M. Denis Fête : Tribulations d’un vendeur pas ordinaire
Bonjour Denis, comment vas-tu ?
Salut Michel, ça ne va pas trop mal.
C’est un plaisir de te retrouver chez nous après presque une année que l’on ne t’avait plus vu.
Oui, plus qu’une année. Oui, cela fait une année. C’était juillet 2004 mon accident. Actuellement, je vis dans un home à La Chaux-de-Fonds, au home l’Escale.
C’est bien là, tu t’y plais ?
C’est bien, mais c’est dur pour moi parce que j’avais l’habitude de beaucoup voyager, de beaucoup bouger. C’est dur pour moi d’être toute la journée dans un home.
Donc, après cet apprentissage d’employé de commerce, tu as trouvé un travail dans le commerce, camionnage, transport. Et tu m’as dit qu’en 1995, tu as perdu ta place de travail.
En 1995, j’avais soixante et un ans.
Tu as perdu ton travail pour quelles raisons, quelles sont les causes ?
Oh là là… Ils ont liquidé trois cents personnes sur six cents.
Restructuration d’entreprise ?
Oui, cela veut dire que l’entreprise a monté une boîte en Allemagne et une boîte en Tchécoslovaquie et ils ont liquidé trois cents personnes sur six cents.
Et ils t’ont remplacé.
Ils m’ont remplacé, voilà.
Ce n’est pas ton poste qui est tombé. C’est toi, semble-t-il, qui leur coûtait trop cher ?
Oui. Je coûtais trop cher.
Comment l’as-tu vécu psychologiquement ?
Le chômage, je l’ai mal vécu puisque je suis devenu alcoolique par la suite.
Tu estimes que c’est dû au chômage, ton problème d’alcool ?
Oui, mon problème d’alcool est dû au chômage.
Mais tu as lutté là contre, tout de même, tu as essayé ?
J’ai essayé de lutter, mais voilà…
Donc, Denis cette période d’inactivité t’a énormément marqué ?
Cela m’a énormément marqué, mais j’avais une grande activité, car je faisais beaucoup de sport. A l’époque, je faisais du vélo, de la natation, du roller, de la montagne, du ski. Mais le soir, comme le lendemain matin, je n’étais pas obligé de me lever à six heures pour aller au travail, on partait en java et je suis devenu alcoolique. Malheureusement.
Et cette problématique d’alcool a perduré ?
Cela a duré pendant une année à Bienne et après j’ai quitté ma concubine. On s’est quitté et j’ai été vivre en Valais. Là, je vivais de mon chômage, je touchais 70% de mon dernier salaire et je vendais mes tableaux parce que je faisais de la peinture. Oui, en Valais, je vendais mes dessins et mes peintures dans les restaurants et je touchais à l’époque, le 70% de mon dernier salaire. Donc, je vivais assez bien. Mais malheureusement, j’ai continué avec mon alcool. Après une année en Valais, je suis revenu en Suisse romande et j’habitais à Saint-Blaise dans un hôtel. Là, je continuais à vendre mes tableaux et mes dessins. En 1997, j’ai connu M. Jean-Pierre Lambert, le patron du journal d’Objectif Réussir, qui m’a engagé comme vendeur.
Depuis 1997, j’ai eu une activité débordante au sein du journal d’Objectif Réussir qui donne un coup de main aux personnes défavorisées, aux personnes qui sont à l’AI, aux chômeurs, aux chômeurs en fin de droit et aux personnes handicapées.
D’avoir retrouvé une activité, en plus de cela une activité disons à caractère social, humanitaire, est-ce que cela t’a vraiment remis le pied à l’étrier ?
Oui, cela m’a remis le pied à l’étrier, mais j’avais toujours des problèmes d’alcool.
Ces problèmes ont perduré également pendant cette période là ?
Ils ont perduré pendant la période de 1997 à 2001. Jusqu’à ce que j’ai eu mon premier grave accident.
Accident dû à l’alcool ?
Accident dû à l’alcool. J’étais en roller et malheureusement, j’avais bu deux, trois coups de trop et j’ai atterri dans une voiture et je me suis fracturé les deux tibias en dix morceaux, le genou, la hanche, l’épaule gauche et voilà !
Maintenant, je me retrouve avec les deux tibias en ferraille, le genou en ferraille, la hanche et l’épaule gauche en ferraille. Et la gueule aussi !
Avec cette nouvelle activité de vendeur à la criée, tu as retrouvé cette mobilité perdue que tu avais lorsque tu exerçais tes diverses professions ?
Oui, bien sûr. Je vendais le journal pour faire du bien aux autres.
Et tu le vendais, sauf erreur, à travers toute la Suisse romande ?
Je vendais le journal, en roller, dix à douze heures par jour, dans toute la Suisse romande.
Et ces longues distances, tu les couvrais, sauf erreur, grâce aux CFF.
Oui, je me déplaçais en train, d’une ville à l’autre et quand j’arrivais, par exemple, à Genève sur le coup de midi, je faisais cinq ou six restaurants où j’allais vendre mon journal et ensuite je reprenais le train et je vendais mon journal dans le train.
Et pour ces déplacements, avais-tu un abonnement au mois ou à l’année ?
J’ai eu pendant longtemps un abonnement général et il y a eu une période où malheureusement, financièrement, j’étais bloqué et j’ai voyagé sans abonnement général. Là, j’ai eu des problèmes avec les CFF.
Quel genre de problèmes ?
Je me suis fait arrêter. Ils ont déposé plainte et j’ai fini une période en prison.
Parce que tu circulais sans ticket de transport ?
Je circulais sans ticket de transport.
Et ton attitude au niveau du train, au niveau des voyageurs, tu vendais donc le journal à l’intérieur des trains.
Oui.
Normalement, c’est interdit. Est-ce que cela gênait vraiment beaucoup ?
Non, cela ne gênait pas.
Est-ce plutôt ton attitude qui gênait ?
Non, cela ne gênait pas, je n’obligeais pas les gens à m’acheter le journal.
Donc, toujours très correct avec les gens ?
J’étais correct, ou bien de temps en temps, quand j’avais un coup de trop, j’étais un petit peu brusque. Voilà.
Cela effrayait un petit peu les personnes ?
Non, pas du tout.
Donc après ces péripéties, et notamment la prison, tu es revenu au journal et tu t’y es remis tout à fait normalement.
Oui, avec mon abonnement général dans la poche et j’ai continué à vendre le journal sur toute la Suisse romande.
Interview réalisée par Michel Coquoz
Texte retranscrit par Françoise Berthod