Madame Made de Montmollin : Enfance

 

 

Madame de Montmollin, bonjour. Merci de nous accueillir ici dans votre charmante maison dans le vallon de l’Hermitage sur les hauteurs de Neuchâtel. Vous êtes née en février 1918, vous venez donc de fêter vos quatre-vingt-huit ans. Votre papa était médecin.

À Saint-Blaise.

 

À Saint-Blaise. Votre maman s’est beaucoup occupée de vous, malgré sa maladie. Elle est devenue non voyante et cela lui a posé pas mal de problèmes, je suppose ?

Oui, elle avait de l’aide dans le ménage. Je ne l’ai jamais vue tenir une casserole. Elle était tributaire d’avoir quelqu’un qui faisait le ménage pour elle. Mais elle tenait beaucoup à ma santé et elle me faisait faire tous les jours une promenade que je détestais parce qu’on partait n’importe où, dans n’importe quelle direction et elle regardait sa montre et quand il y avait trente, trente-cinq minutes, elle disait : « On peut revenir, cela fait la dose ».

 

Ah, voilà.

J’avais horreur de cette promenade, inutile de le dire. Mais cela m’a probablement fortifiée.

 

Cela vous a fortifiée. Vos parents ont eu trois enfants, trois filles. Votre papa était un petit peu déçu, pourquoi ?

Très déçu.

 

Pourquoi donc ?

Parce que j’étais une fille. Il y avait un dernier espoir d’avoir un garçon qui continuerait la famille, tandis que maintenant, il n’y a plus de membre masculin de cette famille.

 

Oui, parce qu’il faut le rappeler, votre nom de jeune fille est « de Merveilleux ». Une très ancienne famille neuchâteloise.

Très, très. Seizième siècle. On est arrivé à Neuchâtel de la Forêt Noire avec Monsieur le prince de Hochberg, qui était notre prince à Neuchâtel, et dans sa cour il avait un « Wunderlich » qui a francisé son nom plus tard.

 

Et qui est devenu « de Merveilleux ».

Jeanne de Hochberg sa fille a succédé à son père et les cantons suisses avaient occupé Neuchâtel de 1512 à 1529 et il semble que le « Wunderlich » en question ait fait, grâce à sa fortune, lâcher prise aux cantons suisses. On a rendu Neuchâtel à la princesse Jeanne de Hochberg et alors, en remerciements, ils ont anobli notre ancêtre et francisé son nom.

 

Mais votre papa ne vous en a pas voulu trop longtemps d’être une fille, quand même ?

Pas trop. Je ne me souviens pas de ma petite enfance. Il était très occupé. Il recevait les malades à domicile et allait faire beaucoup de visites à droite et à gauche chez les malades.

 

Il était le seul médecin, presque ?

Ils étaient deux. Il a pu venir à Saint-Blaise parce que le vieux docteur Dardel était mort et il s’est dépêché de prendre sa place. Et puis il y a eu M. Guérig qui est venu et cela ne lui plaisait pas du tout parce que je crois qu’il préférait être seul, mais enfin il a fallu partager. Plus tard, M. Olivier Clottu, que tout le monde connaît à Neuchâtel, a brigué aussi de venir à Saint-Blaise et alors mon père a pris sa retraite à soixante ans, ce qui est très jeune pour un médecin, pour lui faire de la place. Il ne faisait pas seulement Saint-Blaise, il allait jusqu’à Lignières, Chiètres. Il avait fait ses études à Berne, il savait le suisse-allemand. Cela ne nous faisait pas peur d’aller dans le Seeland.

 

C’était une époque, pour les plus jeunes d’entre nous, où vous avez connu les premières voitures ?

Oui. J’ai entendu dire qu’il avait les premières voitures du canton. Il a eu les premiers skis du canton, qui étaient des douves de tonneau. Moi, j’ai connu les autos qu’il a eues quand j’étais née, c’était toujours des Américaines, des Pontiac pour qu’elles soient hautes sur roues. Les chemins étaient mauvais pour aller dans les fermes et il y avait très peu de routes goudronnées. Alors, il avait besoin pour que cela ne frotte pas par terre, d’être haut sur roues. Mais il avait tout le temps des ennuis avec sa voiture, il avait une peine à l’avoir en bon état. Il passait son temps au garage pour la faire réparer, mais il en avait terriblement besoin.

 

Le tram était déjà électrifié, mais tout juste?

