Madame Made de Montmollin : L’éducation

 

Et comme si cela ne suffisait pas d’avoir eu autant d’enfants, vous avez également beaucoup œuvré dans le social pendant toute votre vie au sein de la Croix-Rouge, je crois ?

C’est une fois que j’ai été mariée et quand on est venu habiter ici que j’ai pu commencer à être utile dans le domaine. Je ne pouvais pas être infirmière parce que mon diplôme Bon Secours ne valait rien, du fait que je n’avais pas tout de suite enchaîné. Alors, je me suis annoncée à la Croix-Rouge et on m’a dit : « On a besoin de transporteurs en auto pour les gens qui ne peuvent pas prendre le bus ou le tram pour aller chez le docteur ou chez le dentiste, ou chez le coiffeur. Est-ce que vous seriez d’accord d’être à disposition sur demande ? » J’étais toujours d’accord. Mais il fallait toujours attendre, il fallait conduire les gens et les attendre.

 

Il y a quarante-huit ans - si je calcule bien - vous aviez quarante ans, et c’est là que l’on vous a offert une voiture ?

Oui, à quarante ans, j’ai reçu une petite voiture qui était comme un jouet, parce que nous avions un gros ménage. Nous étions onze à table. J’avais cinq ans, j’avais une petite Suisse allemande pour m’aider et j’avais un pasteur noir qui est venu habiter chez nous, parce qu’il venait compléter ses études à la Faculté de Neuchâtel. Il était du Cameroun.

 

Comment est-il arrivé chez vous ?

Il y avait M. Deluz, pasteur à Neuchâtel, qui était allé au Cameroun, parce que quelqu’un l’avait invité. Il avait fait une tournée, il avait connu ce collègue jeune pasteur qui avait dit : « J’aimerais tellement aller en Europe pour terminer ma formation ». Il est rentré et a fait un appel du haut de la chaire en disant : « Est-ce que des paroissiens pourraient s’engager à recevoir ce jeune homme, un mois par exemple chacun pour que cela ne soit pas trop lourd et qui puisse être reçu dans des familles à Neuchâtel ? ». Je me souviens que d’emblée, on s’était inscrit et on n’a pas eu de nouvelles pendant quelque temps. Et puis tout à coup, le pasteur Hotz qui s’occupait du cas nous a téléphoné en disant : « Voilà, c’est décidé, il va venir en novembre. Mais vous êtes les seuls à vous être inscrits, est-ce que cela vous dérange si il reste un peu plus qu’un mois ? » On a dit : « Mais oui, une fois qu’il est installé, autant qu’il reste. On s’organise et cela sera très bien ». Quinze jours après, un téléphone du même pasteur qui dit : « Son arrivée est prévue, mais les paroissiens se sont cotisés, sa femme vient avec. Alors, je pense que cela ne va pas jouer ». J’ai dit : «  Oui, cela peut jouer parce que l’on met un second lit dans la même chambre, ce n’est pas un problème ».

On oublie la situation, on pense à autre chose et puis revient un autre téléphone. « On n’ose presque pas vous le dire, mais elle est enceinte ». Alors j’ai dit : « Bon, moi, j’ai eu cinq enfants, six enfants. J’ai tout ce qu’il faut pour un bébé à venir, cela ne me fait pas peur ».

Ils sont arrivés d’abord à Corcelles pour s’habituer au genre de vie chez nous. Il a fallu les habituer à un bus. Ils descendaient de Corcelles à Neuchâtel pour voir la ville et ils sont venus s’installer à fin novembre chez nous. On a eu la joie de vivre avec eux deux ans et demi. Ils ont eu leur enfant fin janvier.

 

Et la naissance justement de cet enfant, ce n’était pas banal ?

