M. Alphonse Henry : archiviste

 

Bonjour et bienvenue sur Télé Objectif Réussir. Octogénaire bevaisan à la pêche insatiable, Alphonse Henry, enfant du lieu, nous raconte aujourd’hui la saga Borel. Pêcheur professionnel retraité, féru de lecture et d’histoires locales et régionales, notre interlocuteur s’est découvert une seconde vie, parmi des photos et des écrits vieux de plus de 150 ans, dans le cadre du Moulin de Bevaix et de sa fondation, « l’Aristoloche ».

 

Nous voilà à nouveau ensemble, Monsieur Henry. Il y a environ 10 ans, je n’ai plus tout à fait en mémoire, en 1995 - 1996, vous avez un peu abandonné la pêche. Vous m’avez confié : « seulement en été et avec le lac plat ». En revanche, vous vous êtes lancés dans une activité qui vous prend beaucoup de temps, les archives ici, au Moulin de Bevaix.

Cela a été pour moi une renaissance, un bonheur incroyable ! Je vous ai dit que je m’intéressais particulièrement à l’histoire et tout à coup arrivent ces archives au moment où le moulin est sauvé. Elles sont arrivées providentiellement, offertes par un descendant de la famille Borel. Elles comportent environ 45'000 documents et à peu près 150 ans d’histoire de cette famille Borel, depuis son installation à Neuchâtel venant de Couvet. Ces origines, ces deux ou trois générations qui ont créé la richesse et la connaissance de cette famille Borel par ici dans le canton, par son activité à San Francisco et par ses acquisitions aussi par son mécénat. On a pu retrouver dans ces archives tout leur parcours. La dernière génération, qui a fait sa fortune en Amérique, Alfred Borel et son petit frère Antoine, qui a beaucoup donné ici à l’université, dans les hôpitaux, l’achat des automates Jaquet-Droz (personne n’est au courant je crois), le musée des Beaux-Arts beaucoup, et nous avons exploré ces archives quand elles sont arrivées, sans savoir exactement ce qu’elles allaient nous apporter.

 

Elles sont arrivées ici depuis Lausanne. Après avoir passé des dizaines d’années dans l’écurie du moulin, elles sont revenues au moulin, sont maintenant classées, sont répertoriées et sont, deviennent vivantes. Elles nous ont permis de sortir de ces archives en premier, au moment où le moulin était sauvé, tout ce que l’on pouvait trouver sur le moulin lui-même. Son bâtiment, son histoire, qui avait fait quoi, la restauration et la création de la galerie des peintures. Et puis après, d’autres publications ont suivi. Nous avons découvert avec surprise le rôle que cette famille Borel a joué à Neuchâtel, au moment des révolutions neuchâteloises de 1831 et 1848, non seulement comme témoins, mais en partie comme acteurs. Par exemple, Auguste Borel a participé au mois de décembre 1831 comme garde à cheval de la bourgeoisie de Neuchâtel aux combats qui se sont déroulés sur le plateau de Bevaix entre Cortaillod et Boudry et Bevaix, au moment de la dernière action d’Alphonse Bourquin pour tenter de reprendre le château de Neuchâtel, après avoir échoué au mois de septembre.

 

Il était républicain ? Il ne soutenait pas le roi de Prusse, il était pour l’indépendance ou c’est l’inverse ?

Alors là, on ne peut jamais dire que les Borel ont été royalistes, mais ils n’étaient pas révolutionnaires, au sens où on peut l’entendre, c’est-à-dire comme commerçants négociants. Les perturbations qu’amenait une révolution de 1831, l’occupation du château, la réaction des cantons suisses, l’envoi des troupes suisses pour mettre de l’ordre perturbaient leurs affaires et cela, ils n’aimaient pas. Ils étaient quand même pour le progrès, l’évolution, ils étaient très préoccupés par le sort de la Principauté de Neuchâtel et savaient bien que cela ne pouvait pas durer et ils étaient vraiment favorables à l’intégration de Neuchâtel, totalement, comme canton suisse.

 

Ce travail a débouché notamment sur un livre que vous avez co-écrit?

Nous avons fait ces publications premièrement dans la Nouvelle Revue neuchâteloise. Un livre qui a été fait assez rapidement pour présenter comme carte de visite - c’était encore le moment où le moulin n’était pas entièrement sauvé - comme carte de visite pour présenter à toutes les personnes que l’on sollicitait pour nous aider, pour savoir de quoi nous parlions, de l’importance de ce moulin, de ce que nous espérions pouvoir sauver.

