Patrice Mojonnet : Confidentiel
Patrice Mojonnet, bonjour.
Bonjour.
Merci d’avoir accepté de venir - si je peux dire - te livrer dans notre nouvelle émission : « Confidentiel ». Quand on retrace un peu ta vie, le moins que l’on puisse dire, c’est que ta vie n’a vraiment pas été comme un long fleuve tranquille. Tu as eu de nombreux problèmes à caractère psychiatrique et ce que nous avons pensé - ce serait peut-être intéressant - c’est d’essayer de comprendre les raisons pour lesquelles tu as passé toute ta vie à avoir de graves troubles anxieux. Il semblerait que tout a commencé tout petit, avec ton père, avec ta mère qui avaient déjà des comportements qui t’ont profondément perturbé, non ?
Effectivement, j’ai eu des parents qui n’avaient pas la fibre ni paternelle, ni maternelle. Ils ne m’ont pas donné d’éducation, ils m’ont placé - quand ils partaient en vacances, ils me plaçaient dans des institutions - ils ne me parlaient pas de choses normales comme on parle aujourd’hui à un enfant, c’est-à-dire de sexualité, de foi, des choses courantes de la vie, tout cela m’était étranger. J’étais plutôt formé à l’école par ce qui se disait et puis mon père et ma mère étaient alcooliques, tous les deux. Mon père était graphiste, mais c’était les dancings et les rentrées à quatre heures du matin avec du bruit.
Ce sont ces événements-là surtout qui t’ont choqué, blessé ?
Oui, parce que je pleurais dans mon petit lit et je ne dormais pas avant qu’ils rentrent à la maison à quatre heures du matin.
Comme tout enfant, tu avais peur, tout simplement.
J’avais peur, j’avais des angoisses. Cela a commencé très tôt. À quatre, cinq ans j’avais déjà des angoisses.
Provoquées par le fait que tes parents étaient absents et qu’ils t’abandonnaient très souvent le soir.
Oui.
Et après, il y a eu un deuxième incident pendant les vacances, dans une colonie.
Alors, c’était à l’Institut catholique pour garçons de Champittet à Lausanne. Là où mon père m’avait placé pour me donner une éducation scolaire supérieure, disait-il. Un curé s’est approché de moi progressivement et a fini par abuser de moi sexuellement et j’avais sept ans. Ceci a été une blessure terrible qui m’accompagne toujours actuellement, qui a perturbé mon évolution sexuelle normale d’adolescent.
Cet événement est arrivé. Tu n’en as pas parlé à tes parents, mais tu en as parlé à d’autres personnes ?
Alors, j’ai eu le réflexe de téléphoner à mes grands-parents depuis là-bas. Leur expliquer la situation et au bout de deux jours, ils m’ont retiré et m’ont pris chez eux quelques temps avant que ce soit mes parents qui me reprennent.
Là, tes grands-parents n’ont pas pensé à te faire rencontrer un psy, un psychiatre pour essayer de parler de ce qui s’est passé ?
Non. À l’époque, il n’y avait pas tellement de processus comme aujourd’hui pour effacer. Non effacer pas, mais faire diminuer la trace.
Parce que cela, c’était au début des années cinquante ?
Oui, exactement. Il n’y avait pas en fait d’antenne. Il y avait le Service médico-social pédagogique, mais il n’y avait pas en fait de Centre psychiatrique comme le Centre psychosocial.
Ensuite, tes parents ont divorcé.
À l’âge de neuf ans, mes parents se sont divorcés. Cela a été la fracture affective qui m’a secoué et là, j’ai été repris heureusement en charge par mes grands-parents maternels qui m’ont alors, eux, donné une éducation normale, pris en vacances avec eux, me permettant de faire mes écoles normalement, c’est-à-dire de suivre les secondaires et ensuite l’École de commerce en section maturité.
