Kesh alias Philippe Bovet
Anaïs Laurent
Bonjour et merci d’être venu. Je vous invite à entrer dans un monde extraordinaire. Le monde des graffitis, mais des graffitis qu’on a invités à venir ici à la galerie, des graffitis que vous ne verrez plus sur les murs, mais sur les toiles ou sur des papiers qui sont accrochés au mur d’une cité que nous avons créée ici à l’intérieur de la galerie.
Les graffitis c’est bien plus que simplement des gribouillages, c’est de l’art et nous avons pris le risque de vous inviter vraiment à regarder avec vos yeux, avec votre cœur et de discuter avec les artistes de leur philosophie et pourquoi ils font les grafs. Merci encore d’être venu.
Mon nom, c’est Philippe Bovet. J’habite sur Marin et la vie a fait que petit à petit je suis tombé dans le graffiti. Dans le graffiti, on doit se trouver un nom entre guillemets, une marque de passage pour se faire connaître. En l’occurrence, j’ai trouvé là le nom Kesh. Je fais partie d’un groupe qui s’appelle : « R2F ». C’est un groupe d’amis composé de Wilo, Soy, Tema et Swey.
En fait, notre but, c’est un peu de faire découvrir l’art urbain, faire découvrir le graffiti mais pas que par l’aspect négatif du tag ou ce genre de choses, mais vraiment faire découvrir tous les aspects positifs que cela peut amener comme mettre de la couleur sur des murs gris, essayer de développer des fresques, des peintures murales pour la collectivité. Faire découvrir aux jeunes et même au moins jeunes toute sorte d’art qui était assez méprisé ou méconnu il y a encore cinq, dix ans et qui tend à devenir de plus en plus respecté et dans les mœurs, l’on va dire.
Que pensez-vous de ces tags sauvages qui perturbent quand même pas mal les nantis ?
Moi je dis que dans la société, il y a déjà beaucoup de choses qui perturbent les gens, il y a les affichages sauvages, la télévision. Moi, je pense que c’est une façon de dire qu’on existe. On n’est pas simplement dans la société. Ma foi, j’écris mon nom, les gens le voient. On laisse une trace dans l’histoire. C’est vraiment ce côté-là que je privilégie. Il y a aussi tout l’aspect calligraphique parce qu’on le veuille ou non, il y a la calligraphie arabe, chinoise et là il pourrait y avoir la calligraphie de rues.
Donc, en gros, c’est une étape avant de passer plus tard à du graffiti ou à des toiles ou à des fresques. Moi, personnellement, j’ai commencé par le tag et j’en suis fier, en fait, parce que sans le tag, je ne serais jamais là où j’en suis, voilà.
Il faut toujours commencer par faire des tags avant de faire des graffitis. Pouvez-vous peut-être expliquer parce qu’on n’a pas forcément vos connaissances, votre langage, qu’est-ce qu’un tag et un graffiti ?
Personnellement, je trouve que commencer par le tag c’est bien parce que cela va permettre d’affiner sa technique. En fait le tag, c’est une simple signature. C’est justement comme je disais avant, dire qu’on existe, dire qu’on est là. Forcément, cela ne plaît pas à tout le monde. Bon, il y a tellement de gens qui font tellement de choses. Les architectes, ils font d’énormes bâtiments, à mes goûts, pas souvent très esthétiques et qui font quand même que tous les jours, l’on doit passer devant. Et puis après, du tag on peut passer à ce qu’on appelle une autre discipline - le bobel ou le flop - qui va être des lettres plus arrondies sans encore vraiment de recherche calligraphique, mais petit à petit qui commence à avoir un sens pour passer ensuite à du graffiti qui est vraiment une recherche de la lettre. C’est vraiment la beauté de la lettre, essayer de trouver vraiment quelque chose d’inédit qui n’a jamais été fait. C’est comme par exemple d’avoir un logo Coop avec une certaine typographie, l’on pourrait trouver un logo Kesh avec une certaine typographie.
Est-ce que cela s’apprend dans la rue ou il y a des écoles ?
