Monsieur Hervé Pethoud : Les commerces

 

 

Bonjour tout le monde. Nous voici à nouveau réunis pour un épisode de notre rubrique « D’ici et… d’aïeux », où je reçois aujourd’hui avec un grand plaisir, mon ami Hervé Pethoud, ancien hockeyeur de renom de notre grande équipe de Neuchâtel, qui s’appelait à l’époque Young Sprinters. Mais ce n’est pas pour son trajet sportif que je l’ai fait venir aujourd’hui. J’aimerais simplement aujourd’hui qu’on parle de son trajet après sportif. Hervé, bonjour.

Salut Georges.

 

Cela me fait bien plaisir de te voir aujourd’hui dans nos locaux de Bevaix, avec un grand plaisir, et j’aurais voulu juste après ton parcours sportif que tu as quand même mené de mains de maître, j’aimerais que tu m’expliques comment as-tu effectué la transition entre le sport et ton après vie sportive, vu que tu as été un retraité très jeune, si je pense bien, d’après ce que je pense ?

Retraité, c’est un grand mot.

 

Oui, mais on est à la retraite à quel âge ?

À 34 ans quand on arrivait au bout, comme maintenant ou presque, à peu de choses près.

 

Oui, c’est-à-dire que maintenant, tu n’es plus utile du tout à partir de 34 ans dans une usine.

Voilà.

 

Et toi, en ce qui te concerne, tu étais encore joueur quand tu as décidé, je ne sais pas, de planquer un peu ton argent ?

Je n’avais pas d’argent à planquer.

 

Tu n’en avais pas.

Par contre, j’avais eu une petite notoriété. J’ai pensé que cela me rendrait service. Je crois que c’est vrai. À l’époque, il y avait Daniel Filipacchi qui faisait l’émission « Salut les Copains », c’était à Drouot à Paris. C’était formidable à l’époque. L’idée m’est venue de là. Je me suis dit : « Tiens, ouvre un bar ». Au départ, il n’était pas très grand le Spot, il a été agrandi après avec une scène. Le Spot Bar a été ouvert le 3 octobre 1959, je crois que tu étais…

 

J’avais neuf ans. J’ai grandi après un peu.

En premier à Neuchâtel, c’était quand même le 21 avec Georges Garcin qui avait donné le feu vert pour ces établissements et le Spot est né de cela. Suite à l’émission « Salut les Copains », l’émission de Daniel Filipacchi et après l’idée m’est venue de faire un tremplin des vedettes avec des amateurs et tout doucement, on a eu des professionnels et je crois que vous avez connaissance des groupes qui ont joué au Spot Bar. Je dois les lire. Mais si vous allez dans la ruelle Du Peyrou 3, à côté du Bleu Café, à côté du cinéma Bio, il y a une plaquette dans la rue que je lis ici. C’est moi qui l’avais dictée et fait graver : « Ici fut ouvert le 3 octobre 1959 le Spot Bar, lieu de rendez-vous de la jeunesse sixtees. De nombreux groupes de musiques et de vedettes de jazz se sont produits dans cet établissement. Entre autres, les Pink Floyd. Les jeunes d’aujourd’hui ont de la peine à croire que les Pink Floyd ont joué là et joué dans la même formation qu’ils jouent maintenant. Les Moody Blues, Procol Harum avec Gary Brucker, John Lee Hooker qui était l’une des stars du jazz ; Memphis Slim, Champion Jack Dupree, Earl Hiness, Claude Luter et les Bee Gees.

 

C’est un bon palmarès.

Cela, ce n’est pas tiré de Salut les Copains, car ceux-là, ils avaient déjà une réputation. Par contre, il est venu Richard Anthony, il est venu Sacha Distel.

 

Françoise Hardy est venue aussi.

Tu as raison. C’était un lieu de rendez-vous. Je me rappelle que des fois le samedi soir, on avait annoncé certaines vedettes. La rue était complètement bloquée. On avait dû payer une amende, parce qu’on n’avait pas annoncé le spectacle.

 

Cela je me souviens. Cela avait été la grande cohue.

Oui.

Un sacré coup de pub.

 

Écoute. Si l’on faisait venir ces gars-là maintenant, tu imagines, c’est la guerre…

J’imagine. J’aimerais juste dire ce qui intéressera peut-être les jeunes, que les Pink Floyd à cette époque, c’était le… la date en 1967. Les Pink Floyd étaient venus jouer pour 5'000 francs suisses et deux ans après, ils ont joué dans la même formation pour un million aux États-Unis.

 

Donc, tu as eu du bol comme on peut dire.

Oui, si l’on veut. Pas du nez…

 

Non, certainement. En tout cas de l’oreille. Est-ce que tu te rappelles le premier groupe vraiment important que tu as fait venir au Spot ? Vraiment le groupe le plus important à tes yeux que tu as fait venir, ça été lequel, tu te souviens ?

Les Pink Floyd, ah oui. Je me rappelle comment il s’appelle celui qui fait les Coups de cœur ?

 

Morisod.

Morisod venait avec Jean-Jacques Egli avec la même formation qu’il a maintenant. Il n’est pas venu souvent, mais il est venu. Il débutait.