Donc, tu as été élevé chez tes grands-parents depuis l’âge de neuf ans jusqu’à vingt-cinq ans environ.
Jusqu’à vingt-cinq ans exactement.
Et pour revenir à cette adolescence. Parce que les faits marquants l’ont dit : l’abandon de tes parents pendant les cinq premières années puis les abus sexuels dont tu as été victime par ce curé. Comment cela s’est concrétisé quand on a douze, treize, quatorze ans, ton rapport avec les filles.
J’étais plutôt coincé, renfermé sur moi-même et angoissé. Mes approches féminines étaient très timides. J’étais très timide et je n’ai pas eu beaucoup d’expérience en la matière.
Mais comment peux-tu affirmer qu’il y a une relation de cause à effet avec cette mauvaise aventure que tu as eue avec ce curé ?
J’ai été perturbé. Quand on est abusé sexuellement, il y a une blessure profonde qui s’installe et cette blessure profonde, elle est encore actuelle. Elle a diminué bien sûr, mais elle est encore actuelle.
Comment cela se vit ? Une honte ?
Non, ce n’est pas une honte, c’est une angoisse. C’est une angoisse, voire blocage. Si je suis avec une fille pour faire l’amour avec elle, il y a problème et c’est dû à cet abus.
Donc ces angoisses sont apparues assez rapidement ?
Oui.
Treize, quatorze, seize ans. L’âge où l’on commence à sortir tout seul. On est aussi dans les années soixante, soixante-huit, septante.
J’arrive à vingt ans.
Donc, c’était l’arrivée en Europe du cannabis, du haschich, du LSD ?
Oui, à l’âge de vingt ans, j’ai commencé à fumer des cigarettes. J’ai commencé à boire des bières. Ma première ivresse m’a fait un flash de bien-être tel que je me suis mis à boire chaque jour.
C’était ta façon de lutter contre tes anxiétés, tes angoisses.
Exactement, j’avais trouvé un remède. C’était quelque part un remède et après est venu s’additionner le haschich. À l’époque, il était d’excellente qualité, non trafiqué et j’ai mélangé alcool et haschich. Donc, il y avait déjà un mélange qui était explosif.
Ce qui est intéressant - si je puis dire - c’est que finalement tu t’es soigné tout seul.
C’était ma manière de me soigner.
En abusant d’alcool et de certaines drogues douces ?
Oui.
C’est de cette façon que tu as soigné tes troubles anxieux mais cela t’a quand même conduit dans un état de santé qui fait qu’à vingt-six ans, des médecins ont estimé qu’il fallait que tu demandes une rente d’invalidité ?
Oui, ce qui s’est passé c’est que je suis devenu après, alcoolique dépendant, toxicomane dépendant et j’ai pris du LSD aussi, de la mescaline et des amphétamines et ce qui s’est passé avec tous ces mélanges, c’est que je suis devenu toxico dépendant en plus de l’alcool. Et mes troubles anxieux ont réapparu malgré mes absorptions d’alcool, etc. Et j’ai commencé à fréquenter l’univers psychiatrique à l’âge de vingt-sept ans à Préfargier.
Première hospitalisation ?
Oui, première hospitalisation pour sevrage et traitement des troubles anxieux. Et puis, j’ai fait trente-sept jours à Préfargier et j’ai fait vingt-sept séjours à Perreux.
Donc, il s’en est suivi de nombreuses hospitalisations depuis l’âge de vingt-sept ans jusqu’à aujourd’hui. Tu as cinquante-sept ans, aujourd’hui donc plus de cinquante, cinquante-cinq hospitalisations, soit environ deux hospitalisations par année.
Exactement.
Donc, pendant pas mal d’années, les médecins ont eu un double problème. Il fallait en même temps soigner tes troubles anxieux qui débouchaient souvent sur des crises d’épilepsie.
Exactement.
