un autre sujet, c’est au sujet de la cigarette. Il faut savoir que j’ai aussi arrêté de fumer il y a un peu plus d’une année. J’ai réussi à mentir lorsqu’on m’avait donné un rendez-vous. C’est un réflexe que j’avais encore. En fait, c’était une invitation à aller écouter un prédicateur dans une église et j’avais menti. J’avais menti parce que je ne voulais pas aller écouter ce pasteur et la seconde qui suivait, j’avais trouvé le mensonge. Or, c’était un mensonge vrai, si j’ose dire. C’est-à-dire que j’avais réussi à dire : « Non écoutez, j’ai un rendez-vous aux Brenets (mon rendez-vous était à Saint-Blaise). J’ai réussi à aller à l’opposé. Aux Brenets, je suis allé là-bas et effectivement je me suis déplacé pour si jamais quelqu’un me voyait aux Brenets, pouvoir confirmer que j’étais bien aux Brenets. Et, entre parenthèse, en étant aux Brenets, je me suis même amusé à faire des photos du temple, puisque j’avais mon appareil. Je me balade constamment avec cet appareil et c’est là que j’ai fait des photos du temple. Mais en attendant, j’ai quand même menti. J’ai réussi à trouver ce mensonge et même, c’était en mai 2005, donc il y avait déjà deux ans que j’avais arrêté de boire. Mais le réflexe était toujours là. C’est impressionnant.

 

J’ai connu une personne âgée qui buvait deux à trois, voire quatre litres de rouge par jour et j’ai eu l’occasion d’aller chez elle. C’était constellé de cadavres de bouteilles par terre. Est-ce que tu l’as vécu, il y a un laisser-aller, il y a une hygiène de vie qui se dégrade finalement ?

C’est une catastrophe. On essaie de garder une surface plus ou moins lisse, mais si on va un tout petit peu gratter dessous, c’est une horreur. Je l’ai vu chez moi, je l’ai parfaitement vu chez moi en rentrant de l’hôpital. Après mes trois semaines, j’entrais dans un appartement de quelqu’un qui ne savait pas vivre, en fait pour donner le terme, d’un cochon. J’ai eu de la peine à le dire, mais c’est vrai, c’est la vérité.

C’est un vécu que j’ai aussi par rapport à mes parents, il faut dire la vérité, par rapport à mon père. On ne peut pas s’en cacher éternellement. De toute façon, c’est mieux de dire la vérité que des ragots qui partent de tous les côtés. Mais, il est vrai, je me souviens, j’allais personnellement acheter son vin rouge, parce qu’il me donnait son sac, va voir m’acheter si… C’est moi qui ramenais les bouteilles vides. Je me souviens aussi parfaitement et ça on l’appelle, je me souviens exactement du terme, c’est « l’alcoolo dépendance ». L’alcoolo dépendance, c’est un phénomène qui est grave. Je sais qu’il existe à Boudry un groupe de personnes qui peuvent parler entre elles de l’alcoolo dépendance. Je suis tombé dedans avec le vin rouge que je buvais, parce que je ne voulais pas que mon père boive de cet alcool-là. C’était que le dimanche que je faisais ça. Mais tout simplement, je ne voulais pas qu’il boive cet alcool, donc c’est moi qui le buvais au lieu d’aller le mettre dans l’évier. Non, je le buvais moi !

 

Daniel, j’ai connu une personne âgée qui buvait je pense, entre quatre et cinq litres de rouge par jour. J’ai eu l’occasion d’aller dans son appartement qui était jonché de cadavres de bouteilles, est-ce que cette perte finalement de respect de soi-même, tu as pu le vivre et comment tu verrais une solution ?

La solution la plus simple, en fait, c’est d’arrêter de boire. C’est la plus rapide. La décision, est la plus rapide à prendre. Maintenant, en ce qui concerne le fait du mépris de soi, il est très profond au niveau de l’alcool, parce que, d’abord on ne nettoie rien, on laisse tout traîner, il y a des cadavres de bouteilles, etc.

Personnellement, chez moi, quand je suis rentré après mon hospitalisation, mes trois semaines, je suis rentré chez quelqu’un que je ne connaissais pas. C’est-à-dire un vrai cochon. Et puis le problème, c’est la co-dépendance. L’alcoolo dépendance, c’est une chose que l’on ne connaît pas beaucoup, on n’en parle très peu, mais c’est une chose qui est très importante. Je pense que, par rapport à mon père, disons les choses comme elles sont, mon père est décédé maintenant, mais il est vrai que c’est moi qui allais lui acheter son vin rouge. Combien il en buvait, ça aucune idée. Mais le fait est que le dimanche, quand j’allais lui rendre visite, midi, après-midi, je restais toute la journée, toute l’après-midi. C’est moi qui lui descendais la moitié de son vin rouge pour qu’il n’ait pas lui à le boire. Évidemment, je ne pensais pas au fait que je pouvais le mettre dans l’évier. C’est une chose aussi à laquelle… et ce n’était pas du tout : « le boire parce que je vais gaspiller de l’argent ». Non, l’alcoolo dépendance.

