M. Bernard de Montmollin : Médecine

 

M. de Montmollin, en 1953, vous ouvrez un cabinet en ville de Neuchâtel.

Oui.

 

À cette époque, est-ce qu’on peut dire qu’un médecin était bien payé ?

Oh, Oh !... Bien payé ? Sûrement pas ! Quand je me suis installé, j’ai interrogé mon père et mon beau-père qui étaient médecins généralistes et ils m’ont dit - parce que je leur demandais - comment est-ce qu’on fait des notes. Parce qu’il n’y avait pas de tarifs. Ils m’ont un peu expliqué : un franc, deux francs. Mon père, c’était deux francs pour la consultation et trois francs pour la visite. Mais surtout, ce qu’ils m’ont dit d’intéressant, c’est qu’il y avait le tiers des notes qui n’était pas payé. Soit c’était des pauvres gens et on ne leur envoyait pas de note, soit que c’était des mauvais payeurs. Le tiers. Et c’est assez amusant, parce que mon père, mon beau-père et puis les médecins que j’ai été voir - parce que quand tu t’installes, tu vas voir, surtout moi, qui m’installais dans une certaine spécialité - les collègues de la région. Et j’ai interrogé sur ce point les médecins de la région. Savoir comment me débrouiller. Alors, je me rappelle qu’à La Neuveville, ils m’ont dit exactement la même chose, le tiers. Autrement dit, il n’était pas question de s’enrichir comme médecin et c’était même extrêmement mal payé. Je me rappelle d’un chirurgien - je ne veux pas entrer dans les détails - qui avait gagné assez d’argent pour acheter une propriété. On avait trouvé qu’il avait exagéré.

 

Ce qu’il faudrait peut-être préciser pour les tout jeunes spectateurs qui nous suivent, c’est qu’à cette époque, l’assurance maladie obligatoire n’existait pas.

Absolument pas. Il y avait des caisses maladie qui étaient organisées par les usines, par exemple comme la fabrique de Câbles de Cortaillod qui avait sa caisse maladie et ce qui était intéressant, à propos de cette caisse maladie, c’était qu’elle était gérée par les ouvriers. Cela avait un immense avantage, c’est que du moment que c’était eux qui géraient leurs caisses, ils allaient contrôler celui qui s’était annoncé comme incapable de travailler et qui avait droit à la caisse, ils s’assuraient qu’il était bien dans son lit. C’est comme cela que les choses se passaient dans les années 1950-1960.

 

Il y avait donc plus de responsabilisation ?

Ah oui, complètement !

 

À votre avis de la part des gens de l’époque ?

Ah oui, ah oui ! Et des médecins et de tout le monde. La responsabilisation dans les hôpitaux. Il n’était pas question - j’étais à l’hôpital Pourtalès - que l’hôpital Pourtalès n’arrive pas à tourner. Autrement dit, tout notre personnel savait que si l’on ne tournait pas, on fermerait l’hôpital.

 

Qui gérait l’hôpital Pourtalès, à l’époque ?

C’était géré par un conseil, c’était une Fondation. Il y avait deux conseils. Un Conseil de fondation et un Conseil de direction. Mais ces gens-là étaient des gens qui étaient parfaitement au courant. Mais surtout, ceux qui étaient au courant, c’était le personnel. Et je vous garantis que la fille de cuisine n’allait pas jeter des choses qui étaient encore consommables. Les infirmières dans les salles de malades prenaient un grand soin du matériel qu’elles avaient. Leurs seringues, par exemple. Tout le monde se sentait responsable, non seulement de la médecine, bien sûr, mais aussi des dépenses de l’hôpital.

 

Et au niveau des patients, quels patients fréquentaient l’hôpital Pourtalès. Était-ce des gens riches ou des gens pauvres ou des gens de toutes les couches sociales ?

Alors, à mon époque, c’était déjà pratiquement des gens de toutes les couches sociales avec cette différence quand même, qu’à l’hôpital Pourtalès, il n’y avait pas de service privé. Il n’y avait que des chambres communes. Autrement dit, celui qui avait les moyens, qui arrivait à l’hôpital Pourtalès après un accident, était mis dans une chambre avec tout le monde. Il n’y avait pas de service privé.

