M. Alphonse Henry : Enfance

 

Nous recevons aujourd’hui Alphonse Henry, alerte octogénaire de Bevaix, témoin entre autre du passage du zeppelin dans le ciel neuchâtelois. Au fil d’un triptyque sur Télé Objectif Réussir, dont nous évoquons le premier volet, plus d’un siècle vous sera conté par ce pêcheur professionnel retraité, par ailleurs féru de lecture, d’archives et surtout d’histoires locales et régionales.

 

Monsieur Henry quatre-vingt-sept ans de vie à Bevaix et sur le lac. Je suppose qu’il y a des souvenirs d’enfance qui restent bien marqués.

Je suis né à la fin de la guerre 1914-18. Je suis un ancien combattant de 1914-18. J’ai fait 10 jours de la première guerre mondiale. Je suis né dans un petit village, Bevaix., agricole et viticole, qui comptait à l’époque 1200 habitants. On y vivait pas mal, on y vivait simplement selon mes souvenirs lointains (quelques-uns me reviennent quand même).

On était donc proche de cette guerre 1914-18, très proche même et mon enfance a été l’écho de ces événements. Au point que, par exemple, à l’école primaire, tous les 11 novembre à 11 heures, on nous faisait observer une minute de silence pour commémorer l’armistice de1918. Il y a encore eu, après, la terrible grippe espagnole, grippe de 1918 qui a touché tous les pays, même non belligérants, à Bevaix comme ailleurs. Beaucoup de familles ont été touchées par cette terrible grippe.

 

J’ai suivi mon école primaire à Bevaix dans les classes ordinaires. Il y avait 30 à 35 élèves, je pense, à l’époque. Il y avait deux degrés par classe. Il y avait quatre classes. On suivait assidûment l’école, on était je crois, peut-être des élèves plus disciplinés que maintenant, je ne sais pas.

 

Sans aucun doute.

Et puis, on arrivait, si on était attentif, à apprendre beaucoup de choses. Par exemple, la dernière classe, qui était celle de l’instituteur, Monsieur Sutter, qui a son nom de route ici, qui va au collège depuis la Coopérative. Même si on terminait l’école à 14 heures chez lui, on savait écrire le français sans faute. Ce n’était pas un exploit, c’était comme cela.

Je suis né au village et à deux ans, j’ai habité le Châtelard, maison construite par mon père en 1920, à côté de la fameuse voie du Châtelard, historique, surtout historique par Alice de Chambrier, dans son roman « Sybille et le château du Châtelard ». J’étais très isolé. J’allais quand même au village quelques fois. Je participais un peu aux activités locales, il n’y avait que cela. On allait quelques fois aux séances de cinéma qui étaient organisées dans la salle de conférences. Aussi au cirque qu’il y avait sur les places du village. Le cinéma muet, bien sûr, agrémenté par une pianiste et dans les grandes occasions, je crois me souvenir, quand on passait Ben-Hur par exemple, au moment solennel où il y avait les scènes de galère, des personnes traînaient des chaînes derrière l’écran pour faire plus réaliste. C’était très émouvant.

Original en tout cas.

 

Voilà ce que l’on faisait. On allait aux soirées théâtrales données par chaque société pendant l’hiver. La principale distraction quand même, je la dois à ma mère, c’était la lecture. Depuis toujours, cela m’a pris et ne m’a jamais lâché. C’était ma passion de toujours.

Ensuite, mon père était pêcheur. Une famille de pêcheurs depuis plusieurs générations de Cortaillod, du Petit-Cortaillod et nous avons tous passé à la pêche, mes deux frères aînés et moi. Plus par nécessité pour moi que par goût, car à l’époque, les pêcheurs n’allaient jamais seuls sur le lac. Ils étaient toujours accompagnés car il fallait ramer. Il n’y avait pas les motogodilles pour travailler comme on le fait maintenant. J’ai fait ma carrière de pêche pendant 72 ans. À 14 ans, j’ai eu mon premier permis de pêche. Après, mon père a acheté des vignes. On vivait comme cela. On vivait très modestement. Comme tous les gens du village à l’époque. On avait les jardins, on vivait un peu en autarcie, on se débrouillait comme cela. Cela s’est passé ainsi jusqu’à l’âge de 20 ans. Et puis après, il y a eu la guerre, la Mob comme tout le monde. Puis l’après-guerre et j’ai continué mon travail de pêche. À l’époque, il était difficile par la rigueur du métier et il était difficile aussi parce qu’on était beaucoup trop nombreux sur ce lac. C’était source de conflits presque permanents.

 

Trop nombreux en tant que pêcheurs. Vous m’avez dit plusieurs fois qu’il y avait du trafic commercial aussi ?...

Oui, cela c’était même avant ma naissance. Le lac était autrefois - on ne peut pas se le représenter maintenant - un lieu de commerce local, un lieu transversal. Mon installation de pêche, mes baraques de pêche construites par mon père en 1910 se trouvent à côté du port de Bevaix. Le port de Bevaix, tout simplement. Et la route qui mène du port au village est une très ancienne route qui a vu passer un trafic sinon important, du moins constant pendant des siècles, on peut le dire. La navigation le long du lac était fréquente pour toutes sortes, pour amener des pierres, pour amener des objets, pour se déplacer. Il n’y avait pas de route le long du lac. Tout le travail des vignes se faisait par le haut. Mais ce trafic, je ne l’ai plus vu bien sûr. Il y avait les trains qui sont arrivés après, qui ont remplacé ce trafic, puis les routes ouvertes, les transports automobiles.

