Mme Marie-Laurence Grether-Dino : Témoignage
Marie-Laurence Grether Dino s’est approchée de nous pour nous conter - comme elle le dit - la mort de son mari. À travers cette démarche, Marie-Laurence souhaite à la fois rendre hommage au courage et à la ténacité dont a fait preuve son mari et lutter contre l’intolérance envers les ex-toxicomanes qu’elle a si souvent rencontrés.
Madame Marie-Laurence Grether Dino bonjour.
Bonjour.
Il y a quelques jours, vous nous écriviez une lettre qui commençait ainsi : « J’ai une histoire à vous conter, celle de la mort de mon mari. » On a bien sûr été surpris. On a aussi été ému par cette histoire. Pourquoi cette envie de ne pas garder cette histoire pour vous, de vouloir la raconter comme cela à travers une télévision ou un journal à beaucoup de personnes ?
Parce que c’est un coup de cœur. Je veux dire par là que c’est une situation que je ne voudrais pas qui se reproduise trop. Il n’y a pas qu’une seule raison à la mort de mon mari, il y en a plusieurs.
Vous faites porter une responsabilité à la société ?
Tout à fait.
Mais pour que l’on comprenne peut-être bien, parce que votre histoire a quand même commencé - et je pense que c’est important de le rappeler - un peu comme un conte de fées, vous l’avez rencontré je crois, vous aviez quarante-deux ans. Lui, avait dix, douze ans de moins que vous et vous travailliez à Neuchâtel dans un Centre pour aider des jeunes à se réinsérer socialement et professionnellement. Vous, vous étiez employée dans ce centre et votre futur mari, lui, était là comme résident.
Comment s’est passé votre rencontre ?
Cela a été le coup de foudre. Et puis très vite cela a soulevé le tollé chez les gens relativement bien-pensants de la maison où je travaillais. On a passé outre et au bout de quelques mois, mon mari a pu couper avec la maison où il devait rester et on s’est installé ailleurs.
Donc, vous avez quitté cet établissement un peu parce que la direction vous a mise sous pression ?
Elle m’a beaucoup mise sous pression dans le sens où c’est clair que d’après les règles de la société, une employée ne va pas filer le parfait amour avec un résident. Cela ne se fait pas !
Vous avez quitté cet établissement et vous vous êtes mis en ménage tout de suite ?
Dans les six mois qui ont suivi notre rencontre, oui.
Maintenant, j’ai envie de dire - c’est peut-être un peu idiot - mais vous saviez que votre futur mari était toxicomane, vous saviez aussi à quel point ce n’est pas facile à gérer cette problématique. Est-ce que ce n’est pas un peu dangereux, un peu fou, finalement de tomber amoureuse d’un toxicomane ?
Non, je dirais que cela devient intéressant parce que c’est une sorte de pari. Je veux dire par là qu’on discute avec lui, qu’on lui dit qu’il faut qu’il fasse un choix. Soit continuer de se droguer, soit la vie avec moi. Et lui, il avait choisi.
Vous lui avez fait une sorte de chantage affectif entre vous ou la drogue, et c’est vous qu’il avait choisie. Cela a été un moment important dans sa vie ça. Cela n’a pas changé.
Son choix était définitif, oui. Cela faisait de nombreuses années qu’il dépendait de la drogue et pour lui cela a été une cassure très nette. Mais depuis qu’il a pris cette décision, il n’a plus rien touché. Il faut dire aussi, à part moi, qu’il y avait un réseau autour de lui, qui était constitué par son curateur, par son psychiatre, par une personne du Drop-In et que les trois, quatre personnes qui l’entouraient étaient juste assez pour faire qu’il essaie de réémerger. Il faut dire aussi que quand il était à la maison où je l’ai rencontré, il a commencé un apprentissage de magasinier et cela n’a pas été évident pour lui, parce qu’il avait trente ans. Il s’est retrouvé avec des gens beaucoup plus jeunes que lui, qui avaient vingt, vingt-cinq ans. Mais il a quand même réussi à passer le cap et en 2000, il a obtenu son certificat de magasinier.
Il est rentré dans une période très favorable dans sa vie. Il rencontre l’amour. Il arrive à prendre ses distances avec la toxicomanie. Il a le courage de faire un apprentissage. Tout semblait finalement aller pour le mieux, mais il n’arrivait pas à trouver un emploi.