Et aussi soigner ta problématique liée à l’alcool et à la toxicomanie. Il a fallu progressivement essayer de remplacer les médicaments et la drogue par des médicaments.
Voilà. C’est-à-dire que j’ai commencé à être médicamenté et je prenais toujours de l’alcool et des drogues douces, ce qui faisait un triple mélange. C’était une poly-toxicomanie. Je ne m’en sortais pas et ma santé commençait à décliner. Elle a décliné et je suis arrivé à un moment donné, en 1982, je peux dire que c’était le moment où j’ai eu des phases dépressives telles que j’avais des envies de suicide. J’ai fait des tentatives de suicide qui ont heureusement échoué, et puis là, j’étais sous tutelle. C’est par mon grand-père que j’avais eu l’ordre de prendre une tutelle et l’autorité tutélaire disait : « C’est La Sapinière si vous continuez à jongler d’institution en institution et en maison psychiatrique ». Je suis tombé au plus bas en 1982 et c’est à ce moment-là que j’ai connu Pontareuse, au-dessus de Perreux. Puis ce fut Jean-Marc Rey, directeur, avec qui j’ai fait une rencontre et grâce à qui j’ai pu rentrer à Pontareuse et commencer à sortir petit à petit de mon marasme. Après, j’ai fait huit mois là-haut. Pendant trois mois, je ne savais pas où j’étais, tellement j’étais perturbé et puis après, petit à petit, j’ai commencé à me développer dans l’abstinence et je voyais que je me sentais mieux. Je me sentais mieux ! Mais c’était les premiers moments, l’abstinence.
Il y a eu des rechutes jusqu’en 1999-2000. Il y avait encore cette problématique-là.
Tout à fait.
Après, il y a eu ta rencontre avec le journal Objectif Réussir qui a été un moment décisif, finalement, dans ta vie.
J’étais à Préfargier en 1998-1999 et j’ai dû aller chez un neurologue à Neuchâtel. J’avais un moment d’attente et j’ai été dans un café prendre un thé et puis, par hasard, tu es arrivé aussi et comme l’on se connaissait, nous avons parlé ensemble et j’ai pu t’expliquer mon désarroi comme quoi j’étais en milieu psychiatrique, sans travail avec des rechutes d’alcool. Et puis, j’étais vraiment au bout du rouleau là aussi. Tu m’as dit : « Pourquoi ne viendrais-tu pas travailler au journal Objectif Réussir ? », et j’ai tout de suite dit oui. J’étais vraiment pris d’un enthousiasme. Après, cela s’est passé très vite. Tu as envoyé une lettre là-bas à Préfargier. J’ai pu quitter Préfargier.
Surtout, tout cela a été un moment important dans ta vie. Ce qui est intéressant pour toi mais aussi pour notre journal - bien sûr pourquoi pas - c’est d’essayer de comprendre. Parce que l’on a presque envie de dire - si je prends un raccourci - le journal a eu plus d’effet sur toi que cinquante-sept hospitalisations. Parce que là, pendant trente ans, il y a eu des rechutes régulières. Tu es arrivé au journal. Il y a bien eu quelques rechutes durant les deux, trois premières années. Et puis maintenant, il n’y a quasiment plus de rechutes, ni à l’alcool, ni au cannabis.
Oui.
Comment expliquer que le journal ait pu avoir plus d’effets que tous les psychiatres que tu as rencontrés et toutes les hospitalisations rencontrées ?