Elle était extrêmement jeune Kadi Kamida et son mari vient me chercher un soir en me disant : « Ma femme va accoucher, elle a les douleurs d’accouchement ». Je vais me renseigner, je demande : « Vous avez des contractions ? Oui, j’ai mal, j’ai mal ». J’ai dit : « Toutes les combien de minutes ? » pour savoir à peu près à quoi elle en était. Mais tout le temps, alors, j’ai eu peur et je me suis dit : « Il faut se dépêcher, il ne faut pas tergiverser ». Je suis allée m’habiller - j’étais au lit - on a pris l’auto, mais j’ai convaincu le mari de venir avec parce que je trouvais que c’était trop terrible pour cette femme qui ne connaissait personne à la maternité et dans un monde tellement étranger à ce qu’elle connaissait. Je lui ai dit : « Vous savez, vous devez venir avec ! »

 

Vous dites que vous avez dû le convaincre. Pourquoi avez-vous dû le convaincre ?

Il a dit : « Mais chez nous, cela se passe entre femmes. Les hommes n’ont rien à voir dans ce genre d’aventures. J’ai dit : « Oui, mais ici, elle n’a personne. Il n’y a pas d’autres femmes pour la soutenir. Je vous assure, vous devez y aller. Il n’a rien objecté, il y est allé. Il a passé la nuit près d’elle, c’était très bien. Il est revenu déjeuner le matin et a dit : « Le bébé n’est pas né ». Alors, ces contractions tout le temps, c’était un peu illusoire, parce que cela se prépare longtemps à l’avance. Alors, on les a eus pendant deux ans et demi et nous avons eu énormément de joie à vivre avec des gens d’une conception de vie différente. Ils avaient des finesses, des politesses gratinées qui nous étaient inconnues. Par exemple, elle était tellement fatiguée à la fête de Noël, parce qu’on était ici en famille avec mes parents, ma sœur et je lui disais : 

Allez donc vous coucher, vous êtes tellement fatiguée.

Il n’en est pas question, me répond-elle, je ne peux pas, les invités ne sont pas encore partis.

Cela ne se verra pas.

Non, non, c’est la poignée de main qu’on donne à la porte qui compte, qu’on emporte chez soi.

 

Des traditions camerounaises ?

Absolument.

 

La naissance aussi de ce petit enfant, c’était un petit événement à Neuchâtel ?

C’est le premier bébé noir que l’on ait vu à Neuchâtel. Déjà le mari se faisait remarquer en rue. Un gosse lui avait dit : « Eh, un petit nègre ! ». Il était revenu absolument furax de s’être fait traité de « petit nègre ». Il était fort, bien bâti. Un bel homme.

 

Quand cela s’est su qu’un petit noir était né à Neuchâtel, cela a créé…

Cela a créé beaucoup d’intérêt je crois. Alors pour aller le voir à la maternité, on a instauré un péage. On devait payer cinquante centimes pour avoir le droit d’admirer ce bébé qui était couvert de tâches à moitié sombres, à moitié roses. Ce n’était pas encore définitif ce noir, c’est venu avec la lumière. Il allait très bien cet enfant, mais c’était le premier noir qui naissait à Neuchâtel, en 1959. Il marchait quand ils sont repartis. Il donnait la main à sa maman. On était triste de les voir repartir. Ils sont repartis avec des kilos, des kilos de cadeaux qu’ils ont reçus de la population de Neuchâtel, jusqu’à une machine à coudre, des habits à n’en plus finir. Ils étaient couverts de cadeaux parce que les gens n’avaient pas pu les recevoir, mais ils voulaient participer. Au fond, ils avaient une garde-robe étonnante. Du reste, ils portaient bien la toilette. Ils nous ont remplis de joie de vivre en harmonie. On n’a jamais eu de contentieux avec eux.

 

Vous qui avez quand même déjà quatre-vingt huit ans, qui avez connu l’après 1914-18, l’Entre deux guerres, la Guerre, l’Après-guerre, les belles années, maintenant on est à nouveau entré dans une crise, comment vous sentez cette crise que nous vivons actuellement ? Tous ces jeunes qui sont dans la rue, tous ces jeunes qui se sentent mal ?

En France c’est grave.

 

En France et en Suisse.

On se dit souvent, mon mari et moi, qu’on a eu tellement de chance que nos enfants aient passé avant la vague de 1968. Ils n’ont pas été remués par ce remue-ménage. On a été épargné. Maintenant, évidemment, les questions qui se posent en France nous inquiètent, mais on n’a rien à y voir. On se sent très en dehors.