Ensuite plus approfondi, nous avons travaillé sur cette partie politique, le rôle de la famille Borel en politique dans les années 1831 à 1848 et plus généralement. Après, mon ami Antoine Wasserfallen, a fait un doctorat sur la dernière génération d’Amérique, sur le financement, sur la fortune de cette famille Borel en Amérique par toutes ces créations qui ont été faites là-bas, par Alfred Borel et son petit frère Antoine.

 

Est-ce qu’on peut les citer, les créations, parce qu’il y a des traces encore à l’heure actuelle ?

Alors, Alfred Borel, fils d’Auguste Borel établi à Neuchâtel, est vraiment le grand homme de la famille Borel, c’est lui qui était le grand homme, on peut dire le génie de cette famille. C’est lui qui, dans sa génération, a donné vraiment l’élan de toute leur fortune. Il est arrivé très jeune, apprenti de commerce à Hambourg. Il a tout de suite été séduit par la Californie, Californie de 1848, de la ruée vers l’or, ensuite la richesse de cet état californien, son désir de partir là-bas. Il part en 1855. Mais il ne part pas, comme beaucoup d’émigrants, les poches vides. Il part quand même avec l’aide de son oncle Antoine, l’acquéreur du moulin de Bevaix, qui lui donne 50'000.-. Son père l’aide aussi. Il part au milieu de 1855 et le premier janvier 1856, il envoie ici sa première circulaire annonçant la création de sa caisse hypothécaire et faisant des offres aux personnes du canton de placer leur argent là-bas, à des intérêts très intéressants. Sa fortune a prospéré là-bas. Il a participé notamment au financement du célèbre « Cable Car » de San Francisco. Il a participé à des adductions d’eau, aux chemins de fer californiens. Il a fait beaucoup de choses là-bas. Ensuite, il revient ici en 1866 en laissant son petit frère Antoine là-bas pour gérer cette banque. D’ici, il draine les capitaux pour nourrir cette entreprise californienne qui sera toujours prospère. Depuis ici, il fait d’autres choses : c’est lui qui crée ici même, dans cette pièce, qui était l’ancien billard du moulin, la célèbre usine hydroélectrique d’Ugine en Savoie. Dans les archives, on a les actes de création, l’acte d’achat des terrains, on a l’acte d’achat d’une chute d’eau nécessaire pour faire marcher les turbines. Ici a été créée cette entreprise qui a été rachetée après par les Schneider et qui est toujours en activité, d’ailleurs, en Savoie.

 

Ce travail vous prend beaucoup de votre temps même si c’est votre passion ?

Cela me prend en moyenne deux heures par jour, tous les jours.

 

Au niveau du livre que vous avez co-écrit avec M. Wasserfallen, cela vous a pris finalement beaucoup de temps ?

Oui, cela m’a pris deux ans de recherches parmi ces 45'000 documents. Il y a des milliers de lettres de deux, de quatre, de huit ou de douze pages et pas toujours des écritures faciles à déchiffrer. Il faut des fois être un bon quart d’heure devant un mot, y revenir souvent, pour trouver. Mais c’est une source d’enrichissement extraordinaire. On revit par l’entremise de cette famille toute la vie culturelle, sociale de Neuchâtel. Leurs amitiés, c’était l’époque aussi d’Agassiz, que Borel connaissait, après c’était l’époque de Suchard, qu’il connaissait bien. Philippe Suchard est parti en 1823 en Amérique avec, dans sa poche, des recommandations d’Antoine Borel du Havre. Et après, les autres générations, Alfred Borel ami des peintres Albert Anker, c’était un bon ami, Auguste Bachelin, c’étaient des contemporains de 1830-31 qui se sont retrouvés plus tard quand Alfred Borel est revenu. C’est Alfred Borel qui a créé sa maison, actuellement le Beau-Rivage, qui était sa maison d’hiver. C’est lui qui a acheté ce terrain gagné sur le lac et qui a construit ce bâtiment. Et son petit frère, comme on l’appelait en Amérique, Antoine, c’est lui qui achètera le château de Gorgier en 1895 ou 96. On a là, dans les archives, le télégramme qu’il envoie depuis San Francisco à son frère. Après tractation, il lui dit : tu peux y aller, tu peux l’acheter ». Et en 1868, depuis San Francisco, Antoine Borel écrit à son frère : « Je vois dans les journaux d’ici, donc de San Francisco, que le château de Gorgier est à vendre. Ah ! Si j’avais les moyens… ». Trente ans après, il l’achète.

