M. Bernard de Montmollin : Enfance

 

M. de Montmollin, bonjour.

Bonjour.

 

Merci de nous recevoir dans le cadre de votre maison, ici dans ce merveilleux vallon de l’Hermitage, non loin du centre Dürrenmatt, du reste, à Neuchâtel. Vous vivez ici depuis 1953, sauf erreur. Mais avant cela, vous avez vécu toute votre jeunesse à La Béroche.

Oui.

 

Est-ce que vous pourriez nous parler un peu de cette période de votre enfance ?

J’en parle très volontiers parce que j’ai eu énormément de chance comme enfant. J’avais quatre ans quand mes parents sont venus habiter à « Chez la Tante », c’est comme cela que s’appelle le hameau dans lequel nous étions, au bord du lac. Nous avions une grande maison et au bas de la propriété se trouvaient des pêcheurs. Et cela a été pour moi une grande chance. C’était les frères Arm, Georges et Charles Arm. Ces frères Arm ont fait toute mon enfance, parce qu’inutile de dire que quand je rentrais de l’école, je n’avais pas d’autre idée que de descendre au bord du lac pour me trouver parmi eux. C’est, je crois une très grande chance pour un jeune garçon de pouvoir vivre avec des hommes qui sont en train de travailler, qui font leur métier, et de participer à ce métier. C’était tant et si bien que quand je suis entré à l’école primaire, je savais un peu réparer les filets avant de savoir lire et écrire. Inutile de dire qu’à l’école primaire, je n’avais qu’une idée : c’était de descendre en courant à quatre heures, quand on nous libérait, pour retrouver les frères Arm.

 

Parce que dans votre âme d’enfant, vous pensiez qu’un jour, vous seriez pêcheur ?

Je ne crois pas que je me sois posé des questions de ce genre. Enfin, je ne connaissais, à cette époque, qu’un métier c’était pêcheur. Je savais que mon père était le chirurgien de l’hôpital de La Béroche. Il était, en quelque sorte, le médecin de La Béroche, cela je le savais. Mais je ne savais pas du tout, je n’avais pas du tout l’idée que je deviendrais médecin, moi aussi. Et quand j’étais chez les Arm, j’étais très fier d’être capable, en partie, de faire leur métier.

 

La maison de vos parents se situait sur la commune de Gorgier, mais limitrophe avec celle de Saint-Aubin.

Exactement. C’était la limite de la propriété et la limite entre Gorgier et Saint-Aubin. Ce qui fait que j’ai été à l’école primaire à Gorgier, que je suis devenu électeur à Gorgier et pas à Saint-Aubin.

 

Et vos camarades de quartier - si j’ose dire - eux allaient à l’école à Saint-Aubin ?

Oui. Les camarades que j’avais étaient de l’autre côté de la frontière. Je pense à Théodore Gorgé, par exemple, qui habitait à côté, c’était mon grand copain et il allait à l’école à Saint-Aubin, à l’école primaire qui se trouve entre Saint-Aubin et Sauges.

 

Et après cette période d’école primaire, vous avez continué vos études à l’école secondaire ou vous avez fait autre chose ?

Voilà. À un moment donné, mes parents m’ont fait comprendre, ce n’était pas facile, que dorénavant j’irais au Collège latin. Je ne savais pas du tout, ce que c’était que le Collège latin. Mais je savais que j’allais me séparer de mes camarades. J’avais douze ans. On allait à l’école primaire jusqu’à quatorze ans. J’allais me séparer de mes camarades. Je n’allais pas aller à l’école secondaire de Saint-Aubin, là où quelques-uns de mes camarades étaient allés. On m’enverrait au Collège latin. Je n’y comprenais rien, mais il a fallu que je m’y fasse. Je n’ai pas considéré la chose comme un privilège, à l’époque.

 

Mais votre cursus scolaire au Collège s’est très bien passé ?

Oui, très bien. Mon père a voulu que je fasse quand même une année chez le régent. C’est-à-dire, on m’a fait sauter une année primaire et j’ai fait une année chez le régent. Il y tenait beaucoup. En effet, notre régent était M. Grisoni et c’était un homme qui avait une conception que l’on ne voit plus beaucoup à notre époque. Il voulait que tous ceux qui sortaient de l’école à quatorze ans sachent lire, écrire et calculer proprement. Vous voyez. Il ne pensait pas du tout former des élèves pour les écoles supérieures, mais il voulait qu’en sortant de l’école, à quatorze ans, ils sachent au moins cela.