Le fait de voir que les collègues de travail avaient subi un parcours presque identique au mien et se tenaient droit au travail m’a beaucoup fait réfléchir et je me suis dit : « Pourquoi pas moi ? » D’être en abstinence et de travailler, d’avoir de l’intérêt. J’avais de l’intérêt, mais d’accentuer l’intérêt et je me sentais bien dans cette équipe de gens qui avaient souffert. Je me suis dit : « Je ne suis pas le seul ». J’avais fait de l’introspection et m’étais replié sur moi-même. Et là, je me suis ouvert, petit à petit, progressivement en faisant des articles, en rencontrant des gens et tout ceci a été un piédestal pour arriver à ce que l’on appelle une stabilité durable. Il y a eu quelques couacs inévitables, mais ces couacs étaient moins graves qu’en institution où c’était vraiment plus régulier. Tandis que là, au journal, je voyais que les gens tenaient, alors pourquoi pas moi ? Je me suis dit : « Je tiens aussi, je tiens ce flambeau et je vais poursuivre dans l’abstinence. » Je prends de l’antabuse, c’est volontaire. C’est une décision personnelle, chaque jour, et maintenant nous sommes en 2006 et depuis ma dernière rechute, cela fait quatre ans environ que je ne bois plus d’alcool et que je ne prends plus rien. Je ne prends plus de haschich depuis 1984, voilà.
Et puis, il y a aussi la peur de perdre ce travail. Pour toi, il est extrêmement important. Tu ne pourrais pas imaginer aujourd’hui.
Alors, c’est clair parce qu’on vit aujourd’hui dans un monde qui est cruel, qui est implacable. C’est vraiment un monde difficile, très difficile pour nous.
S’il fallait conclure, quels conseils pourrais-tu donner à des garçons, à des filles plus jeunes que toi qui aujourd’hui ont aussi des troubles, rencontrent aussi la drogue, aussi l’alcool ?
Alors, bien entendu, si l’occasion se présentait, je me présenterais, je leur dirais : « Voilà, je travaille au journal Objectif Réussir, est-ce que vous êtes sans emploi, première question que l’on pose ainsi. Ne seriez-vous pas intéressés à voir - ayant en plus une télévision ici - à travailler dans ce journal ? ». Et de vous débarrasser de votre drogue et de votre alcool et de votre angoisse et de votre violence. Parce qu’il y a beaucoup de violence aujourd’hui. Je parlerais du journal, c’est clair, parce que c’est quand même cela pour moi. Quand je me lève le matin, je me dis : « J’ai un travail, j’ai des week-ends, j’ai mérité des week-ends et j’ai un travail. Je ne me lève pas pour rien. Je ne me lève pas comme beaucoup de gens se lèvent sans rien, à l’aide sociale, sans travail ou au chômage. Sans rien. C’est un cauchemar cela… Tandis que là, je vis quelque chose de concret, palpable et j’en retire une force pour consolider mon abstinence. »
Autrement dit, si je t’entends bien, on pourrait presque conclure en disant : « Ne déplaise à certains, finalement, le travail c’est la santé ! »
Oui, c’est bien vrai parce que chaque fois que j’avais un travail dans mon existence, je coupais avec les drogues ou l’alcool quand j’avais l’occasion d’être occupé et d’avoir de l’intérêt au travail. Cela ne m’effleurait pas de prendre quelque chose. Et c’est surtout au journal Objectif Réussir que là, les produits ont disparu. C’est là qu’il y a la grande différence entre les travaux que je faisais à l’époque, où il y avait le produit encore, qui me faisait mettre à la porte, et le journal Objectif Réussir où je tiens et où il n’y a plus de produit. Il y a le travail, il y a les loisirs, sans alcool, sans drogue et il y a la reprise du travail le lundi. Je me sens utile et je voudrais dire : « Aider oui, assister non ». C’est bien juste parce que donner de l’argent à quelqu’un en lui disant tiens voilà, je t’aide, c’est faux. Aider, c’est vraiment mettre concrètement une personne face à des responsabilités et lui donner une activité. Une ac-ti-vi-té, c’est cela.
Écoute, sur cette belle leçon de moralité que tu nous donnes et que je ne peux que partager, je te remercie encore une fois pour ce témoignage et je te souhaite de longues et belles années au sein de notre journal et de notre télévision. Merci.
Merci.
Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert
Texte retranscrit par Françoise Berthod