À un moment donné, il faut que les personnes qui ont un membre de leur famille puissent se rendre compte, parce que bien souvent, on s’en rend compte mais c’est extrêmement difficile d’en parler, ma mère n’a pas pu. Elle essayait puis cela m’énervait, donc… c’était du style, plus tu m’en parles, plus je boirai… C’est très difficile. Il faut que la personne se rende compte déjà de son problème et là, seul, on n’y arrive pas.

 

Tu parles de ton père. Je me souviens de mon père qui le jour de mes seize ans m’a dit : « Alain, maintenant tu es grand, tu peux boire de l’alcool, qu’est-ce que tu veux boire, un martini blanc ? Alors que je ne touchais pas d’alcool, je faisais énormément de sport. Un jour avant, je n’étais pas grand, mais ce jour-là, j’étais grand… Quelle est ta réaction ?

C’est exactement comme la cigarette. On fait comme les grands. Personnellement, je trouverais lamentable qu’un parent, quel qu’il soit, père, mère, frère ou n’importe qui propose de l’alcool à un jeune, alors que l’on sait très bien que c’est quelque chose qui n’est pas bon. C’est malheureux. On ne devrait pas. Par contre, je me souviens quand j’étais adolescent, on ouvrait à Noël ou pour mon anniversaire, une bouteille de Gevrey-Chambertin 1964, qui est mon année de naissance. On ouvrait cette bouteille-là et j’avais le droit, ce n’est pas moi qui l’imposais, j’avais le droit de boire un petit verre. Mais attention, ce n’était pas de la piquette, donc là c’était la seule fois. Ce n’était pas cela qui va nous faire tomber dans l’alcool, mais proposé régulièrement et de dire à la personne : « Tu es grand maintenant, tu peux boire. » Personnellement, je trouve lamentable, lamentable.

 

Est-ce que tu penses que le sentiment de solitude joue un rôle dans l’alcoolisme ? C’est pour briser une solitude, finalement que…

Oui, puisque son meilleur ami ou sa meilleure amie, c’est la bibine que l’on a devant soi. C’est à ma bière que je parlais. C’est à personne d’autre. Je n’avais plus de communication. J’étais complètement coupé du monde. Je n’avais plus que le matin se lever, boire mes trois bières avant d’aller au boulot, aller travailler, mentir pour aller à 10h en boire trois, partir à midi en boire trois, l’après-midi à 15h mentir et en boire trois, le soir rentrer et en boire trois. Trois fois cinq : quinze. J’avais mon compte. C’était ça, ce n’était que cela ma vie. Maintenant, ce n’est plus du tout cela, heureusement !

 

J’ai le sentiment, le phénomène de désinhibition pour certains individus et moi en particulier, je parle plus, je vais plus vers les autres, psychologiquement, ça ?

Alors, ça désinhibibe, c’est vrai, mais des fois ça désinhibibe beaucoup trop. Donc on aurait tendance à vraiment dire des âneries, mais phénoménales quand on est dans cet état-là. Là où on se rend compte de cet état, c’est par exemple quand on a arrêté de boire et comme je le disais, quand on est dans des soirées où même entre gens sérieux. J’ai déjà vécu des soirées avec des gens sérieux où tout d’un coup ça dérape. Et on se dit : « Comment est-ce qu’ils peuvent parler comme cela ? »

Et quand on se rend compte, mais attends voir, enlève d’abord la poutre que tu as dans l’œil, avant de t’occuper de la brindille, c’est de se poser la question : « Mais attends voir, est-ce que j’étais aussi bête que cela ? » et bien souvent, c’est le cas. C’est le cas et l’on ne s’en rend pas compte malheureusement.

 

Devenez intelligent, arrêtez de boire !

Oui, exactement.

 

Je te remercie Daniel de ces petits tuyaux.

Mais je t’en prie.

 

On était dans un domaine que l’on connaît les deux, c’était d’autant plus sympa.

Si je peux me permettre, cela me vient à l’esprit comme cela. Si des gens ont des questions à se poser, moi je trouve qu’ils ne devraient pas hésiter à écrire un e-mail à Télé Objectif Réussir, ou vous me le transmettez, ou je ne sais pas, mais que les gens n’aient pas peur de demander. Cela sera peut-être plus facile de le faire par e-mail, parce qu’on n’est pas face à la personne. Mais après, le contact peut se faire. Je crois qu’il ne faut pas que les gens hésitent, parce que c’est cette hésitation, c’est ce pas qu’il faut faire. C’est le pas qui est difficile, le premier, mais après c’est bon. Mais faites le premier pas…

 

On tiendra compte de cette proposition. Merci Daniel et à la prochaine.

À la prochaine. Merci.

 

Bye.

Bye.

 

 

Interview réalisée par Alain Sunier

Texte retranscrit par Françoise Berthod