Alors, mon père a trouvé que c’était exactement ce qu’il me fallait. Alors, j’ai été chez lui et je suis entré en deuxième latine, m’obligeant à faire une année de latin en leçons particulières. Pour ces leçons particulières, j’allais chez un vieux pasteur, qui était le pasteur Durand, qui habitait au Pré-de-Sauges et qui m’a appris le latin à sa manière. C’était une manière toute différente de celle qu’on avait au Collège latin. Alors, j’ai eu un peu de peine et j’ai toujours eu un peu de peine dans mes écoles. J’ai passé, c’est entendu, mais « rasibus ».

 

Sous la porte, comme on dit aujourd’hui !

Oui.

 

Et ensuite, vous vous êtes dirigé vers le gymnase et cette décision d’être à votre tour médecin, vous l’avez eue à quel âge ?

Je l’ai eue très tard. J’y ai pensé dans les dernières années ; j’ai pensé que j’allais devenir médecin avant le bachot. Mais je voyais des trucs avec le lac. Il y avait un autre projet, celui d’être fonctionnaire de la chasse et de la pêche. Puis c’est mon ami Archibald Quartier qui a pris la place, une année avant que je sois capable de la trouver. Autrement dit, j’ai dû partir pour faire des études de médecine.

 

Ces études de médecine, vous les avez faites dans différentes villes ?

Oui. Encore maintenant, on ne pouvait faire que la première année à Neuchâtel. Le premier propédeutique, comme on dit. Parce que le premier propédeutique, et c’est encore comme cela, c’est essentiellement de la physique, chimie, et de l’anatomie comparée. Ce n’est pas du tout de la médecine. Alors je l’ai faite à Neuchâtel. Mais par contre, je n’y ai pas fait tout de suite mon premier propédeutique, parce que j’avais dans la tête, mais sérieusement dans la tête, de devenir officier d’infanterie et pas officier, capitaine médecin, comme l’était mon père. D’être officier d’infanterie et pour cela, il était indispensable que je devienne lieutenant avant qu’à Berne, ils sachent que je faisais des études de médecine, sinon ils me glissaient chez les sanitaires d’emblée.

J’ai réussi mon coup de force ! Inutile de dire que j’avais des oncles qui étaient venus me faire des démarches en me disant : « Tu es complètement fou de renvoyer ton premier propédeutique, tu vas le louper ». Alors, je l’ai renvoyé d’une année et entre-temps, j’étais devenu officier d’infanterie en 1937. J’ai fait mon école d’officier en 1937 et j’étais lieutenant. À ce moment là, à Berne, ils ne pouvaient plus me mettre officier sanitaire, parce que pour être officier sanitaire, il fallait avoir fait ses examens finaux de médecine. J’étais libéré. Enfin, c’est une idée que j’avais dans la tête.

 

Et en 1939, quand il a fallu mobiliser, cela s’est passé comment pour vous ?

C’est une petite histoire aussi. J’ai été incorporé comme jeune officier dans les couvertures de frontière et en 1939, au mois d’août, j’étais en train de faire un stage de médecine à l’hôpital Pourtalès. Alors, je me souviens encore très bien de cette soirée, entre six et sept, où j’étais en train de recoudre un coude à l’hôpital Pourtalès et où les sœurs diaconesses sont rentrées du souper en me disant : « La couverture de frontière est mobilisée cette nuit. » J’ai terminé mon coude, j’ai été prendre mon vélo parce que je faisais tout à vélo, à l’époque, pour rentrer chez mes parents à Chez-le-Bart. Là-bas, je suis arrivé quand mon père était en train de faire sa malle, lui aussi, parce qu’il était mobilisé en même temps que moi. Chose qui peut, peut-être, étonner maintenant, mais nous avons fait les Mobs, mon père et moi, toutes les Mobs, en étant dans le même régiment. On pouvait avoir le père et le fils. Moi, j’ai eu sous mes ordres le père et le fils, cela existait. C’était comme cela dans les troupes frontières où il y avait la moitié de l’effectif qui était de l’âge d’élite, un quart de « Landwehr » et un quart de « Landsturm ». Mais ceux qui étaient en Landsturm pouvaient très bien être les pères de ceux qui étaient en élite. C’était mon cas.

 

 

Interview réalisée par Michel Coquoz

Texte retranscrit par Françoise Berthod