Il y avait le tram, plus à cheval. Plus tiré à cheval. Le tram faisait la boucle devant chez nous, c’était très commode. Quand je suis allée à l’école en ville, je prenais le tram devant chez nous. Tout d’abord, j’ai été à l’école primaire qui était dans l’école en face de chez nous. Je n’avais que la rue à traverser.

 

Vous parliez de ski. On ne s’en rend peut-être pas compte aujourd’hui, mais ce n’était pas évident pour une jeune fille d’aller skier à cette époque.

Non.

 

Pourquoi ?

Parce qu’elles devaient se mettre en pantalon et que papa n’appréciait pas. Il défendait à mes sœurs d’être en pantalon, même pour aller skier. Alors, elles devaient partir en jupe, avec un pantalon sous le bras et l’enfiler à la place de la jupe à la sortie du village. Après, elles pouvaient faire ce qu’elles voulaient, cela n’avait pas d’importance.

 

Il avait pas mal de principe. Il était assez sévère avec vous, alors ?

Il était plein de principes sans être sévère, mais il me répétait ses principes. Quand il me donnait mon argent de poche, il me disait : « Je serais millionnaire, je ne te donnerais pas un franc de plus ». Je crois que j’avais cinq francs par mois, quelque chose comme cela. Pour que tu apprennes la valeur de l’argent.

 

Quand vous sortiez comme cela, vous pouviez aller plus ou moins où vous vouliez, à Saint-Blaise, à Neuchâtel ?

Quand je suis allée à l’école, il m’a permis d’aller à Neuchâtel en tram. Mais je n’avais pas le droit d’aller dans le haut du village parce qu’il y avait des bandes de jeunes qui faisaient la loi, qui s’amusaient très fort et qui faisaient les fous dans les voûtes du haut du village et je n’avais pas le droit d’aller m’y mêler. Alors je restais en bas, dans le bas du village. J’avais comme copain le fils du gendarme qui s’appelait Maumary et la fille du concierge de l’école qui s’appelait Droz. J’étais allée une fois chez eux.  Ils habitaient sous le toit du collège, mais il fallait en monter des étages pour y arriver. J’étais impressionnée, je trouvais que c’était bien agréable d’avoir un appartement plus confortable.

 

En étant, une fois, justement dans le haut de l’école, vous n’avez pas eu un problème avec la foudre, vous m’aviez dit ?

C’est chez nous. C’est dans notre maison, pas celle où je suis née. Quand j’avais huit ans, nous étions dans une maison plus confortable, une maison entière, plus un appartement. Je me trouvais au second étage dans une chambre d’amis et je ne me rendais pas compte qu’il y avait de l’orage dehors et tout à coup, il y a eu un coup de tonnerre épouvantable et j’ai vu passer la foudre au-dessus de moi qui a fait crever la lampe et qui m’a poussée à plat contre le lit où j’étais assise. Je n’ai rien eu, je n’ai pas été blessée du tout. Mais si j’avais été dans la chambre d’à côté - tout le crépi du mur était tombé – j’aurais été ensevelie. Et puis, sur le toit, il y avait une boule antiparasite pour la radio qui s’est ouverte, qui a éclaté. Le morceau de la boule a roulé loin en direction Est. On l’a retrouvée et on s’est rendu compte de la force qu’il avait fallu pour que cela parte si loin.

 

Vous parlez de la radio parce que la télévision n’existait pas à cette époque…

La télévision n’existait pas. Il y avait une radio et c’était déjà un grand intérêt.

 

La radio avait une place importante dans la famille ?

Pour ma mère qui voyait mal déjà. Elle écoutait beaucoup la radio. Mon père, non. Jamais.

 

Même pas les informations ?

Non, non. Il était trop pris par son travail. Il  ne s’est jamais permis, alors qu’il avait beaucoup navigué à voile comme jeune homme à Neuchâtel. Il ne s’est jamais permis d’aller à voile à Saint-Blaise. Il n’avait pas de bateau. Je ne l’ai jamais vu aller sur l’eau alors que c’était un fervent de la navigation.

 

Pourquoi ?

À cause de son travail.

 

Il s’est privé à cause de son travail.

Il ne se sentait pas le droit de ne pas être disponible.

 

D’accord. Il avait vraiment une conscience professionnelle.

Oui, un peu strict.

 

Il était strict dans son travail comme il était strict avec ses filles.

Oh oui.

 

Et puis quand vous êtes devenue une jeune fille, vous aviez des ambitions, des rêves de jeune fille de devenir - je ne sais pas - institutrice, architecte, avocate.

