M. Jean Carol Godet : Enfance

 

M. Jean Carol Godet est un alerte centenaire né à Neuchâtel en 1905. Nous évoquons aujourd’hui avec lui son enfance, ses nombreux voyages et sa carrière professionnelle.

 

M. Jean Carol Godet bonjour.

Bonjour Monsieur.

 

Merci de nous avoir accueilli ici dans votre appartement à Neuchâtel. Vous êtes né en 1905. Vous avez donc fêté votre centième anniversaire il y a quelques semaines.

Oui, le 22 septembre.

 

Quel a été votre secret pour vivre si âgé et être en si bonne santé ?

Il n’y a aucun secret. Je n’ai abusé de rien. Quand j’ai vu que la fumée - je fumais raisonnablement - ne me convenait pas. J’ai arrêté et maintenant il y a 65 ans que je ne fume plus !

 

Vous entretenez quand même votre santé ?

Pour l’alcool - l’autre chose dangereuse - j’ai été très modéré. Voilà tout ce que j’ai fait !

 

Mais, vous maintenez votre condition ? Vous faites de la gymnastique, non ?

Tous les jours de la gymnastique, encore maintenant.

 

Et intellectuellement, vous allez aussi suivre des cours toutes les semaines . Vous n’avez pas lâché les études ?

L’Université du troisième âge. Ce sont des conférences, ce ne sont pas des cours et les sujets sont très nombreux. Alors, je choisis ceux qui m’intéressent.

 

D’accord. Je disais tout à l’heure : vous êtes né en 1905. Vous avez beaucoup voyagé dans votre vie.

Oui.

 

Et vous avez même commencé très tôt, je crois. Avec vos parents. Pouvez-vous nous raconter cette véritable expédition, presque, à l’époque ?

Oui, je suis né comme je vous le disais, au faubourg de l’Hôpital n° 16, occupé par un cinéma maintenant, le cinéma Rex. Je suis né chez les parents de ma mère, chez M. Henri de Marval, qui habitait au second étage. Il possédait le domaine de Vöens. L’actuel golf au-dessus de Saint-Blaise, à Vöens. Ma mère est née à Vöens. C’est la seule personne que je connaisse née à Vöens.

À l’âge de sept semaines, avec ma mère et la bonne, nous avons pris le train à Neuchâtel pour Zurich. Changement pour Vienne, Orient-Express pour Bucarest. L’Orient-Express qui vient de Londres, Paris, Vienne, Budapest et Bucarest. C’était trois jours et trois nuits dans un hamac, pour moi. J’avais donc sept semaines. Arrivée à Bucarest, ma mère ne pouvait plus m’allaiter. Alors, il a fallu acheter du lait. Rien de plus simple, n’est-ce pas que d’acheter du lait. Mais là-bas, ce n’était pas du lait de vache, c’était du lait de bufflesse ou bufflonne, beaucoup plus gras. J’ai attrapé une entérite. Et cette entérite est devenue chronique et j’ai été pendant un an et demi, on peut dire, malade. Plus ou moins, mais toujours malade de l’estomac.

 

Mais qu’alliez-vous faire à Bucarest ?

Mon père était à Bucarest, bibliothécaire du roi Carol 1er.

 

Voilà pourquoi vous vous appelez Jean Carol.

Et d’où mon nom de Jean Carol. Les « Hohenzollern » de Bucarest étaient catholiques, tandis que la branche « Hohenzollern» à Berlin, Guillaume II, par exemple, était protestante.

Mon père est rentré en 1904 et en 1909, il a été obligé de demander sa libération pour des raisons que le roi a tout de suite comprises. Ma mère était très malade, le climat ne lui a pas convenu. Elle avait les poumons atteints. Moi, j’étais dans un état pitoyable aussi et mon père a eu l’extraordinaire chance d’être libéré de ses engagements envers le roi et a été nommé directeur de la Bibliothèque nationale à Berne. Le poste était vacant. Mon père a postulé et a été nommé. Il n’a pas eu d’interruption. Il quitte le roi et prend la chaire directoriale à la Bibliothèque nationale à Berne.

 

Donc, vous êtes venus toute la famille vous installer à Berne.

J’ai fait toutes mes classes, que j’ai toutes ratées. Mais je les ai faites à Berne, en allemand. Alors, c’était trois langues par jour.

 

Vous avez donc appris le « Schwyzerdütsch ».

Oui, je sais le bernois comme un habitant de la ville de Berne. C’est le bernois des écoliers.

 

Pourquoi vous n’aimez pas qu’on dise le « Schwyzerdütsch », parce qu’il y a plusieurs « Schwyzerdütsch » ?

Ah oui ! Il y en a plusieurs, c’est évident. « Heyter »et « Weyter » ce n’est pas « Händsi » « Wändsi », ce n’est pas la même chose !

