Madame Najah Trunk : Confidentiel

 

La sonnerie du téléphone d’Objectif Réussir retentit. À l’autre bout du fil, une voix joviale, fraîche et gaie, Najah Trunk, une femme dont l’énergie déborde, nous sollicite pour une rencontre. Privée de ses membres inférieurs et de ses avant-bras dès l’âge de deux ans et demie, cette mère de quatre enfants, résolument optimiste et parfaitement autonome va nous confier un parcours de vie non dénué d’obstacles, et qui laisse pantois. Ou comment les gens dits valides posent leur regard sur le handicap.

Un modèle comme vous pourrez le constater d’opiniâtreté, de volonté sans faille et surtout une certaine dose de non-conformisme pour une femme qui aurait maintes raisons de baisser les bras.

 

Najah Trunk, bonjour. Première question peut-être un peu indiscrète, d’où vient ce prénom ?

C’est d’origine tunisienne. Je suis arrivée en Suisse en 1965 par un premier arrivage de Terre des Hommes. J’ai été directement dans un hôpital privé à Genève, l’hôpital Gourgas, qui n’existe plus d’ailleurs.

 

Parce que vous étiez déjà à ce moment-là handicapée ?

Oui, je suis arrivée en Suisse avec mes amputations.

 

Est-ce que l’on connaît la nature ou le déclic pourquoi cela s’est passé ? Est-ce la polio ?

C’est un peu le mystère. D’après certains médecins, c’est une gangrène, mais on ne sait pas comment je l’ai eue. Cela pourrait être une blessure, une mauvaise nutrition, entre parenthèse peut-être une morsure de serpent, mais on ne sait pas vraiment comment j’ai eu cette gangrène qui m’a amenée à ne plus avoir de membres.

 

Vous avez été recueillie dans une famille ou vous avez été placée dans un foyer pour handicapés ?

Non pas du tout. Je ne connais pas du tout ce genre de truc, ce foyer pour handicapés. Enfin oui, je connais parce que j’ai visité. Je n’ai jamais travaillé dedans ni été dedans. J’ai été dans un hôpital privé Gourgas après j’ai été à Massongex, c’est la maison de Terre des Hommes à Massongex et, entre-deux, j’ai été dans une famille à Lausanne, où j’ai eu des difficultés. On m’a transférée dans une autre famille à Neuchâtel en 1975-76, quelque chose comme cela.

 

Petite fille, quel était le plus dure pour vous par rapport à votre handicap, c’était le regard des autres ?

Oui, quand même. On se moquait souvent de moi parce que j’avais des chaussures un peu comme des sabots, très moches pour que je puisse aller sur mes petits moignons et c’est vrai que beaucoup de gens se moquaient. Enfin autant les enfants que les adultes parce que les enfants se moquent mais c’est un truc qu’ils acquièrent des adultes, cela ne vient pas d’eux-mêmes finalement.

 

Le temps avance, vous arrivez à quatorze, quinze, seize ans. C’est l’époque où l’on commence à regarder les garçons. Quel était le regard des garçons sur vous ?

À cette époque-là, je ne les regardais pas trop. Je n’avais pas de problème.

 

Les garçons, cela ne vous posait aucun problème ?

Non. Je ne pensais jamais vraiment d’abord me marier, c’était un peu hors de ma tête. Cela ne me dérangeait pas qu’un garçon me regarde ou qu’il me fasse du charme, c’est très bien. Cela me plaisait quand même.

 

Le temps s’écoule encore. Il s’agit d’avoir un métier. Est-ce que vous avez pu faire une formation ou avez-vous des expériences particulières à relater ?

Cela a été un peu difficile, car moi au départ, je voulais, j’ai choisi le métier de nurse par la force des choses, mais j’aurais voulu être traductrice de langues. On m’a dit : « Oh avec ton niveau, ton handicap, cela ne va pas ». J’ai enlevé cela de ma tête.

 

Le niveau, vous parlez de scolarisation ?

Oui de la scolarisation aussi.

 

Et alors ?