La
meilleure école, je crois, c’est la rue. C’est-à-dire, je crois qu’il faut
sortir la nuit, aller faire des fois - comme les gens le pensent - un peu les
voyous pour justement se démarquer et essayer d’affiner son style et d’évoluer
de façon indépendante. Je ne crois pas que cela s’apprend dans les écoles. Je
crois que l’école, c’est la rue. C’est comme cela qu’on apprend. Je crois que
les graffitis, c’est autodidacte. Je crois que c’est vraiment quelque chose. On
l’a dans le cœur, c’est une passion et on l’apprend soi-même. On ne va pas à
l’Ecole d’art à Lausanne ou à
Tous les auteurs de graffitis sont rattachés à une certaine philosophie identique ?
Moi, je ne crois pas. Il y a autant des punks qui font des graffitis que des gens qui écoutent du hip-hop ou des gens qui aiment du classique. Je crois que niveau graffitis, c’est tellement large et tout. En fait, je pense qu’il faut comprendre que le graffiti, cela englobe tous les styles artistiques et qu’ils sont mis dans un renouveau et c’est cela qui permet de créer, en fait, autant des lettres que des paysages que des tableaux. En fait, c’est prendre tout ce qui existe, que cela soit dans l’art, dans la publicité, dans tellement de choses et façonner quelque chose de nouveau. C’est pour cela que le graffiti, c’est l’avenir. Même si pendant longtemps, il a été redouté ou méprisé.
Il y a un point commun quand même ou pas ?
Bien sûr qu’il y a un point commun, c’est la création, c’est-à-dire c’est créer. En fait, c’est la plus belle chose que l’on puisse faire, parce que tous les jours, on crée tous notre monde à nous en fait. C’est pour cela que les gens peut-être ne peuvent pas toujours comprendre les artistes parce qu’ils ont un côté marginal dans la société où ils ont de la peine à se faire comprendre ou à se faire voir. Mais sans les artistes, notre société n’existerait pas.
Chaque artiste est donc libre de mettre derrière ses œuvres, derrière sa démarche, la philosophie qui lui plaît, qui lui convient ?
Exactement.
Vous en avez une, vous particulièrement, qui est très spirituelle ?
C’est
sûr qu’il y a deux ans, j’ai eu des événements qui se sont passés dans ma vie
qui m’ont fait comprendre que dans la vie rien n’arrive par hasard, que
vraiment la vie nous donne tout le temps des petits signes et des clins d’œil.
Quand on est matérialiste, qu’on est vraiment dans le système sans ouvrir ses
yeux ou entre guillemets son troisième œil, on ne comprend pas vraiment tout ce
qui nous arrive. Justement ce qui s’est passé, il y a eu ce chamboulement qui a
fait que je ne voulais plus faire passer juste un côté artistique j’aime ou je
n’aime pas dans mes toiles. J’ai essayé de faire passer un message. C’est comme
il y a des gens qui vont faire des textes, qui vont chanter, qui vont essayer
de faire passer un message conscient ou inconscient ou ce qu’ils veulent et
moi, c’est cela que j’aimerais faire passer, c’est faire une toile consciente.
On va pouvoir raconter, les gens vont pouvoir capter un message dans ces
toiles. Je pense que c’est très important en fait d’essayer de faire évoluer
les gens pour comprendre que même après la mort, tout ce que l’on emporte avec
nous, c’est le côté spirituel. On n’emportera pas
On peut savoir ce qui s’est passé ou c’est trop indiscret ?
En fait, moi je n’ai rien à cacher dans la vie. Mais en gros, ce qui s’est passé, c’est une interpellation avec la police parce que justement, avec des amis, on a un peu trop abusé. On a fait des tags où ce n’était pas tellement permis et l’on s’est retrouvé pendant quelques jours en prison. Moi, deux ou trois jours. Et c’est vrai que la prison ou la préventive, comme ils disent, ce n’est pas évident à gérer en fait parce que dans notre système, dans notre société, on nous dit, on nous fait valoir la dualité, on nous fait voir qu’on a une vie et qu’il faut la réussir absolument. Depuis l’école, on est conditionné pour être le meilleur, pour être le plus fort, pour avoir le plus d’argent et il n’y a que cet aspect-là que l’on met en avant de l’homme. Donc, je me suis trouvé là, je me suis dit : « Je vais me retrouver avec plein d’amendes à payer et ma vie n’est pas tellement bien partie selon nos critères que l’on a dans notre vie. » À partir de là, je me suis dit : « Ta vie, elle est foutue ! » et je suis tombé dans un gouffre comme si… Je suis tombé tellement bas qu’il fallait que je trouve quelque chose pour remonter tellement haut. C’est pour cela que j’ai eu ce côté de la vie.