 

C’était du Zurichois ?

Oui, et aussi du Saint-Gallois. Ostschweiz. Westschweiz, c’est les « Welsch », et Ostschweiz c’est Zürich, Saint-Gall, Bâle, Schaffhouse.

 

Le « Bernerdütsch » est vraiment très différent des autres « Schwyzerdütsch», c’est très particulier ?

Ils se comprennent très bien, mais pour vous donner un exemple, c’est le « Avez-vous » et le « Êtes-vous », car chez le Bernois, c’est encore le « Ihr ». C’est encore des traces du 18e siècle ce « Ihr », tandis qu’à Zürich, c’est « Sie ».

 

Vous parlez donc plusieurs « Schwyzertüch » ?

Je ne parle pas le Zurichois. Ce que je sais, c’est le Bernois.

 

Donc, vous avez fait vos écoles. Mais un jour, l’heure est venue de choisir votre métier ou est-ce que l’on vous a imposé, votre métier ?

Non, pas du tout

 

Quel a été votre métier ?

J’ai tout raté. Je suis allé recommencer les classes à Lausanne, à l’école Lemania. Là, j’aurais passé ma maturité si le directeur n’avait pas omis de dire à mon père que je ne pouvais obtenir mon « bachelor » que si je le passais en même temps que les camarades que j’ai quittés. Or, je les devançais, je gagnais une année. Mais cela était interdit par une loi fédérale, très juste.

 

Mais pourquoi cela ?

Les gens à « pèpètes » retiraient leurs fils des écoles communales et les mettaient dans une boîte à « bachelor ». Ils gagneraient une année… ah non !

 

On était assez social à l’époque de cette loi ?

Ah oui et c’est pour cela que le directeur a oublié de le dire à mon père. C’était prématuré. La maturité est prématurée.

 

Oui, c’est un comble.

Mon père m’a alors dit : « Moi, je ne peux pas te garder à Lausanne, c’est au-dessus de mes moyens. » Cela coûtait très cher, la « Lemania » en interne.

Mes parents n’habitaient pas Lausanne. Mon père m’a dit : «Tu n’as plus qu’une chose à faire. Tu vas à Neuchâtel et tu essaies d’entrer dans une classe du gymnase. » J’ai dit : non, je ne veux plus. Mon père m’a dit : « Tu ne peux pas rester sans rien faire, tu dois tout de même faire quelque chose. Je vais te chercher un endroit où tu pourras avoir un diplôme de quelque chose. »

Alors, il est arrivé au bout de 15 jours avec une place commerciale dans les bureaux d’une entreprise de « conserves ». Des boîtes de conserves « Dero », « Hero ». Je ne sais pas quel nom. Et d’autre part, une autre, c’était chez Ryf et Cie, c’était des tricotages.

Alors je lui ai dit : « Je te laisse les petits pois, puis je prends le tricotage. »

Eh bien, cela m’a amené d’emblée à Paris. Un de mes oncles avait des relations à Paris, et entre autre, dans l’industrie textile et j’ai trouvé une place dans une maison qui fabriquait des machines textiles, genre Dubied.

 

C’est un métier qui vous a plu ?

Cela me convenait et je leur convenais très bien car j’avais des connaissances. J’avais appris en Allemagne pendant deux semestres dans un « Technikum für Textilindustrie »des cours.

J’étais fiancé. Tout allait très bien et j’ai reçu ma carte de démission. C’était la crise de 1929 en Amérique et les retentissements en France ont fait que le directeur est venu me dire : « Nous regrettons beaucoup, mais les affaires sont très mauvaises et nous regrettons de devoir nous séparer et c’est comme cela que j’ai perdu ma place à Paris et les fiançailles ont été rompues, naturellement. Et puis, voilà, je suis rentré à la maison.

 

Mais quel rapport entre le fait que vous perdiez votre travail et que vos fiançailles soient rompues.

Il fallait avoir de l’argent pour se fiancer. Pour se marier, il faut gagner sa vie.

 

Oui, bien sûr.

Si je n’en gagne pas, je ne peux pas me marier.

 

C’est votre fiancée qui a rompu ou c’est vous ?

Moi. Il me semble que c’est le bon sens.

 

C’est votre fiancée qui a rompu ou vous ?

Non, ensemble. On ne peut pas se marier si l’on n’a pas un sou.

 

Cela se fait de nos jours, pourtant…

Comment ?

 

Cela se fait de nos jours.

Ecoutez, on peut toujours faire des choses compliquées. Quand on a un père qui s’appelle « Landolt » par exemple, on peut.

 

C’est vrai, oui.

Il a un milliard, n’est ce pas, « Landolt ». Un peu plus même. Alors on peut. Mais mon père n’est pas « Landolt ».

 

 

Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert

 

Texte retranscrit par Françoise Berthod