Théâtre Matchbox
342 : La poésie
Par Daniel Fuchs et Fred Loewer
« Perdu en forêt, un nouvel arbre
est né dans ma forêt d’orgueil, un de ces chênes immenses nourri par mon ego,
paraissant incassable… »
Oh,
oh…
Ah t’es là toi ?
Qu’est-ce
que tu parles d’arbres ? Tu fais de la poésie, là ?
J’essayais. Je me suis dit que tu
n’étais pas là pour une fois, j’essayais de…
Attends,
je n’ai pas tout lu, je n’ai pas tout entendu. Tu parlais d’arbres.
J’ai dit : « Paraissant
incassable, même chacune de ses feuilles… »
Les
feuilles, ce n’est pas incassable. Ça dépend.
Mais en poésie, oui. Ça peut être
incassable une feuille.
Ah
ouais, si tu le dis comme ça.
On dit : « Dur de la feuille !
» C’est des feuilles incassables.
Oui
comme ça sous cet angle-là, tu vois.
« Et que mes convictions feront
pousser si haut… »
Oui.
« À chaque… » Il faut savoir
que la télé TOR, ils m’ont demandé de lire une poésie. Moi je lis une poésie,
je ne suis pas…
Ben
dis donc, ils ont pris des risques.
« À chaque certitude, ma forêt s’agrandit.
À chaque victoire, elle gagne en densité… ».
Ben,
elle est aussi dense que ce que t’as là-dedans, dis donc ta forêt.
Pourquoi ?
Parce
que je ne comprends pas bien ton histoire de forêt là, jusqu’à présent.
Au lieu de parler, t’écoutes ! Tu
comprendras.
Ben
ouais, je demande des explications.
« Jusqu’à éradiquer mon ouverture
d’esprit… »
Mon
quoi ?
Mon ouverture d’esprit.
Ah
ouais. Il va falloir lutter pour l’éradiquer parce que c’est plutôt…
« En effaçant les traces de mes
propres pensées… »
Mais
c’est quoi ça ? Comment tu veux effacer les traces de ta pensée ?
Mais je n’en sais rien.
Si
tu fais des traces, c’est avec les pieds qu’on fait des traces…
Mais c’est une métaphore, je te dis. Les
pieds, les traces du haut, en bas. On se rejoint au milieu, c’est une
métaphore. C’est une image.
Ben
alors, dis que c’est une image !
Une métaphore on dit en poésie.
« Perdu dans cette jungle cherchant l’humilité… »
Attends,
c’est la jungle ou c’est de la forêt d’ici de chez nous ?
Je n’en sais rien. C’est une forêt
imaginaire.
Il
faut dire une forêt de jungle ou je ne sais pas…
Ah là mon dieu on n’aurait pas dû
prendre un paysan pour décortiquer.
Écoute,
je n’en peux rien si je suis critique littéraire le dimanche pour le Matin
bleu.
Par correspondance, c’est facile.
« Explorateur raté sans carte et sans boussole… »
Eh
ben, t’aurais mieux fait de prendre un GPS dans ta tête. On aurait peut-être un
peu compris là tes petites idées avec un GPS, tu vois.
On ne met pas de GPS dans une poésie. Ce
n’est pas poétique un GPS… Prochaine à droite…
Dans
la tête, ça aurait pu t’aider.
« Ma remise en question saura seule
me guider, jusqu’aux terres dégagées dont le penseur raffole… » Tu penses
ce que c’est beau ça ?
Ah
ouais simplement la remise en question, je ne vois pas… Parce que déjà quand on
est comme ça, on ne se remet pas en question. Ça, c’est vraiment de la poésie.
C’est même de la science-fiction.
Écoute comme c’est beau l’alexandrin.
Qui ?
L’alexandrin là.
Ah
je ne connais pas.
L’alexandrin, c’est : « Jusqu’aux
terres dégagées dont le penseur raffole… » Ça, il faut le sortir ça.
Ben
ouais, il faut le sortir sans GPS.
Ce n’est pas sur un tracteur qu’on le
sort !
Ben
tu sais ce qu’il te dit mon tracteur ?
Ouais, justement. « Truffé de
danger de pièges et de mirages, de la moindre morale aux idées préconçues, et
pourtant confortable que cette forêt sauvage, qui pour l’homme contenté restera
sans issue… »
Il
faudrait peut-être en trouver une.
De ?
D’issue
à ta poésie.
Ben ouais justement, ça vient. Ça vient,
c’est bon. Si tu veux savoir la fin, tu te calmes.
T’as
trouvé la sortie ou bien ?
Ça va mal finir. « J’ai trouvé un
chemin… »
Ah,
ah t’as trouvé ? Ouais, il t’amène où ce chemin ?
« Que je brave sans répit, armé de
modestie… »
Ah,
ça aussi, c’est une métaphore, parce que la modestie, toi…
C’est bon les compliments. C’est bon.
Ton
chemin…
« Me découvrir chaque jour, être
plus sage que hier, et peut-être qu’un jour, je trouverai la sortie. »
Ben
dis donc quand j’ai entendu ça, moi je vais vite chercher la sortie aussi…
Oh, c’est facile de critiquer…
Texte retranscrit par Françoise Berthod