Cela vous a traumatisé ?
Oui, c’est vrai que cela m’a traumatisé parce qu’ils ont des techniques qui sont très dures et nous, on n’est que des artistes. On fait cela par amour, par passion et eux, ils nous prennent un peu comme des gangsters ou des gens…
Certes, mais c’est quand même malgré tout grâce à la police, l’on peut dire, sans ironie, qu’aujourd’hui vous en êtes ou vous en êtes ?
Voilà exactement. C’est pour cela que justement je n’en veux pas…
C’est eux qui vous ont fait découvrir cette notion de spirituel ?
Exactement. Ce que vous dites, c’est très fort parce que cela c’est la chose la plus belle qu’il me soit arrivé dans la vie, même si au début j’avais énormément de haine envers la police et tout. Maintenant, j’ai compris que c’est grâce à eux, que c’est grâce à la vie que j’en suis là où j’en suis maintenant. Et je n’aimerais pour rien au monde changer ce qui s’est passé.
Donc, vous ne leur en voulez même pas ?
Je ne leur en veux même pas et je leur envoie plein d’amour et tout. Comme au juge qui m’a jugé, je leur envoie plein d’amour parce que d’envoyer plein de haine, cela fait qu’amener de la haine. Donc, même devant le tribunal, je lui ai envoyé plein de mots, je lui ai dit que de toute façon : « Tu fais ton travail et moi je suis content de là où j’en suis. » En gros, c’est un événement qui s’est passé et qui m’a fait comprendre que la vie, elle, est spirituelle avant tout.
Maintenant, pour en venir à vos tableaux, comment naît un tableau dans votre tête, comment est-ce que cela se passe ?
En gros, quand cela se passe ? C’est longtemps à l’avance que c’est réfléchi. C’est-à-dire que des fois, je peux voir une affiche publicitaire, trouver une idée et la développer tout le temps, c’est-à-dire soit avant que je m’endorme ou pendant la journée ou pendant que je rêve ou je ne sais pas. Et petit à petit essayer de la matérialiser, mais cela ne sera pas le lendemain, ce ne sera pas deux jours après, cela sera peut-être seulement une semaine après et je vais commencer petit à petit. Elle va se construire et il y aura des périodes de repos où il ne se passera rien et petit à petit, elle va se construire jusqu’à une certaine harmonie. Je me dirais : « Eh bien là, tu peux arrêter, là elle me plaît ! » parce que des fois, on a tendance à trop rajouter et à essayer d’être trop perfectionniste. Des fois, la spontanéité du moment suffit pour faire quelque chose d’harmonieux. Enfin, j’essaie. Je ne dis pas que j’y arrive. Parfois, on fait une toile et au bout de deux ans, elle ne nous plaît plus. Alors, on la repasse et on essaie de refaire quelque chose de nouveau.
Alors là, vous êtes très superficiel quand vous expliquez cela. Il y a beaucoup plus de choses derrière ?
Il y a aussi tout ce côté spirituel qui m’est venu grâce à certains livres que j’ai lus et qui m’ont fait comprendre énormément de choses. Il m’arrive de ne pas tellement réfléchir et cela vient comme cela et ça se fait. Mais c’est vrai qu’il y a quand même toujours un côté recherche. Recherche, cela peut être dans l’histoire, dans plein de domaines pour essayer de comprendre un peu mieux la vie en général, comment elle fonctionne et tout. Il faut dire ce qu’il y en est, on ment. On nous ment, mais d’une manière… Depuis qu’on est à l’école, on nous ment et quand on est devant la télé, on nous ment. En fait, on nous ment tout le temps. Donc, c’est dur de trouver la juste information. C’est-à-dire vu que la télé, elle amène toujours les informations sans qu’on ait besoin de la chercher et moi j’ai décidé d’aller chercher moi, l’information même à ce qu’elle soit contradictoire, à ce que dit la télé ou les médias. C’est vraiment comme cela que j’ai pu découvrir ma vérité à moi et qui ne sera pas forcément la vérité des autres personnes.