C’est-à-dire que depuis 2000, la date de la fin de son apprentissage et jusqu’en 2003, il n’a trouvé que des emplois temporaires. Il n’a jamais réussi à avoir une place fixe. Cela était déjà un élément qui était relativement déstabilisant pour lui, qui était difficile à supporter.
Et cela se concrétisait comment ces problèmes ? La toxicomanie, il l’avait mise de côté. Le fait de ne pas pouvoir trouver un travail, de ne recevoir que des réponses négatives, qu’est-ce que cela produisait chez lui finalement ?
Finalement, c’est là que cela a commencé à lui donner des idées dépressives qui se sont progressivement accentuées, jusqu’en été 2004. Il a été mis en fin de droit de chômage en 2004 et il a quand même eu un dernier sursaut en 2003. Il était au chômage, on est allé à Rome pour suivre un cours de pizzaïolo. Finalement, il ne l’a pas exploité, mais je trouvais que c’était une bonne façon pour lui d’essayer de s’en tirer. Même si c’était un peu décalé par rapport à la réalité.
Pourquoi décalé ?
Parce que j’entends quelqu’un qui part faire un apprentissage de pizzaiolo, si il est bien Suisse, il prend d’abord ses références ici, à savoir si il a des chances de trouver une place de travail quand il revient. Ce qu’il n’a pas fait. Il est parti tout feu, tout flamme là-bas. Finalement, il n’a pas trouvé de travail en rentrant.
Toute cette période n’a pas été très favorable pour sa santé. Dépression sur dépression, sa dignité aussi, en a repris un coup. Il a beaucoup écrit à cette époque.
Non, c’est-à-dire qu’il a commencé à écrire au début de sa fin de droit, à peu près. Autrement, il passait son temps à écouter les nouvelles à la radio en se levant le matin. À vitupérer contre les nouvelles et il prenait sa Bible, comme il était très croyant. Une fois, je lui ai proposé d’être un peu plus constructif et d’écrire ses réactions par rapport à l’actualité et aussi ce qu’il pouvait avoir dans la Bible. Pour moi, cela était égal. Mais écrire, poser cela sur papier. Début 2004, il a commencé à écrire.
Quel genre de réflexion il faisait ? C’était très philosophique, c’était très politique ?
C’était plutôt politique.
Vous avez des extraits, des passages de ce qu’il a écrit ?
Là, j’ai un document que je suis obligée de lire : « Comme d’habitude, ce sont les petits, les ouvriers qui en subissent les conséquences. En Suisse, le nombre de chômeurs devient important. Si vous n’avez pas de bonne formation, bonjour la galère. Je me suis battu des années pour me sortir de la toxicomanie. Cela a été long et difficile. Ma foi m’a beaucoup aidée pour m’en sortir. Je me suis toujours dit que je si je me sortais de là, tout finirait par s’arranger. De fait, je suis heureux avec ma femme, ma « melaurence », elle m’aide beaucoup dans cette épreuve. Que Dieu m’aide à retrouver un emploi pour ma dignité. Je vis mal cette situation sans cesse, sans cesse. J’ai l’esprit en tourment, me demandant quand je retrouverai du boulot. Qu’Il me vienne en aide, je n’en peux plus. Je m’inquiète beaucoup pour l’avenir. Seigneur, fais que je retrouve un travail. Nous sommes en janvier 2005 et cela fait trois mois que je vis un cauchemar éveillé. Mon cerveau semble éteint. Plus d’émotions, mon intellect réduit au minimum. Je parle d’une voix monocorde, je me sens constamment étourdi. Les choses que je faisais avant facilement sans y penser, me demandent beaucoup de concentration. Mon Dieu, que se passe-t-il ? Combien de temps vais-je pouvoir supporter cela ? J’essaie de garder l’espoir aussi pour ma femme et les personnes qui m’aiment ».
C’était peu de temps avant sa mort, cela ?
C’était le 2 janvier 2005 et il est mort le 27. Il y a encore d’autres documents qu’il a écrits avant où il parle par exemple d’une situation qui l’a beaucoup marqué. C’est-à-dire qu’il y avait à Marin une place de magasinier libre. Il a été se présenter, alors que moi, j’estimais que c’était très risqué ce qu’il faisait. Je ne le sentais pas sûr de lui, je le voyais mal se vendre vis-à-vis de son futur employeur. Et puis cela a été la catastrophe. La catastrophe dans le sens où il n’a pas réussi à obtenir cette place. Et là, il a écrit à ce moment-là, que s’il avait été dans un autre état physique et psychique, il aurait certainement réussi à obtenir cette place.