J’ai choisi de faire le métier de nurse et j’ai dû me présenter à plusieurs endroits. C’était très difficile quand même. Je vous donne l’exemple de Pourtalès. Je me suis trouvée devant le chef du personnel qui m’a dit, la première des choses c’était : « Avec vos petits bras, vous n’allez pas arriver à faire les lits. Comment vous voulez faire, cela ne va pas ! Comment vous voulez porter les bébés ». Bref, la porte était déjà fermée avant qu’elle s’ouvre !

 

Et là, la solution ?

J’ai essayé de demander dans un autre hôpital. Je connaissais une sœur qui y travaillait. En fait, c’était une qui s’occupait de moi lorsque j’étais petite, c’est une diaconesse de Saint-Loup. J’ai fait un début d’apprentissage à Saint-Loup, cela s’est bien passé et après je suis revenue quand même à Pourtalès pour faire un stage avant de commencer mon école de nurses à Montreux.

 

En stage, vous avez été acceptée ?

Oui. Cela n’a pas été évident.

 

Vous avez eu une vie professionnelle jusqu’à quel âge ?

J’ai travaillé jusqu’à l’âge - je me suis mariée je ne sais même plus - en 1990.

 

En 1990.

Oui, j’ai travaillé dans les hôpitaux, les bureaux. J’ai fait un peu tout.

 

Alors que vous auriez eu droit aux prestations AI ?

Cela est aussi un problème. Là, je n’avais pas du tout l’AI, j’ai travaillé. J’ai fait mon métier en étant handicapée, amputée des quatre membres. Je n’étais pas du tout à l’AI. C’est par la suite que j’ai fait des demandes parce que j’ai quand même des difficultés avec le dos, la colonne vertébrale. J’ai une bascule de douze centimètres qui m’a donné beaucoup de difficultés pour continuer mon métier de nurse aussi, parce qu’il faut porter. J’ai eu des enfants de tout âge et à un moment donné, je n’arrivais plus du tout à porter. J’ai dû arrêter mon métier et j’ai été dans les bureaux et j’ai fait une demande pour être à l’AI à 50%. Je suis à 50% et je n’ai pas droit à plus, parce que je n’ai pas eu cela en Suisse. Voilà.

 

La suite, c’est un investissement pour d’autres handicapés, mais cela on en parlera après. Au niveau suisse, est-ce que vous estimez qu’il y aurait des choses à faire pour les handicapés qui ne sont pas faites ?

Oui dans la structure des bâtiments par exemple, des salles pour les spectacles. Même dans les restaurants, il y a beaucoup d’obstacles par rapport aux gens qui sont en chaise roulante. Il y a un peu de progrès, mais je crois qu’il y a encore beaucoup à faire. On ne pense pas assez à ces gens, enfin ce n’est jamais assez, je trouve.

 

Vous auriez des propositions et lesquelles ? Qu’est-ce qu’on pourrait améliorer ?

Le problème, c’est une question de finance, d’argent. On a beau essayer, cela coince beaucoup, l’argent.

 

C’est le nerf de la guerre.

Voilà exactement.

 

Puis le regard des autres a changé ?

Oui, il a changé quand même.

 

Vous pensez que c’est dû à votre tempérament ?

Peut-être un peu de tout. C’est bien possible.

 

Parce que vous avez tendance quand même à afficher ce qui vous est arrivé sans complexe.

Oui, car je n’ai rien à cacher. Ce n’est pas un secret. Je dois quand même vivre comme tout le monde. Je ne vois pas pourquoi je ne dois pas montrer comme je suis. Je suis comme cela et c’est tout.

 

Mais c’est accepté ?

Pas toujours, cela dérange un petit peu quand on essaie d’être trop comme tout le monde. Cela dérange.

 

Quel type de remarques vous avez reçues ?

Un petit peu de tout. Il y a de tout pour faire un monde. Il y a la remarque que j’ai déjà entendue que j’ai du culot. Il y a aussi le côté que je devrais plutôt m’effacer que m’afficher mais je trouve qu’il n’y a aucune raison. Je ne ferai pas ce plaisir à ces gens.