Vous donnez aussi la parole à travers vos tableaux à d’autres personnes. Il y a un tableau, notamment dans l’exposition, où l’on voit dans le fond, un monsieur qui a l’air de boire quelque chose, de boire une mixture particulière. Il y a une histoire autour de ce tableau ?
Ce tableau je l’ai, il se nomme tout simplement « Ayahuaska ». Ayahuaska, c’est une plante que les shamans, en Amazonie, boivent. C’est une plante qui en fait est hallucinogène. Dans notre société, le mot hallucinogène fait penser à la drogue, au LSD, tout ce que l’on veut. Là-bas, les gens vivent en harmonie avec la forêt, vivent avec les plantes. En fait, la forêt c’est leur garde-manger, c’est leur pharmacie et c’est tout un univers qui est parfaitement en harmonie. Au fait, ces gens boivent cette potion pour se connecter aux esprits, aux plantes et à Dieu. C’est une plante qui permet de découvrir son aspect spirituel et comprendre que je suis vous et que vous êtes moi. C’est autant simple que cela. On est un et que tout est connecté en fait dans l’univers. Par cette toile, j’essaie de faire découvrir cet aspect spirituel des Indiens d’Amérique qui ont une grande sagesse et tout. Nous, en tant qu’Occidentaux, on a mal compris, du fait que l’on pensait qu’ils exploitaient très mal leur forêt, qu’ils n’arrivaient pas à vivre en harmonie. Au fait, c’est droit le contraire. L’anthropologue du Jura Jérémie Narby est allé voir ces gens et, justement, il a compris qu’ils vivaient totalement en harmonie. C’est-à-dire qu’une plante pouvait servir à soigner le mal de dos, alors qu’un médecin de chez nous n’arriverait pas à soigner le mal de dos. C’est tout par ses recherches que Jérémie Narby a fait découvrir au monde occidental qu’il y a des gens sur cette planète qu’on pourrait croire inférieurs, mais qui sont parfaitement en harmonie avec la nature, avec l’univers, avec Dieu.
Si je devais vous parler de la toile qui est derrière moi, c’est pour au fait vous faire comprendre que pendant longtemps cette géométrique que vous voyez derrière vous, c’est une géométrie qui a été inscrite sur les temples en Egypte il y a très longtemps, et sur les temples mayas en Amazonie. C’est grâce à cette géométrie sacrée qu’on appelle la fleur de lie que Dieu peut tout construire. Il peut construire toutes les formes géométriques, que ce soit l’homme, les plantes, les cristaux et tout et avec cela en fait, il a créé un format où la vie est éternelle grâce à un nombre, qu’on appelle le nombre « pi », le nombre d’or qui est éternel et qui ne se finit jamais. Grâce à cela, la vie ne s’arrêtera jamais et c’est pour cela que la mort - comme on la voit nous - ce n’est pas une fin en soi, c’est vraiment qu’une étape pour arriver un jour à être éternel.
Il faut comprendre que ce signe, il a été pendant longtemps caché et occulté et tout, parce que justement les gens ne voulaient pas qu’on sache à quoi ressemblait Dieu et tout. Si j’ai fait cette toile, c’est au fait pour que les gens retrouvent un peu - même si ils n’en ont pas conscience, mais je suis sûr qu’au fond d’eux-mêmes, en voyant cette toile - ils se reconnectent à cette géométrie et qu’il y a des choses qui se passent en eux. Même si vous passiez devant ces toiles, je suis sûr que vous n’arriveriez pas à rester indifférent.
J’ai voulu mettre, autour de ces toiles, toute l’évolution selon ma croyance comme quoi on est obligé de passer par les cristaux, les plantes, les animaux et l’homme pour faire son évolution, jusqu’à retourner à Dieu un jour. Au fait, c’était une toile pour moi très importante, très spirituelle que j’avais mise en avant et j’espère que si vous regardez cette cassette, que les gens qui font confiance à leur intuition, à leur cœur viendront voir cette expo pour essayer de se reconnecter un petit peu à leur côté spirituel qu’on a oublié depuis si longtemps, qu’on le veuille ou non. On est plus parti dans le côté matérialiste. L’homme est en train de se perdre et j’essaie de par mes toiles un peu que l’on se retrouve et j’espère qu’on aura plein d’amour à développer, à partager à cette expo.
Cela passe vite.
C’est incroyable !
Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert
Texte retranscrit par Françoise Berthod