 

Et tu as fait débuter pas mal de chanteurs suisses qui sont devenus célèbres par la suite. Tu en as un ou deux en mémoire ? Il me semble que Bühler était venu, non ?

Non pas Bühler, mais il est venu le plus connu, c’était celui qui avait les longs cheveux…

 

Pascal Oberson.

Non, plus connu. Il y en a eu beaucoup qui sont venus. Cela va me revenir peut-être.

 

Je sais que tu avais fait venir des groupes neuchâtelois aussi.

Il y avait les Goldfingers.

 

C’est marrant que tu parles du groupe Goldfingers, on a parmi nos collaborateurs, un ancien organiste Goldfingers.

C’est ça. Ils avaient un certain succès local.

 

Tout à fait. Ils ont joué avant des grands groupes à Montreux notamment. Ils ont joué, ils ont eu la chance de jouer. C’était une époque…

Un des plus connus, c’était les Faux Frères. Alors, que l’émission à la radio La Première, le temps, la météo, c’est justement un des Faux Frères. Il la donne tous les jours.

 

Il y avait une période Neuf de Cœur aussi ?

Neuf de Cœur. Et comment !

 

Je me souviens, c’était nos compagnons de la chanson en modèle réduit.

Je me rappelle que même toi, tu es venu chanter au Spot.

 

Oui. Malheureusement. Non c’est vrai, j’avais pris pas mal de plaisir. Cela remonte. On ne se rajeunit pas.

Ma foi non. Mais c’est vrai quand même.

 

Après ce trajet de musiques complètement folles, tu as eu l’idée de t’agrandir. Comment cela t’est venu ? Tu avais envie de développer ?

À cette époque, il y avait encore pas mal de possibilités, contrairement à maintenant où il y a une saturation des établissements publics et des bars à café.

Après, j’ai ouvert le « Rendez-vous » qui a eu un grand succès. Et après, j’ai ouvert le « Baron ».

 

Le Baron qui est toujours là d’ailleurs.

Et après, j’ai repris le 21, l’ancien 21 qui s’appelait le Club et après j’ai ouvert la Fleur de Lys. Je crois bien que j’en ai oublié.

 

Alors cela va être grave. Je pense qu’à peu près la moitié…

L’Expresso Bar.

 

Tiens voilà. Il nous manquait celui-là. On va dire qu’un bon tiers des bars de Neuchâtel t’appartiennent. Restons modestes.

Il ne faut peut-être pas trop pousser. À l’époque, peut-être. Maintenant, il y en a tellement que cela ne serait plus possible. Cela ne m’intéresserait pas, parce que cela marche quand même moins.

 

Il y a une chose dont tu ne m’as pas parlé, mais que j’ai ouï dire, comme disait Raymond Devos. J’ai entendu dire que tu avais fait quelque chose, un joli petit diamant dans ta vie avec ta femme qui a donné naissance à une actrice.

C’est vrai. Audrey More.

 

Son nom, c’est ?

Audrey More, c’est son nom d’artiste.

 

Qu’est-ce qu’elle fait ?

Elle a joué dans beaucoup de feuilletons. Elle a débuté « Sous le soleil », « les vacances de l’amour ». Ces prochains jours, actuellement, « Louis la Brocante » et pas mal d’autres que j’oublie. Elle a fait beaucoup de publicité. Je ne vais pas dire qu’elle ressemble à son père. Elle est très jolie. Elle ressemble à sa mère.

 

À sa mère. Est-ce que tu veux me parler un petit peu de sa mère ? On m’a dit aussi que tu l’avais trouvée un petit peu, pas derrière une locomotive, mais il semble que tu as vu un peu du côté des mannequins, non ?

Oui. Elle m’a reproché souvent de ne pas la laisser évoluer, parce qu’elle aurait été un top. Tu vois, j’avais un petit peu peur de me la faire soulever.

 

Oui d’accord. On peut savoir son nom ?

C’est Gaëlle Cœur-chaud. Il y a quarante ans que nous sommes mariés. On a deux garçons et la fille dont tu viens de parler, qui habite à Neuilly et Gary le grand. Ils sont les deux grands. Ils font 1,92 m. les deux. Gary tient le Bleu Café.

Je crois qu’un de vos collaborateurs d’ici est client.

 

D’accord. Je vois de qui tu veux parler.

Voilà. Tout ça ce n’est pas le tout, mais tu es bientôt officiellement à la retraite. Malgré tout, les années passent.

En parlant des années qui passent, figure-toi que je suis grand-père pour la première fois depuis trois mois.

 

D’accord.

D’un petit Oscar.

 

Voilà. Ta vie va s’orienter maintenant vers quoi, vers les magasins de jouets pour bébés.

Moi, j’aime les magasins aussi, sans parler de jouets. Mais, j’aime les magasins de jouets aussi.

 

Mais tu aurais envie de prendre également un magasin plutôt qu’un restaurant, un bar à café ?

Tu sais, moi j’arrive vers la porte de sortie.

 

Tu en as encore pour un bout de chemin.

Tu es gentil Georges.

