M. Bernard de Montmollin : Morale et religion
M. de Montmollin, pour cette dernière partie d’entretien, nous allons aborder un thème qui, je crois, vous tient à cœur, c’est celui de la morale. La morale dans notre société actuelle, au niveau société, bien sûr, mais également au niveau religieux et à ce niveau-là, je pense que vous avez quelque chose d’intéressant à nous dire.
Oui. La morale, vous savez, on n’ose plus en parler. On emploie le terme d’éthique quand on veut en parler. Mais morale, c’est un mot qui est tabou actuellement. Pourtant, cela représente quelque chose de très important qui a intéressé l’humanité depuis toujours. Actuellement, il y a une démoralisation. C’est une chose qui est devenue évidente. Cela a comme effet qu’on demande à l’État de remplacer cette morale par la police. On met des policiers dans les écoles en France, etc, etc.
La police et la justice doivent remplacer la morale et chez nous, c’est le Code pénal qui fait la morale. Ce que le Code pénal punit est bien. Alors que la morale, c’est tout autre chose ; cela fait partie de l’éducation des enfants et cela a une grande importance. Je vous raconte une petite histoire. C’était dans les années septante, il y avait une petite réunion à Boudry où le parti radical local avait organisé une table ronde. Le sujet, c’était l’église et la politique. Cela n’avait pas de rapport direct avec la morale. Mais à la fin, il y a un des membres de la table ronde qui était M. Hubert Reymond, à l’époque Conseiller aux États du canton de Vaud. C’était un bon Vaudois. À la fin, il s’est levé et a dit : « De mon temps, à l’école, dans la famille et à l’église, on nous expliquait ce qui était bien, ce qui était mal. Pourquoi cela n’est plus comme cela ? » Et cela a été très intéressant parce qu’immédiatement, autour de cette table ronde, un professeur de théologie s’est levé et a dit : « M. Reymond, vous devriez savoir qu’il n’y a pas de morale chrétienne. » On en est encore là actuellement. C’est-à-dire que dans nos églises, cela est peut être en train de changer un petit peu, on n’ose plus dire ce qui est bien et ce qui est mal. On en est là encore !
Donc, la petite anecdote que vous venez de nous citer, vous la situez dans les années septante. C’était juste, on peut dire, très peu de temps après la révolution de1968.
Bien entendu. C’est une conséquence de 1968. Tout est une conséquence de1968 et actuellement cette vague - je l’appelle comme cela - de 1968, nous la subissons encore. Il n’y a pas eu la réaction contre la vague de 1968 qui a fait sauter toutes les règles. Rappelez-vous, les grands penseurs de l’époque vous disaient : « La première des libertés est la liberté sexuelle. » Voilà ce qu’ils nous ont dit les grands penseurs, ce qui est encore valable encore aujourd’hui. Enfin quelle catastrophe ! Il n’y a qu’à voir tous ces gens qu’ont fait passer au Tribunal parce qu’ils sont pédophiles.
À votre avis, tout est parti ou une grande partie de ce que nous vivons actuellement est une conséquence de 1968 ?
Oui bien sûr. Les fautes morales sont liées à l’homme depuis qu’il existe. Les hommes ont la liberté de faire des bêtises que n’ont pas les animaux. Vous savez cela. Les animaux, ils ne font pas de bêtises, ils obéissent à leur instinct. L’homme par définition, il peut faire des bêtises, et du moment qu’il peut les faire, il les fait !
Donc 1968 lui aurait donné cette liberté ?
On a dit - mais non de non - qu’est-ce que vous voulez encore limiter cette liberté de l’homme ? C’est ridicule. Il faut laisser l’homme comme il est. Notez, ils n’étaient pas les premiers à le dire. Jean-Jacques Rousseau, quand il a dit que l’homme naissait bon et que c’était la société qui le corrompait, il était déjà dans ces mêmes idées.
Il était soixante-huitard avant l’heure…
Oui. Toute la Révolution française s’est faite autour de cela, d’imaginer que l’homme est bon, qu’il suffit de changer la société pour que les choses aillent bien. Or, l’homme n’est pas bon de nature. Il n’est peut-être pas mauvais de nature, mais il est capable de l’être.
Et pourtant, si on lit le livre des Écritures, on nous dit que Dieu a fait l’homme à son image. Alors à ce moment-là, où en sommes-nous ?
On dit cela dans les Écritures, mais on dit aussi tout autre chose. Il est évident que l’homme a mangé du fruit de l’arbre du bien et du mal. C’est une manière d’exprimer le fait que l’homme a la possibilité de faire le bien ou de faire le mal. Il a cette possibilité que n’ont pas les animaux.
Le libre arbitre ?
Le libre arbitre…? La religion a toujours, jusqu’ici, été accompagnée d’obligations. Je suis en train de lire, parce qu’il y a eu ici à Neuchâtel une seconde réformation, plutôt un second réformateur, qui s’appelait Jean-Frédéric Osterwald. Il a pris position, parce qu’on était en train de dévier aussi à cette époque-là, de dire : « Il suffit de croire et tu feras toutes les bêtises que tu veux, le Christ est mort pour tout le monde, tant fait pas, etc. » La morale n’a rien à voir avec « Sola Fide », comme l’avait fait la réforme luthérienne. Et alors, en 1700, il fallait montrer que cela avait conduit le christianisme à une catastrophe. C’était peut-être le moment d’expliquer aux gens que s’ils avaient la foi, ils devaient avoir, en même temps, à le montrer, avoir une attitude de chrétien. Ce qu’on peut appeler maintenant la morale.
Donc maintenant, si vous aviez la possibilité d’apporter quelque chose ou disons de faire bouger les choses, vous les feriez bouger dans quel sens, à ce niveau-là, au niveau de la morale, au niveau de l’éthique comme on l’appelle aujourd’hui ?
Oui. J’attends toujours un nouvel Jean-Frédéric Osterwald qui vienne dire à tout le monde : « Votre théologie, bon d’accord ! Mais quand même ce qui est important, que les chrétiens sachent, c’est qu’il faut vivre en chrétien. » Il faudra qu’il y ait quelqu’un qui nous le dise.
Cela est l’un des préceptes que vous, vous seriez à même de faire passer…
Oui, mais je ne peux pas être cet homme. J’ai deux ou trois chromosomes de M. Osterwald, mais ce n’est pas suffisant.
Mais ils sont là quand même.
Merci Monsieur.
Interview réalisée par Michel Coquoz
Texte retranscrit par Françoise Berthod