M. Alphonse Henry : Le Moulin de Bevaix

 

Monsieur Alphonse Henry nous conte aujourd’hui l’épopée du moulin de Bevaix, sentinelle des rives du lac de Neuchâtel. Cet alerte octogénaire, pêcheur professionnel retraité, par ailleurs féru de lecture, d’archives et d’histoires locales et régionales, évoque pour Télé Objectif Réussir, un sujet et un lieu qui lui tiennent à cœur. Une passion partagée par la Fondation de l’Aristoloche.

 

Monsieur Henry, nous nous trouvons ici dans un cadre magnifique puisque nous sommes au Moulin de Bevaix. Vous avez eu une relation particulière, ou vous avez encore une relation particulière avec ce moulin et en particulier, surtout avec ses anciens propriétaires, c’est-à-dire la… on pourrait presque dire la « dynastie » Borel.

Oui, c’est beaucoup dire. La famille Borel, elle était très connue au village, connue aussi par le moulin, mais je l’ai un peu approchée au début de la guerre par l’intermédiaire d’un des fils de Maurice Borel, Paul Borel, qui est revenu habiter ici au début de la guerre, pendant la guerre. Il habitait la petite maison à côté du jardinier.

Je l’ai dit précédemment : une de mes passions c’était la lecture et c’est par là que je suis arrivé jusqu’à lui. On discutait de choses et d’autres et après, il me prêtait des livres. C’est comme cela que j’ai commencé à connaître cette famille un peu plus intimement que seulement pour aller livrer du poisson, comme je le faisais enfant, ici à côté.

 

Voilà ! J’aimais cette famille Borel qui m’a beaucoup intéressé et après, beaucoup plus tard, il y a une douzaine d’années au moment où les derniers habitants de la famille Borel, les deux sœurs, Madeleine et Lucie Borel, filles de Maurice Borel, dernières habitantes des Borel au moulin ont quitté le moulin, sont mortes, ce moulin, cette propriété a été vendue par les héritiers à des promoteurs. En principe, ce moulin, le bâtiment lui-même devait rester intact. Mais il y a eu deux successions difficiles. Après, les promoteurs, il y en a eu d’autres qui sont arrivés et pour finir, un projet. Le dernier projet, c’était de démolir le moulin pour en faire un espace, construire des locatifs.

 

C’est à ce moment là que sont arrivés, providentiellement, certains éléments, dont un, on peut dire fortuit. C’est-à-dire qu’une élève de l’Ecole normale a fait son travail de diplôme sur le Moulin de Bevaix.

 

En 1989.

Elle habitait Bevaix, c’était Mademoiselle Carole Deschoux et elle s’introduisait clandestinement dans le moulin prendre des photos pour faire un dossier sur ce moulin qui a donné tout de suite envie à son professeur, M. Marcel Garin, d’aller plus loin et c’est comme cela que s’est créé ce groupement pour la sauvegarde du moulin.

Qui s’est mis en branle il y a une douzaine d’années en cherchant des adhérents, des appuis sur l’initiative de deux dames, principalement, Mme Jacqueline Bourquin, de La Chaux-de-Fonds et Mme Francine Jeanmonod, de Bevaix.

 

Ensuite, pendant des années, c’était des démarches, des quantités de recherches, d’appuis, dans tous les milieux possibles pour essayer de sauver ce moulin qui était menacé. Et là, je dois rendre hommage au courage de ces dames et j’ai toujours dit que c’était possible que seul des dames aient pu faire cela, soit par inconscience, soit par obstination. Je pense que là des hommes auraient lâché le morceau. Et que pour finir, on a tellement insisté auprès des promoteurs, on les a tellement lassés qu’un beau jour, ils nous ont dit : « On vous le donne ce moulin avec 4000m2, à condition que la commune donne à l’ouest un terrain équivalent et susceptible d’être bâti. » La commune, non pas sans difficultés, a accepté cet échange et le moulin a été sauvé. Il est devenu une Fondation. Et il a été sauvé encore une fois, parce qu’on nous avait donné un délai pour trouver un plan financier pour sauver ce moulin et nous avons aussi eu la chance de trouver le bon, la bonne personne au bon moment. Nous avons eu la chance de trouver M. et Mme Jeannin qui, en un quart d’heure, ont décidé on le prend le moulin et c’est eux qui ont pris maintenant la partie résidentielle à l’ouest et nous avons gardé la partie culturelle à l’est. Partie culturelle, à l’époque, grand point d’interrogation, parce qu’on n’avait rien. Aucun projet, on n’avait rien. C’est parti comme cela. On a survécu, on a surmonté une difficulté, on a obtenu beaucoup d’appuis, la Loterie Romande entre autre, et on a pu entreprendre des choses que je n’aurais jamais pu imaginer, voir moi-même. La restauration des salles de peinture, la restauration des bâtiments, la restauration extérieure qui est presque achevée. Maintenant, le moulin est devenu un foyer culturel. De part, l’activité que nous avons pu maintenir dans notre groupement, avec les manifestations que nous donnons chaque année, grandes manifestations que nous avons pu donner durant de longues années grâce aux associations, la banque Piguet d’Yverdon et de Genève, et maintenant nous continuons. Non seulement nous avons maintenu notre activité, mais non seulement, dans le moulin où nous sommes ici, c’est devenu l’atelier d’un peintre remarquable, M. Jean Devost. Dans l’autre partie du bâtiment, l’ancienne, M. Bernard Clerc.