 

D’ailleurs, l’irruption des voitures, cela a produit une révolution ?

Oui, les premières voitures, dans les années 1920. À Bevaix, il y en avait une ou deux. J’ai vu le premier camion arrivé à l’agence agricole locale avec des roues encore entraînées par chaînes. J’ai encore vu, enfant, un attelage de bœufs. Le labour se faisait fréquemment par des chevaux. J’ai vu, avant la guerre, le premier tracteur arrivé. C’est inimaginable maintenant ce trafic. Des automobiles qui laissaient derrière elles des nuages de fumée, de poussière. Il n’y avait que la route cantonale qui était goudronnée, bien entendu.

 

Il y avait une réaction des paysans à cette époque assez particulière, non ?

 

À l’époque, les paysans ne déplaçaient pas volontiers leurs chars sur la route pour laisser passer une voiture. C’était l’hostilité contre ce nouveau genre. Après, plus tard, c’était banal de trouver - comme on disait - « le vétérinaire en VW et le paysan en Mercedes ». Cela avait bien changé.

Après la pêche, la pêche difficile, les pêcheurs trop nombreux à Bevaix - simplement dans le village de Bevaix - on était dix pêcheurs professionnels. C’était énorme.

 

C’était le cas dans tous les autres villages ?

C’était le cas. Il y avait plus de 150 pêcheurs professionnels sur le lac. Petit à petit, avec les mesures qui ont été prises pour professionnaliser la profession par Archibald Quartier, qui a institué des permis, des examens de pêche pour les professionnels, car n’importe qui pouvait prendre un permis de pêche. On pouvait confier l’usage de son permis à un autre professionnel sans participer à la pêche. Et puis après, comme toutes choses, comme l’agriculture, à Bevaix, village agricole, il y avait, je ne sais pas, 50 à 100 exploitants, il n’y en a plus que trois ou quatre maintenant. La même chose pour le lac : le gâteau est resté toujours le même, mais pour gagner sa vie, il fallait avoir les plus gros morceaux. Maintenant, il n’y a pas 40 pêcheurs professionnels sur le lac, il y en a encore deux ou trois comme moi qui ne pêchent presque plus, et les captures n’ont jamais diminué. Au contraire.

 

Cela signifie que contrairement à ce que l’on entend souvent, c’est assez poissonneux.

Oui, il est très poissonneux le lac. Mais on a assisté à cette terrible pollution depuis les années soixante. Une terrible pollution que le lac n’arrivait plus à digérer tout ce qu’on lui mettait dedans. L’arrivée en masse des algues, la diminution d’oxygène dans les fonds, qui ont un moment à peu près éliminés les poissons qui pêchaient en profondeur, principalement les bondelles qui ont pratiquement disparu. Après, la longue lutte pour établir toutes les stations d’épuration autour du lac, pour redonner une nouvelle vie au lac, mais qui n’est jamais revenu comme il était auparavant. Ce sont des éléments qui demandent, je pense, des générations pour évoluer.

 

Je me posais la question : est-ce qu’on trouve des silures ? On sait que dans le lac de Morat on en trouve, mais Neuchâtel ?

Des silures. Oui, mais elles étaient cantonnées dans le lac de Morat et la Broye. Elles se sont étendues maintenant dans le bas lac mais jusqu’ici, il m’est arrivé d’en prendre, mais des petits. Des petits d’un kilo, deux kilos. Il y a longtemps que je n’en ai pas repris. C’était une preuve de la pollution du lac, puisque les silures se plaisent dans l’eau trouble, d’être introduites dans le lac de Neuchâtel. On a vu à présent d’autres espèces qui se sont introduites accidentellement : ces moules qui venaient de la Mer Noire, qui ont envahi le lac. Les écrevisses américaines, les sandres qui n’existaient pas. Par le trafic des bateaux, le trafic des voyageurs qui les amène vivants ou des œufs qui exploitent tout à coup des espaces occupés par des indigènes.

 

Dans le cadre de votre activité sur le lac, est-ce qu’un drame vous revient en particulier ?

Oui, bien sûr ! On dit toujours, on dit depuis longtemps que le lac de Neuchâtel est traître et dangereux parfois. J’ai vu pendant toute mon activité une dizaine de mes collègues qui se sont noyés. Dont le célèbre drame de Chez-le-Bart. Le père Braillard et ses trois fils se sont noyés un jour par une tempête d’ouest. Nous avons tous participé aux recherches. Les corps étaient en grande profondeur, dans les 130 mètres je pense. On n’a retrouvé qu’un corps. Il y a une pierre commémorative au port de Chez-le-Bart maintenant.

 

On termine sur une note un peu triste. Mais, Monsieur Henry, je vous remercie de vos commentaires sur une époque que je n’ai pas connue.

 

 

Interview réalisée par Alain Sunier

 

Texte retranscrit par Françoise Berthod