Non, je ne crois pas que j’ai rêvé à mon avenir. Je ne sais pas ce que je rêvais. Je suis allée en ville comme une provinciale. C’est extraordinaire de se dire que Saint-Blaise n’est pas loin de Neuchâtel et arrivée à Neuchâtel, on se sentait dans un autre monde. On ne connaissait personne, on se sentait tout petit. Je me suis trouvée dans une bande de filles qui se connaissait, qui arrivait du collège de la Promenade et moi, j’étais un peu en porte-à-faux. Je me suis liée avec une autre qui était aussi en porte-à- faux, parce qu’elle arrivait de Chez-le-Bart. On s’est liée d’amitié parce que l’on s’est suivie après pendant les six ans d’école à Neuchâtel. On n’a pas arrêté d’être toujours l’une à côté de l’autre à l’école, indissociables.

 

Vous étiez une bonne élève ?

Elle est devenue ma belle-sœur, parce que j’ai épousé son frère.

 

Ah, voilà !

La vie à Neuchâtel me paraissait grisante, mais je n’y ai eu aucune activité autre que les éclaireuses. Les éclaireuses et j’ai été une année cheftaine louveteaux. Je suis revenue aux éclaireuses et j’ai fondé une troupe d’éclaireuses à Saint-Blaise qui n’a pas duré après mon départ. C’était éphémère.

 

Vous aviez un papa médecin et vous avez épousé un jeune homme qui devient médecin ?

Oui, je l’ai su très vite parce que l’on a discuté de cela, de sa carrière quand on était encore très jeunes. On avait pris un cours de danse ensemble. Moi, j’avais douze ou treize ans et lui quinze. C’était vraiment jeune. Je n’avais pas pu savoir qui c’était ce garçon qui était autrement que les autres. Il me paraissait très spécial et puis on s’est retrouvé après dans les invitations parce que les gens dans un cours font des invitations. Chacun se doit d’avoir une fois quelque chose, une occasion d’avoir un moment ensemble et l’on se retrouvait à ces moments-là et on faisait connaissance mieux qu’au cours de danse.

 

Vous vous êtes mariée très très jeune ?

Non, pas tellement.

 

Pour l’époque.

Nous nous sommes certifiés l’un à l’autre très jeunes, mais nous n’avons pas pu nous marier car il faisait ses études de médecine. Moi, je suis allée à l’école d’infirmières à Genève et j’étais seulement fiancée. Quand je suis sortie de cette école, il ne m’a pas permis de faire la pratique qui aurait donné droit au diplôme de la Croix-Rouge. Il m’a dit : « C’est la guerre, c’est tellement incertain. L’avenir, on ne sait pas ce qu’il nous réserve. On sera peut-être mort dans peu de temps si la Suisse est envahie, on va se marier ». Si on décide qu’on peut vivre sur ce que nous donne mon père par mois à deux, plutôt qu’à un, je crois que c’est faisable.

Il est allé voir mon père et lui a dit : « Est-ce que vous nous permettez de nous marier ? » Il a dit : « C’est impensable. On ne se marie pas quand on est étudiant, on ne suit pas. Mais faites comme vous voudrez ».

On s’est décidé. J’avais vingt-deux ans et lui vingt-quatre. C’était quand même des âges raisonnables et puis, on est allé vivre à Genève dans un petit appartement qu’un camarade étudiant lui avait cédé après l’avoir occupé. C’était extraordinaire dans la vieille ville de Genève, tout en haut dans une maison. Il y avait une grande chambre, cuisine, salle de bains. C’était précieux, c’était magnifique. Il y a étudié ses cours pour faire ses examens de médecine sur les toits. Il passait par la fenêtre et il allait se promener sur les toits avec ses cahiers pour se mettre le dos contre une cheminée pour être à son aise pour étudier. On a eu beaucoup de chance. On a eu nos deux premiers enfants là. Il ne fallait pas avoir oublié le pain ou la salade parce qu’il y avait nonante-trois marches d’escaliers à monter. Quand j’avais une petite fille à tenir par la main, il ne fallait pas avoir oublié quelque chose.

 

Vous avez élevé quatre enfants ?

Quatre, cinq. En fait, j’en ai eu six au même hôpital de Saint-Aubin. J’allais avec ma famille. J’allais chez mes beaux-parents à Chez-le-Bart pour déposer mes enfants et aller ensuite accoucher à Saint-Aubin et ma belle-mère s’occupait gentiment de mes enfants en mon absence.

 

 

Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert

Texte retranscrit par Françoise Berthod