Dans l’écurie au-dessous, c’est encore une animation culturelle, par M. Wayencourt, un Canadien qui était décorateur de théâtre, et qui maintenant fait des sculptures, travaille dans son atelier. Le moulin, ici dans son ensemble est devenu un foyer culturel pour Bevaix.

Il faut dire que ce moulin existe depuis environ 700 ans, si on arrondit.

Oui, c’est une longue histoire depuis le 15e siècle et après il a appartenu aux moines de l’Abbaye de Bevaix pendant des siècles. Ensuite, il a été vendu après la Réforme et est devenu la propriété d’une famille Clerc et c’est en 1841 que ce moulin a été acheté par un des Borel sur l’instigation d’offre de l’un de ses frères qui est toujours resté à Neuchâtel, Auguste Borel.

Cette famille Borel a donc fait du moulin ce qu’il est actuellement. En 1841, Antoine Borel, négociant au Havre, sur l’instigation de son frère Auguste, toujours à Neuchâtel, achète le moulin. Il le maintient encore en activité jusqu’en 1846 et ensuite transforme le bâtiment avec le concours de l’architecte Rychner, de Neuchâtel, en une maison de campagne. En élevant d’un étage, la partie est, la partie massive en ajoutant l’aile ouest en créant une galerie. Ensuite, ce moulin restera toujours dans la famille Borel. Il appartiendra après, à la mort d’Antoine Borel, l’acquéreur en 1841, il appartiendra en 1866 à son neveu, Alfred Borel. Cette nouvelle génération de la famille Borel, famille de négociants, famille de financiers, qui a fait fortune à San Francisco. Alfred Borel reprendra le moulin en 1866, le transformera encore, l’améliorera avec l’aide de l’architecte Léo Châtelain. Il transformera la galerie bernoise de son oncle en galerie de peintures avec l’apport de peintres italiens, de peintres suisses. Cette galerie commence à être bien connue.

 

Est-ce qu’on a un ordre de peintres suisses très particulier ?

Oui, dans cette galerie de peintures qui a été créée en 1869, le maître d’œuvre était un peintre italien, Antonio Valentino, qui avait fait ses études à Pompéi et qui avait demandé à Alfred Borel : « Voulez-vous un style pompéien ou un style moderne ? »

Il lui avait répondu : « Non, je veux quelque chose de simple. C’est une galerie de campagne ». Valentino a fait dans cette galerie les fonds, les faux marbres, les trompe-l’œil. Un autre peintre italien, Renato Maroco, de Milan, a fait les dix médaillons. Un autre peintre suisse a fait les « frises ». Un peintre de Bâle, Jenni et un ami d’Alfred Borel, Auguste Bachelin, a fait les quatre médaillons de dames Borel, représentant quatre générations de ces dames Borel.

 

En parlant de la famille Borel, dans une précédente interview, on a vu l’utilité du lac pour le transport des marchandises. Eux, par exemple, en ont profité.

Oui ! Antoine Borel, quand il a pris le moulin, faisait venir ses meubles de Neuchâtel par bateau. Il a fait venir un piano, il a fait venir aussi du fumier pour ses vignes. C’était encore une activité qui était à l’époque très courante. Ensuite, les Borel ont créé ce très beau port qui est là avec un chalet. Puis maintenant, notre association, l’association pour la sauvegarde du moulin, au moment où il a été sauvé, a changé de nom et nous nous appelons maintenant l’« Aristoloche ».Tout simplement, cela n’a rien à voir avec les aristocrates, c’est simplement en fonction de la plante, de l’aristoloche qui est enroulée autour des piliers devant l’escalier qui monte à la galerie et qui a été acquise - on a pu retrouver cela dans les archives - en 1848 par Antoine Borel. Il a acheté cela à Napoléon Baumann à Mulhouse.

 

Cela fait 157 ans.

Exactement. Et alors, après, au moment où le moulin était sauvé, la cerise sur le gâteau. À peu près en même temps sont arrivées les archives de la famille Borel qui ont séjourné pendant des années dans des caisses de bois dans l’écurie. Heureusement parfaitement préservées. Ensuite, elles sont parties à Lausanne chez un descendant de la famille Borel, le professeur et chirurgien Jean Petadel qui, au moment où il a quitté son travail, nous a fait don de ces archives, qui sont revenues au moulin, qui sont maintenant exploitées, explorées par deux ou trois personnes. Entre autres, ces archives ont été données à M. Antoine Wasserfallen, mon ami, et à Mme Jacqueline Bourquin, notre présidente à l’époque du mouvement de la sauvegarde du moulin.

 

Je vous propose de parler peut-être des archives dans un troisième volet.

Oui.

 

Je vous en remercie d’avance et puis à la prochaine…

 

 

Interview réalisée par Alain Sunier

 

Texte retranscrit par Françoise Berthod