 

Ta retraite à toi, tant que tu pourras marcher, serrer une main…

Non. J’aime bien. J’aime bien les gens. Des fois, des gens me croient fiers alors, tu sais mieux… Alors, quand je vais en ville, j’ai pas mal de gens qui me parlent, qui me rappellent ce qu’ils ont fait, les matches, qui se sont connus au Spot Bar. Mais c’est bien. Je préfère être trop connu que pas assez.

 

Tout à fait. Je pense, on l’a dit. On a tous besoin de notre petit quart d’heure de célébrité. Le tien, il se prolonge, le petit quart d’heure ?

Oui peut-être. Mais ça ne me déplaît pas du tout. Ma femme me dit toujours : ne va pas en ville, il y a trop de monde. Cela me manquerait. Des fois, je me plains que c’est trop, mais si je ne l’avais pas du tout, je voudrais me plaindre que ce n’est pas assez.

 

Est-ce que tu penses qu’à l’époque, quand tu étais très connu, je reviens juste deux secondes sur ta carrière sportive, est-ce que quand tu te baladais en ville, on t’agrippait, on te sautait dessus ?

Ah oui. J’ai même eu une fille, une fois qui … je marchais sur le trottoir, elle m’a embrassé sur les deux joues et est partie en courrant. Je suis devenu tout rouge.

 

Hervé, puisqu’on en est venu à parler un peu de la différence qu’il y a entre ton temps, de notre époque et de ton époque. Je m’aperçois quand même que tu as eu un parcours d’entrepreneur assez formidable pour quelqu’un qui est parti de rien pratiquement, à part son sport, et j’aimerais bien, si tu pouvais me le dire, qu’est-ce que tu penses maintenant de la jeunesse d’aujourd’hui par rapport à tous les atouts qu’ils peuvent avoir en mains, c’est-à-dire à toute échelle gardée, ceux que tu avais toi et pourquoi certains et beaucoup de jeunes d’aujourd’hui n’arrivent pas à avoir une situation comme toi, tu es arrivé en partant de rien. Est-ce que tu veux m’en parler ?

C’est une bonne question. Il faut reconnaître que de mon temps, c’était quand même plus facile que maintenant. Par contre, ce qui est resté est que celui qui veut travailler, celui qui veut… il y a toujours des possibilités, mais ces possibilités ont diminué. On leur demande maintenant plus, alors que très souvent les jeunes veulent faire moins. C’est une contradiction. De mon temps, il y avait peut-être plus de possibilités, on les prenait. Je pense que moi, si je pouvais retourner avec le même parcours, j’aurais réussi aussi. Réussi, c’est un grand mot. Mais je veux dire par là que j’aurais réussi quand même à m’implanter. Il y a des possibilités, mais il faut crocher d’autant plus.

 

Finalement, ça reviendrait à dire que c’est vraiment une question de volonté personnelle totale, que ces jeunes ne s’en sortent pas ou tu penses que c’est quand même la société qui fait en sorte qu’ils n’aient pas envie de faire plus ?

La société quand même. Puis, les jeunes maintenant, ils ont une optique très différente du travail. J’entends, je viens de le dire, ils veulent gagner beaucoup en faisant moins et ça, cela me paraît absolument contraire.

 

Toi à ton époque, tu faisais non seulement du hockey et du football, mais je suppose qu’en même temps, tu avais un autre métier à côté ?

Oui. J’avais un diplôme de mécanicien. J’avais fait l’école de mécanique à Couvet. Mais à cette époque-là, on retrouvait plus facilement du travail que maintenant. À cette époque, on trouvait, on nous demandait. Maintenant, les jeunes doivent postuler énormément pour obtenir une place, tandis que nous on allait chercher des mécaniciens.

 

Et je suppose que le sport à ton époque-là, ce n’est pas ça qui te ramenait un salaire conséquent ?

Non. Par contre une certaine popularité qui permettait de…

 

Qui t’a permis de te lancer là-dedans.

Tout à fait. Il fallait avoir le sens.

 

Pour ton premier crédit, c’est une question un peu personnelle, tu as demandé un crédit certainement, je suppose.

Oui.

 

Est-ce que tu as eu des problèmes ou pas ? Est-ce que ta notoriété a joué là-dessus ?

Bien sûr. Mais je suis reconnaissant de ma grand-mère qui était restauratrice à Couvet, Oscar Pethoud, mon grand-père, et c’est elle, c’était une époque où ils travaillaient le samedi, le dimanche non-stop, c’est elle qui m’a cautionné. Puis je la remercie encore, je vais sur sa tombe de temps en temps la remercier. J’espère qu’elle m’entend !

 

Oh là là. Elle est certainement parmi nous.

Voilà. C’est elle qui m’a cautionné pour ouvrir le Spot Bar, le 3 octobre 1959.

 

Bon. Voilà. Je pense que l’on a fait un grand petit tour. Malheureusement, je suppose que tu aurais encore beaucoup de choses à raconter et malheureusement comme dit l’autre, le temps qui nous est imparti, est imparti.

Est passé.

 

 

Interview réalisée par Jéhan-Georges Muller

Texte retranscrit par Françoise Berthod