 

Ils ont quand même marqué la région

Oui, c’est vrai. Ils ont eu une vie très active ici. Ensuite, il y avait même eu le moulin. Le moulin était devenu une splendeur du temps d’Alfred Borel. Il y avait donc ici l’orangerie où on rangeait l’hiver les plantes exotiques. J’ai encore vu cela, moi. Les palmiers, les plantes rentrées l’hiver. Il y avait un jardinier qui ne faisait que les fleurs au moulin. Il y avait d’autres jardiniers qui entretenaient le parc, le verger.

 

Qui allait jusqu’au lac, d’ailleurs…

Oui, qui allait jusqu’au lac. Ensuite, Alfred Borel a vécu l’abaissement des eaux du Jura parce que le lac venait assez proche de la propriété. Au départ, quand Antoine Borel avait acheté le moulin en 1841, le lac était près de trois mètres plus haut. Et puis, après toutes les terres qui se sont découvertes par l’abaissement des eaux ont été vendues au propriétaire. À l’époque, l’État suppliait presque les propriétaires de les acheter. Et là, Alfred Borel a acheté des milliers, des milliers de mètres carrés jusqu’à la grève pour agrandir sa propriété.

 

Vous avez ce document ici ?

On a tout ici. En plus des textes, des documents, on a des centaines, des centaines de photographies. On a encore des centaines de photographies sur plaques de verre. Il y a eu dans la famille Borel des amateurs photographes, principalement la fille d’Alfred Borel, Anna, qui était passionnée de photographies. Anna, qui a eu un destin assez tragique. Qui, en 1901, a épousé Paul de Chambrier, de Bevaix, qui était ingénieur des mines et qui est allé avec sa jeune femme s’établir en Alsace, à Pechelbronn, qui était l’unique gisement de pétrole qu’il y avait à l’époque. À l’époque l’Alsace dépendait de l’Allemagne. On a de la correspondance, on a des photographies. On a un livre écrit par Paul de Chambrier sur son travail là-bas à Pechelbronn et malheureusement, elle est décédée là en couches, en 1903. Anna Borel - on a de la correspondance d’elle - était un personnage extrêmement sympathique, plein de verve et d’humour. C’était assez rare dans la famille Borel, où l’on pratiquait plutôt le sérieux.

 

Question qui me vient. Le commun des mortels que je suis peut consulter les archives ou non, c’est accessible au public ?

Non, ce n’est pas accessible. Mais elles ne sont pas fermées. Nous avons beaucoup de contacts avec l’université de Neuchâtel. Et maintenant, elles sont connues par Internet. Nous avons des demandes auxquelles on répond toujours avec bienveillance. Récemment, il y avait un étudiant près du Havre qui faisait une thèse sur l’implantation huguenote au Havre, première moitié du dix-neuvième siècle, qui est tombé sur Antoine Borel (Internet) qui était là-bas avec d’autres Neuchâtelois. Il y avait des Petitpierre, des Mairet, d’autres familles et qui nous ont demandé des renseignements. Je leur ai envoyé plusieurs dossiers que j’ai pu photocopier ici. Il m’a invité l’autre jour pour assister à l’université de Caen, à sa soutenance de thèse. C’est un peu loin….

 

Le trajet en scooter jusqu’à Caen, c’est un bon petit bout, assez loin…

Je vous remercie, c’était passionnant.

 

C’est moi qui vous remercie beaucoup. Cela m’a beaucoup plu, mais je me rends compte de l’image très partielle que je peux donner de toute cette entreprise et de ce moulin, qui est tellement vaste.

 

On peut espérer que vous allez donner envie aux téléspectateurs d’Objectif Réussir.

Chaque spectateur qui a l’occasion de venir au moulin, d’assister à nos conférences, à nos activités que nous avons chaque année est le bienvenu.

 

L’appel est lancé.

 

 

Interview réalisée par Alain Sunier

 

Texte retranscrit par Françoise Berthod