 

Mais au niveau des services mêmes de l’hôpital, est-ce qu’il y avait certains services que l’on trouve aujourd’hui qui n’existaient pas, qui ont été créés et que vous vous dites, vous, encore aujourd’hui, ce n’était pas vraiment important, c’était peut-être des dépenses inutiles ? À ce propos, je pense peut-être au service de stérilisation, au niveau de la stérilisation dans les hôpitaux.

Ah, ah ! Je vous avais raconté la petite histoire. Non, actuellement les hôpitaux sont gérés, c’est cela le problème. Ils sont gérés par des spécialistes qui ne sont pas médecins et c’est eux qui font en sorte que cela ne coûte pas trop cher. Mais ce n’est pas du tout la même chose. Et alors je me rappelle - c’est la petite histoire que je vous ai racontée - j’ai été reçu à l’hôpital de La Chaux-de-Fonds, avec la société médicale, au moment où on inaugurait le nouvel hôpital et ceux qui nous présentaient l’hôpital étaient extrêmement fiers de nous dire : « Chez nous, on a rationalisé le travail et puis vous savez les instruments de chirurgie, on ne va pas demander à des instrumentistes que l’on paie bien de faire ce travail, qui pourrait être fait par n’importe qui. » En effet, on nous a descendu à l’endroit où il y avait la stérilisation et on a vu les plateaux arriver. Ils étaient lancés sur une table et de là, ces filles venaient prendre les instruments, les mettaient dans des appareils de stérilisation. Ensuite, cela repartait sur la table et il fallait recomposer les plateaux, ce que l’on faisait avec une liste. Ces filles qu’ont payaient très bon marché, elles prenaient la liste et mettaient tant de couteaux, etc.

 

J’ai dit : « Mais c’est de la folie. Nous, dans nos hôpitaux à l’ancienne mode, c’est l’infirmière instrumentiste qui fait ce travail. Ainsi, quand on opère, elles font comme cela pour enlever le sang, car on sait que le sang quand il colle, il est difficile à enlever. Tous les instruments qui ont été utilisés sont mis à part dans le plateau et à la fin de l’opération, elles vont laver ce petit paquet là et elles n’ont pas besoin d’aller prendre une liste, elles peuvent remettre les instruments qui ont été lavés dans le sac. Autrement dit, c’est plus rationnel. Voilà. »

 

Donc, vous trouvez par exemple à l’heure d’aujourd’hui on a un peu exagéré, voire même beaucoup exagéré au niveau des dépenses hospitalières ?

Cela ne m’étonne pas que cela coûte aussi cher. Déjà en 1967, quand on a vu la comptabilité de tous les hôpitaux, les hôpitaux qui géraient eux-mêmes, les sept hôpitaux qui se géraient eux-mêmes avaient fait du bénéfice en 1967 et les deux hôpitaux qui étaient gérés par les villes avaient fait une catastrophe de dépenses. C’était les hôpitaux de La Chaux-de-Fonds et Les Cadolles.

 

Si, maintenant, vous deviez faire une petite conclusion d’un médecin dite de l’ancienne époque, vous diriez quoi, à ce propos ?

Ce qu’il faudrait prendre de l’ancienne époque, c’est la responsabilisation du personnel. Il faut faire une sorte de responsabilisation car dans la médecine, surtout la médecine hospitalière, le contrôle n’est pas possible. Il ne faut pas me raconter que l’État peut contrôler ce qui se passe dans les hôpitaux. Ils essaient de le faire. Telle et telle dépense on la couvrira et pas celle-là. Ils essaient de la faire, mais…

 

Plus de responsabilités dans le personnel hospitalier ?

Il faut responsabiliser le personnel.

 

Plus de responsabilités aussi de la part des patients ?

Je ne sais pas si ils peuvent. Je ne sais pas si les patients peuvent faire beaucoup.

 

Mais c’est surtout au niveau du personnel ?

Mais non, c’est dans l’hôpital même. Que ceux qui y travaillent soient conscients, même à la cuisine. Il fallait voir, la cuisine. On ne jetait pas n’importe quoi. Celles qui étaient à la cuisine géraient cela comme nos mères de famille.

 

 

Interview réalisée par Michel Coquoz

Texte retranscrit par Françoise Berthod