Il en voulait à lui surtout, à la société un peu. Comment il analysait ce genre de choses ? C’était un grand révolté ou même pas ?
C’était un grand révolté. En plus, c’était un homme qui avait une voix très forte qui portait très loin. Ses idées politiques, elles étaient bien tranchées. Là, comme je le dis, il était envahi par ce qui lui arrivait. Il n’arrivait plus à se défendre. Les derniers temps, j’avais l’impression de devoir le materner comme un bébé. C’était plus fort que lui. Il y avait des choses contre lesquelles il ne pouvait rien. Le fait d’avoir des idées politiques bien affirmées, cela ne lui servait plus à rien.
Il a beaucoup écrit. C’est un peu comme une thérapie pour lui d’écrire. Il passait sa violence un peu par l’écriture. Vous, vous avez aussi commencé d’écrire sérieusement depuis la mort de votre mari. ?
Non. J’ai commencé bien avant. J’ai commencé en 1996. J’ai présenté dans le cadre de l’ANAP un texte sur la séparation, le deuil qui était un texte relatif aux pertes que moi j’avais subies. Si vous voulez, moi, j’ai un peu passé mon moyen de m’en sortir. Je lui ai conseillé d’écrire en espérant que cela l’aide à s’en sortir. Je me dis finalement que c’était mon moyen et pas forcément le sien.
Mais il a beaucoup écrit. Vous avez conservé ses écrits. Est-ce que dans le livre que vous êtes vous-même en train d’écrire, vous allez reprendre des extraits de ce qu’il a fait ?
C’est clair. Je ne veux pas m’en priver. J’ai le matériel sous la main.
Quel sera finalement l’objectif que vous souhaitez atteindre avec ce livre ? Le même qu’en venant témoigner aujourd’hui ?
Non, c’est différent. Quelqu’un m’a posé la question en fait. Pourquoi tu écris ? J’ai trouvé la question pertinente mais insidieuse, parce qu’elle me remettait en question. Finalement, je lui ai dit : « C’est pour moi que j’écris d’abord et après si cela intéresse d’autres gens, c’est une autre question ». Mais c’est d’abord pour moi.
Donc finalement tout ce que vous faites en venant parler aujourd’hui avec nous, en écrivant ce livre, c’est un hommage que vous souhaitez rendre à Dino. C’est aussi un message envers la société pour que ce genre de choses ne se reproduise pas ou se reproduise le moins possible. Vous avez l’impression que - puisque vous êtes un peu dans le milieu médical déjà depuis plusieurs années - vous avez l’impression qu’aujourd’hui être toxicomane, c’est beaucoup plus difficile qu’il y a cinq, dix, quinze ans en arrière. Ils ont vraiment peu de chance de s’en sortir finalement ?
Moi, je pense qu’effectivement ils ont beaucoup moins de chance qu’avant parce que la conjoncture économique est beaucoup plus restrictive. C’est-à-dire qu’on demande des jeunes loups performants tout de suite. On ne pardonne pas à quelqu’un qui a pris un chemin de traverse pour essayer de s’en sortir. Ils ne sont plus compétitifs, alors on les élimine. En conclusion, j’ai peut-être envie de dire qu’il y a quelque chose qui me fait peur, c’est que le 21ème siècle est le règne de l’intolérance, que ce soit au niveau personnel et politique. Et puis, c’est aussi cette peur qui m’a poussée à parler.
Je voudrais aussi rendre hommage en même temps qu’à la mémoire de mon mari, au courage d’une dame qui l’a beaucoup écouté et qui l’a beaucoup soutenu. Elle le connaissait avant que moi je fasse sa connaissance et elle a essayé de le tirer d’affaire en étant présente, pratiquement, jusqu’à sa mort même si elle n’habitait pas avec nous.
Marie-Laurence Grether-Dino, je vous remercie et espère que votre témoignage puisse faire réfléchir et peut-être évoluer les choses dans le bon sens.
Merci.
Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert
Texte retranscrit par Françoise Berthod