M. Jean Waldvogel : Matérialisme
Ami du jour, Bonjour.
Aujourd’hui, j’ai la chance et la joie de m’entretenir avec M. Jean Waldvogel, né à Saint-Aubin en 1914, titulaire d’une maturité commerciale et d’un diplôme de mécanicien outilleur, M. Waldvogel, s’est de tout temps intéressé aux problèmes de notre planète, et ceci qu’ils soient économiques, sociaux, politiques ou écologiques. Doté d’un esprit vif et d’une mémoire que l’âge n’a pas érodée, il porte un regard souvent critique sur la problématique de notre monde.
M. Waldvogel, bonjour !
Bonjour.
Merci de nous recevoir ici à la Lorraine, home dans lequel vous résidez déjà depuis quelques années. Avec vous, nous allons aborder un thème qui vous tient, me semble-t-il, particulièrement à cœur et que vous avez intitulé : « Éthique sociale et matérialisme ».
Pourquoi le choix de ce sujet ?
Exactement. Parce que dans notre société qui prétend être judéo-chrétienne, le meurtre et le vol et le mensonge étaient condamnés. Alors qu’aujourd’hui, sur le plan individuel, on punit les voleurs, les meurtriers et les faussaires. Tandis que sur le plan social, notre société issue de deux siècles de matérialisme est devenue militariste et productiviste et de là, le meurtre, le mensonge pour le militarisme, et le vol et le mensonge pour le productivisme, gèrent l’économie politique telle qu’on la conçoit aujourd’hui. De sorte qu’il y a un hiatus entre la morale individuelle et la morale de la société.
Quelque part ce manque d’éthique sociale semble vous révolter ?
Bien entendu. Cela me révolte depuis ma jeunesse, la sortie de l’enfance. L’éthique sociale, tout le 19e siècle a créé une nouvelle féodalité. Le Moyen-Âge avait ces serfs taillables et corvéables à merci. Le 19e siècle avait ses prolétaires et ces prolétaires se sont révoltés, et se sont organisés et il y a eu des progrès sociaux. Malheureusement, ces progrès sociaux, la société d’aujourd’hui avec son ultralibéralisme est en train d’essayer d’amenuiser les progrès que le 20e avait cherché à apporter.
« Debout les damnés de la terre, debout les forçats de la faim, la raison tourne dans son cratère, c’est l’éruption de la fin. Du passé faisons table rase, vous, l’esclave debout, debout le monde va changer de base. Nous, nous ne sommes rien, soyons tout. »
Et puis, la strophe c’était :
C’est la lutte finale.
C’est le refrain.
La strophe c’était :
« Les rois de la mine et du rail n’ont-ils jamais fait autre chose que de dévaliser le travail ».
Évidemment, si on se place du point de vue du linguiste… l’air n’est pas mal en soi, mais ce sont les paroles qui sont mal adaptées. Il y a des césures qui ne jouent pas du tout. Je ne parle pas ici du point de vue linguiste, je parle du point de vue social. Simplement pour dire que les prolétaires qui s’étaient ralliés à l’Internationale n’avaient pas tout tort quand ils chantent que les rois de la mine et du rail n’ont jamais fait autre chose que de dévaliser le travail, parce que le progrès technique et scientifique a été tout de suite accaparé par des gens qui voulaient faire fortune, au détriment de la masse et de l’éthique. Voilà pourquoi, j’ai pensé que le mot « éthique » avait son mot à dire dans l’affaire.
Au jour d’aujourd’hui, en ce début de 21ee siècle, avez-vous l’impression qu’on va vers une évolution ou au contraire, qu’on a régressé au niveau de l’éthique sociale ?
On a régressé, nettement. Mais justement, maintenant on parle beaucoup de crises, de grandes crises comme en 1929. Dans son livre, Albert Jaccard, qui écrit : « J’attaque l’économie triomphante » dit bien que nous ne sommes pas dans une crise, nous sommes dans une permutation, parce qu’on sera obligé de sortir de ce productivisme qui nous mène dans le mur parce qu’on sait bien que les ressources de la terre sont limitées. Je viens de lire un petit mot que j’avais entendu quelque part : « Pour donner à tous les habitants de la terre, le niveau de vie de l’Américain moyen, il faudrait douze planètes ». C’est vous dire que l’on ne peut pas continuer dans l’exploitation, la surexploitation et le gaspillage des biens de la terre et qu’en considérant l’être humain, qui doit être mis à sa juste place, il faut que certains renoncent à une vie luxueuse. Il est à craindre que tout ce militarisme imbécile et ce productivisme borné conduisent à des événements terribles. D’autant plus que le militarisme a conduit à la bombe atomique. Il y a maintenant combien de pays qui la détiennent sans parler des terroristes qui seraient encore capables de la construire.
M. Waldvogel, pour terminer sur ce sujet, quel est votre sentiment face à ce fossé qui existe actuellement entre les plus riches et les plus pauvres ?
Question primordiale, car ce fossé résume tout le problème de la justice sociale et de la façon dont on respecte chaque être humain et où on place l’être humain avant l’argent, avant les satisfactions immédiates et avant son petit ego qui voudrait dominer et tout le reste. Justement ces deux siècles de matérialisme, qu’ils soient capitalistes ou marxistes, ont creusé ce fossé qui s’agrandit entre riches et pauvres. Alors, le remède à tout cela, par où passe-t-il ? Je me souviens en 1932 quand Gandhi avait dit à un chômeur, devant la question : M. Gandhi, que pensez-vous du chômage en Europe ? C’était en 1932 en pleine crise du krach de Wall Street de 1929. Gandhi a répondu : « Je ne suis pas un spécialiste des questions européennes, mais je pense que si vous relisez l’Évangile et le Sermon sur la montagne, vous trouverez des solutions à votre problème. » Quand on cherche des solutions matérialistes aux problèmes, on ne les trouve pas. La solution de ces terribles inégalités et la solution éthique passent par un équilibrage entre le spirituel et le matériel. C’est actuellement ce qui manque le plus à la société. Vu que tous ceux à qui la situation actuelle apporte une vie facile et le confort ne pensent qu’à garder leurs priorités et leur vie facile. Dès qu’une éthique, qui n’a pas besoin d’être religieuse, peut apporter des solutions à condition que le spirituel nous conduise à penser à autrui et pas seulement à nous-même. Je crois que c’est la meilleure façon de résumer le problème et quant à une solution immédiate, tant que les nantis voudront rester des nantis au détriment des autres, il n’y a pas de solution.
Interview réalisée par Michel Coquoz
Texte retranscrit par Françoise Berthod