 

Najah, il y a le regard des autres et il y a le regard de vos enfants ? Est-ce qu’il est particulier, est-ce qu’ils ont eu des problèmes avec leurs camarades parce qu’on sait que les enfants sont cruels entre eux parfois ?

Oui cela arrive souvent que les copains demandent pourquoi ta maman est comme cela ? Pourquoi elle n’a pas de mains ? Ils sont très intrigués, c’est vrai. C’est une question qui vient beaucoup chez les enfants. Il y en a quelques-uns qui viennent à la maison. Je leur explique, ils sont curieux de toucher mes pinces. Je trouve que c’est doux, je ne griffe pas comme les gens qui ont des doigts, cela est un avantage. Comme cela, je ne laisse pas de trace.

 

En parlant des enfants, vous avez investi les écoles, expliquez-nous cela ?

J’ai commencé à donner des cours dans les écoles avec Pro Cap. J’ai commencé d’abord toute seule et après j’ai été à Pro Cap demander une aide pour lancer ces cours de sensibilisation dans les écoles et ce qui me pousse à faire cela, c’est que j’ai eu quand même une expérience avec ma fille aînée quand elle a commencé l’école, mais par rapport aux maîtres. Ce n’était pas par rapport aux enfants, mais c’est par rapport à la réaction des maîtres.

 

C’est-à-dire.

C’est-à-dire que j’ai pensé bien faire d’aller me présenter à cette maîtresse la première fois avec ma fille. La maîtresse était très choquée, hyper choquée. Pendant trois jours, elle n’a pas mangé. C’était la catastrophe d’avoir vu une maman sans ses membres. Cela a fait une grande pression sur ma fille, cela est sûr et cela a donné des difficultés à l’école. C’est cela qui m’a donné vraiment l’idée de faire de la sensibilisation dans les écoles pour pas que cela continue, que cela soit moi ou une autre personne. Que ce soit l’enfant qui soit handicapé dans la classe ou que ce soient les parents, le problème est toujours le même. Les maîtres ne savent pas non plus toujours répondre ou réagir.

 

Expliquez-nous un petit peu votre manière d’informer les enfants ?

Je parle un petit peu aussi de ce qui s’est passé avec la maîtresse et je présente mon propre handicap. Vu que je suis appareillée, on ne voit pas tout. Je suis amputée des quatre membres, j’ai des appareils que je prends avec. Je dis toujours que je prends mes jambes avec, je les fais vivre. C’est une prothèse, mais je dis toujours : « mes jambes » que je prends dans le sac et que je montre aux enfants. Je les déshabille en fait. Tous les enfants peuvent toucher la prothèse. Elle circule entre les mains.

 

Quelle est la réaction des enfants en général ?

C’est très positif. Ils sont très intéressés.

 

Peut-être plus que les adultes finalement, plus ouverts ?

Je crois que c’est une façon d’ouvrir les yeux autant chez les adultes que chez les enfants, d’aller dans le cours scolaire maintenant parce que là, je touche les maîtres et les élèves en même temps. J’ai même proposé à un maître - je ne savais pas que c’était le directeur - que ce serait bien aussi que les directeurs viennent au cours de sensibilisation. Je ne savais pas du tout que c’était le directeur actuellement et je lui ai dit cela et il m’a dit : « Mais, c’est moi le directeur » et je lui ai dit : « C’est super. Comme cela, je n’ai pas pris de gant pour vous le dire ! »

 

Encore une image un petit peu osée là…

J’ai été très naturelle et je lui ai parlé comme si c’était une personne comme une autre.

 

Qu’est-ce que vous espérez par rapport à vos handicaps, qu’est-ce que vous diriez en guise de conclusion ?

Alors, je pense que chaque être quel que soit son handicap, je crois qu’il faut respecter chaque personne avec sa douleur, sa souffrance. Chacun a son mérite d’être écouté et accepté comme il est.

 

Najah merci beaucoup de votre témoignage. J’espère que les téléspectateurs en tiendront compte.

Espérons. L’espoir fait vivre.

 

 

Interview réalisée par Alain Sunier

Texte retranscrit par Françoise Berthod