 

Certes, mais quand vous dites concernant vos enfants qu’ils ont été épargnés par cette vague de 1968, cela veut dire que vous considérez les événements de 1968 comme pas très heureux ?

Très, très importants et malheureux.

 

Malheureux plutôt, oui. Et malheureux pourquoi ?

Parce que cela a changé la manière de concevoir la vie, les principes dont je suis imbibée. J’ai reçu de mon père beaucoup de principes auxquels on doit se soumettre et alors cette jeunesse qui réclame toutes les libertés, cela nous remue, cela nous contrarie. On se dit : « Où est-ce qu’on va ? »

 

Mais vous êtes une femme et c’est aussi en 1968 que sont nés ces grands mouvements de libération de la femme. Cela ne vous a pas réjoui ?

Mais je n’avais rien à revendiquer. Je n’ai jamais revendiqué comme femme. J’étais dans un milieu préservé, je n’ai pas souffert comme les autres qui revendiquaient, qui devaient gagner leur vie.

 

Vous ne faites pas partie de ces femmes qui considèrent qu’être mère de famille, ce n’est pas un métier, ce n’est pas un travail ?

Si, c’est un gros travail. Je considère que c’est un gros travail essentiel qui a pris toutes mes forces pendant vingt ans. Il a fallu se donner de la peine, être attentive, veiller à ce qu’il y ait à manger, à boire. Je ne sais pas, une mère de famille - il faut raccommoder. J’ai fait les habits de mes enfants quand ils étaient petits. J’aimais beaucoup coudre.

 

Que penser de ces femmes qui font des enfants et qui ensuite les mettent à la crèche pour pouvoir entreprendre des carrières ?

Oui cela est très surprenant. J’en ai entendu parler - c’était comme éclaireuse. J’étais à un camp national d’éclaireuses à Baldegg dans le canton de Lucerne et j’avais dans ma patrouille, une petite lausannoise qui racontait que ses parents n’étaient jamais à la maison quand elle rentrait et qu’elle avait une clé autour du cou pour rentrer chez elle. J’ai trouvé cela impressionnant. Je me disais : « Quelle pauvre gosse d’être privée d’affection et d’intérêt et de moyens de se développer à la maison. Se retrouver toute seule dans l’appartement, cela doit être affreux ». Mais, je n’étais pas là pour le voir. J’avais la chance d’être autrement entourée et nos amis noirs du Cameroun ont été un élément constructif dans notre famille parce qu’ils avaient besoin que l’on soit là aussi, qu’on parle avec eux, qu’on leur explique ce qui les étonnait chez nous.

 

Vous êtes une femme heureuse ?

Très.

 

Et vous espérez vivre encore longtemps ?

Oui. Je n’ai jamais gagné ma vie, mais je n’ai jamais manqué de rien. Sauf que mon mari ne me rapportait jamais d’argent. Là il m’a dit : « Débrouille-toi ». Je suis allée à l’hôpital le jour de la paie, j’ai pris l’habitude d’aller tous les mois faire la queue comme les autres employés de l’hôpital. Mais je sentais la grogne autour de moi parce que les gens disaient : « Celle-là, qui ne travaille pas ici, elle prétend recevoir une paie. » Je recevais Fr. 830.- chaque mois. Il fallait vivre avec cela, mais cela allait bien. J’étais heureuse. Mes enfants ne m’ont pas donné de gros soucis, sauf Yves. On a eu plus de peine avec lui, le dernier. Mais j’étais un peu soulagée des plus âgés qui étaient déjà partis, qui étaient déjà aux études ailleurs. Alors, j’ai pu me consacrer à lui davantage parce qu’il en avait besoin. Maintenant c’est ma couronne. Quand je peux avoir mes enfants autour de moi, c’est tout mon bonheur.

 

Écoutez, cela a été aussi un grand bonheur pour nous de pouvoir nous entretenir avec vous ici dans votre maison à l’Ermitage et l’on vous remercie encore beaucoup de nous avoir accueillis et l’on se réjouit de vous revoir très bientôt.

Je reviendrai à la galerie.

 

Avec plaisir.

Je vous vois régulièrement à la galerie.

 

C’est un plaisir, merci beaucoup Madame.

 

 

Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert

Texte retranscrit par Françoise Berthod