M. Jean Waldvogel : Souvenirs

 

Ami du jour, Bonjour.

Aujourd’hui, j’ai la chance et la joie de m’entretenir avec M. Jean Waldvogel. Né à Saint-Aubin en 1914, titulaire d’une maturité commerciale et d’un diplôme de mécanicien outilleur, M. Waldvogel s’est de tout temps intéressé aux problèmes de notre planète, et ceci qu’ils soient économiques, sociaux, politiques ou écologiques. Doté d’un esprit vif et d’une mémoire que l’âge n’a pas érodée, il porte un regard souvent critique sur la problématique de notre monde.

 

Jean Waldvogel - survol de 1918 à 2005. Le thème dont vous allez nous entretenir sera certes, je pense, l’évocation de quatre-vingt-sept ans d’existence. Qu’avez-vous à nous dire à ce propos ?

1918. La répulsion de maman quand le sol gelé vibre aux bombardements me donne déjà une certaine crainte de la guerre. Si j’ai eu des tendances anti-militaristes, eh bien, cela part de la toute petite enfance. Je suis donc né en 1914. En 1918, j’avais quatre ans, mais je me souviens très bien au mois de février quand le sol était gelé, je sentais la main de maman vibrer dans la mienne quand le sol vibrait sous les bombardements de l’extrémité du front dans la région de Belfort.

 

En 1919, je me souviens du cortège de la Fête de la Paix. La Suisse avait décrété qu’un dimanche serait la Fête de la Paix et dans chaque localité, on avait fait une grande fête et mon grand-père était porte-drapeau de la société de tir et je me souviens qu’après le cortège, il me serrait contre sa poitrine en me disant : « Fiston, n’oublie pas ce beau jour ». En 1919, on croyait qu’on ne reverrait plus jamais cela, que la guerre de 1918 était terminée et qu’on allait vers une période de paix, hélas… J’ajouterai que mon grand-père, qui était porte-drapeau, me serrait contre toute la buffleterie de sa poitrine en m’écrasant un peu les côtes. C’est comme s’il avait voulu incruster en moi le souvenir de ce beau jour. C’était plus douloureux qu’amusant.

 

En 1920, nous avions traversé la crise horlogère. Papa avait dû orienter sa fabrication du côté du décolletage parce que l’horlogerie ne nous donnait plus rien à faire et bien sûr que les petits patrons n’étaient pas soutenus par la Confédération. Ils fallaient qu’ils se débrouillent tout seuls. Comme le décolletage nous avait poussés vers la visserie et que dans ces années d’après-guerre, l’Angleterre était en train d’électrifier tout le Royaume-Uni, ils avaient besoin de beaucoup de visserie et comme les quatre décolleteuses de papa ne suffisaient pas pour notre importateur, on s’était allié à Béroche SA qui avait vingt décolleteuses. C’était le directeur de Béroche SA qui est allé parlementer, avec notre importateur anglais. En 1925, il est venu raconter à mes parents, le résultat de son « breefing ». Le directeur de Béroche SA a raconté à mes parents qu’il avait eu un petit différend avec son Anglais, il a osé dire à son Anglais qu’on pourrait faire un petit quelque chose pour les ouvriers qui se donnent tant de peine pour lui. Mais comme le monsieur anglais était « business is business », pour lui c’était l’argent qui comptait, il voulait surtout arrondir sa grosse fortune.

 

De ce petit entretien, entre le bon sens de notre directeur suisse et l’avidité de l’Anglais - j’avais onze ans en 1925 - j’ai déjà été frappé par ce dilemme argent ou humanité. Cela a un peu orienté le sens de ma vie. Je crois qu’en plus, personnellement, j’avais terminé mon école secondaire à Pâques et puis comme il y avait trois mois avant l’entrée au gymnase de Neuchâtel, on m’a envoyé en Allemagne pour parfaire mon allemand. Parce que les leçons d’allemand de l’école secondaire étaient un peu rudimentaires. Alors, comme j’avais une cousine mariée en Allemagne, j’ai été mis en pension chez elle, j’ai suivi trois mois de cours à l’école à Fribourg-en-Brisgau. Et puis, ce n’était pas encore le fascisme, pas encore l’hitlérisme. Ma cousine avait épousé un instituteur allemand, et mon cousin qui avait deux ans de plus que moi, était déjà embrigadé dans des mouvements, dont Hitler était le grand maître. On ne le savait pas, c’était ultra secret. On savait qu’il y avait quelque chose, mais on ne savait pas quoi.

 

En 1932, nous avions le professeur de français et d’histoire qui était communiste chrétien, et qui nous disait : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » signifie tu paieras ton prochain comme toi-même. C’était une vision idéaliste, alors que la société encore passablement impérialiste et militariste de 1932, déjà productiviste évidemment, se heurtait aux réalités de la grande crise. C’est en 1931 que j’ai eu l’occasion de rencontrer Gandhi et sa façon d’envisager les problèmes de la crise et du chômage et ai découvert la vision d’un orientaliste, d’un hindouiste, sur le monde chrétien et le christianisme des Anglo-Saxons et des Américains sur les problèmes du monde.

 

Si maintenant vous deviez, de toute cette période de votre existence, citer, vous souvenir d’un fait, si vous pouviez sur le nombre de faits que vous avez en mémoire - je pense qu’il est très difficile d’y arriver - si vous deviez citer quelque chose qui vraiment vous a marqué, cela serait quoi ? Le fait qui vous a le plus marqué, qui vous tient le plus à cœur encore actuellement, cela serait lequel ?

Si j’ai eu l’occasion d’entendre Gandhi, c’est parce que ma tante qui faisait partie du groupe des socialistes anti-militaristes de Neuchâtel avait gréé un autobus pour aller écouter Gandhi à Lausanne. Quand Gandhi a passé en Suisse en 1931, il venait de la table ronde où Churchill et Mountbatten s’étaient foutus de lui, parce qu’ils le considéraient uniquement comme un agitateur. Toute cette entrevue de Gandhi et de la proche amitié d’Edmond Privat m’ont beaucoup marqué, justement par ce contraste entre la brutalité militaire impérialiste de l’Angleterre sur l’Inde.

 

Je pense que nous allons en rester là. Je vous remercie beaucoup Monsieur Waldvogel.

J’en aurais encore à « dégouaser » pendant une heure. Restons en là, parce que nous n’irons pas au fond du problème.

 

D’accord ! En tout cas, un grand merci.

Merci à vous.

 

 

Interview réalisée par Michel Coquoz

 

Texte retranscrit par Françoise Berthod