M. Jean Carol Godet : Mon père, Dieu et l’amitié

 

M. Jean Carol Godet est né le 22 septembre 1905 à Neuchâtel. Il nous parle aujourd’hui de ses relations avec son père, de Dieu ou encore de l’amitié.

 

Votre père était directeur de la Bibliothèque nationale. Il a eu l’occasion de représenter la Suisse parfois à l’étranger ?

Oui, justement. Mon père a été nommé membre d’une commission de la SDN qui s’appelait, c’était du temps de la SDN, la coopération intellectuelle. Et en second ou en premier, car il fallait quelqu’un qui connaisse les livres à fond, c’était mon père. Tout ce qui est histoire de la Suisse, non seulement de la Suisse, mais toute l’affaire de l’édition, les livres et il était vraiment expert. Pour chapeauter, il fallait encore un homme et c’était Gonzague de Reynold, qui était professeur de littérature française à Berne. Gonzague de Reynold, de Fribourg, était un ami de mon père, et il y avait des réunions de sous-commission, une petite réunion et puis il y avait les grandes réunions plénières. Alors, dans ces grandes réunions plénières qui n’avaient pas lieu à Paris où ils se réunissaient normalement, mais de temps à autre, ils allaient à Genève. C’était dans les années 1923-24, c’était au mois de juillet, très beau temps, magnifique, il y a une très longue séance entre 8h et 9h et 9h et 10h et une heure de pause, et on reprenait encore après.

 

Oui.

Après la première partie, tous les gens sortent et ces gens c’était Einstein, Madame Curie, Lorenz le grand physicien, c’était tout ce qui a de plus haut dans la science, dans les lettres. Il y avait Paul Valery, entre autres, et mon père connaissait déjà Einstein, (ils s’étaient connus à Berne) et mon père dira : « Ce que j’aimerais pouvoir fumer une pipe » et Einstein lui dira : « On a tout le temps, allons au bord du lac ». Les voilà partis pour le bord du lac et ils s’asseyent sur un banc devant le monument Brunschwig, au bord de l’eau. Et puis mon père tire la blague à tabac de sa poche et l’ouvre. Einstein était à sa droite et il le voit se pencher sur lui et mon père, voyant ce geste, lui dit : « ça vous intéresse ? » Mon père lui passe sa blague. Einstein la prend et l’ouvre, il ferme, il ouvre, il ferme, il se tourne vers mon père… génial ! C’était les premières qu’il ne connaissait pas et il n’avait jamais manipulé les premières fermetures Éclair.

 

C’est donc votre père qui a fait découvrir à Einstein, la fermeture Éclair ?

 

Oui. Einstein a pu lui-même faire le geste. Il en avait peut-être vu ou entendu parler, mais il a ouvert et fermé plusieurs fois et : génial ! C’est beau d’un génie, n’est-ce pas, de reconnaître.

 

Que cette invention était géniale…

Oui, elle était géniale, c’est vrai. C’était le beau temps.

 

Quand, le jour où vous décéderez, le plus tard possible j’espère, qu’aimeriez-vous voir figurer ou ne pas voir figurer sur l’avis mortuaire qui parlera de vous ?

Rien. Je ne suis rien. Je n’ai aucun certificat de quoi que ce soit. Je suis absolument zéro. Socialement, je suis le fils de mes parents et c’est tout.

 

Vous avez le titre de centenaire ?

Alors, c’est le premier titre que l’on peut m’appliquer à juste titre. Un titre à juste titre. Je suis centenaire, voilà.

 

En parcourant les avis mortuaires dans les journaux, on voit parfois la mention : Dieu, etc. Qu’est-ce que vous en pensez ?

On ne peut pas dire le croyant, je ne suis pas croyant, surtout pas croyant. Je suis du côté plutôt des savants. J’ai fait pendant trois ans de la biologie du cerveau et le cerveau du temps où l’on ne savait pas ce que représentait le cerveau, on disait le cœur. On dit : « C’est un homme de cœur ». Or, le cœur n’a absolument rien à faire avec la pensée. C’est une pompe. Le cœur est un organe qui est une pompe à sang aspirante et refoulante, et c’est tout. Alors dire qu’il a du cœur, cela ne veut absolument rien dire. C’est une convention. On sait ce que l’on veut dire, mais c’est faux. Alors, le maximum de choses fausses dans le minimum de mots, c’est : « Que ton repos soit doux comme ton cœur fut bon ». C’est absolument absurde.

 

Pourquoi cela ?

Le repos, la mort, ce n’est pas le repos. C’est le néant, il n’y a rien. Étant donné que le cerveau n’est plus là, pourri même, brûlé à huit cents degrés. Il n’y a plus l’ombre de sensation de vie, il n’y a plus de système nerveux du tout. Donc, c’est le néant.

 

Donc, il n’y a pas de repos ?

Il n’y a pas de repos, cela ne veut rien dire, repos. Que ton cœur ait été bon, c’est faux. Le cœur n’a absolument ni bonté, ni méchanceté. Donc, le repos, c’est faux et le cœur, c’est faux. Alors, c’est une chose que l’on voit presque toutes les semaines, au-dessus des annonces mortuaires.

 

Mais on lit aussi la formule : Dieu crut bon ou décida de rappeler telle ou telle personne.

Oui, alors ça c’est le comble ! On est huit milliards.

 

Oui.

On est huit milliards d’êtres humains sur la terre. Alors, vous voyez la liste de huit milliards et il a plu a Dieu de rappeler à lui, il désigne, sur la liste, il met le doigt. Non, c’est complètement aberrant.

 

Mais on continue de lire cela tous les jours dans nos quotidiens.

Oui ! Mais, on ne changera pas d’ici des centaines d’années. Mais on ne sait pas non plus où va l’homme. On ne peut pas savoir. Il suffit de dire mille ans de plus, deux mille ans, trois mille ans. On sait des choses qui se sont passées 15'000 millions d’années avant le Christ.

 

Une valeur par contre, à laquelle vous croyez, c’est l’amour, c’est l’amitié ?

Ah oui. Les sentiments Je trouve que nous vivons par les sentiments, c’est notre vie. On aime ou on n’aime pas. Mais on est fou d’aimer.

 

Vous avez une très chère amie depuis une vingtaine d’années.

Oui.

 

Vous pourriez en parler.

Oui. Nous partageons ensemble. Elle est musicienne, même de profession n’est-ce pas. Elle a été mariée, donc comme moi. Elle n’a pas d’enfants. Je n’ai pas eu d’enfants non plus, mais j’ai épousé une femme tardivement qui avait exactement 47 ans. Elle est morte bien avant moi. J’avais 75 ans comme elle.

Avec mon amie, nous partageons tout ce qui concerne la musique et les beaux-arts, la peinture la sculpture. Nous avons beaucoup voyagé ensemble. Toutes les capitales d’Europe, moins une pour elle et moins une pour moi. Je n’ai jamais été à Stockholm et mon amie n’a jamais été à Lisbonne.

 

 

Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert

 

Texte retranscrit par Françoise Berthod