Monsieur Jacques de Montmollin : Agoramobile
Vous êtes le directeur d’Agoramobile depuis combien d’années ?
Je suis le co-directeur depuis qu’elle a été créée. Elle s’appelait à l’époque, on ne sait pas encore si c’est un agoramobile ou une agoramobile, c’était La Bulle qui a été très très connue à l’époque. Et c’était en 1982 que nous l’avons créée et que nous allons de chemin en chemin.
Et pourquoi ce changement d’appellation ?
Parce qu’à un moment donné, en 2002, l’ancienne bulle a brûlé ou plutôt elle a fondu dans l’incendie d’un entrepôt où elle reposait pendant l’été. Il a fallu… on a profité pour repenser l’ensemble, il a fallu aussi repenser l’ensemble au point de vue intellectuel, encore que le concept de base est resté le même et aussi au point de vue physique. Et nous avons cherché à avoir un lieu un peu plus facile à avoir à installer, à bouger que l’ancienne. Et c’est cette Agoramobile, où vous voyez la tente où nous sommes, que là quand elle est ouverte, quand elle est déployée, une fois repliée, elle s’engouffre dans le camion de l’Agoramobile qui nous sert de lieu technique, etc. et nous partons. Au moment où on arrive quelque part, on ouvre le camion, c’est assez nouveau comme concept évidemment. On déploie la tente et on la gonfle. C’est beaucoup plus… en tout cas ce n’est pas très facile, mais c’est beaucoup plus simple que l’ancienne bulle que nous avions, mais que nous regrettons beaucoup.
Maintenant, quant à nous de savoir si nous avions eu raison de changer de nom. On nous a dit à un moment donné : « Il faut changer de structure ». C’était une association, c’est devenu une fondation pour des quantités de raison. La Bulle, tout le monde connaissait la Bulle. On va changer, on va l’appeler l’Agoramobile. Je constate maintenant avec amusement que l’Agoramobile existe bien, mais qu’énormément de gens continue à dire La Bulle.
Comment cette aventure a-t-elle commencé, l’idée au départ?
L’idée au départ, moi, je travaillais à l’époque, jusqu’à fin 1981, au Centre culturel neuchâtelois que je co-dirigeais aussi et que j’avais créé bien des années auparavant. Quatorze ans auparavant. Je souffrais au fond de cette immobilité d’un centre, d’une salle fixe comme le Centre culturel et qui s’occupait en fait que de culture. Je me suis dit qu’il serait intéressant d’avoir un lieu mobile, qu’on puisse aller d’un village à l’autre etc. et de s’occuper de quantités d’autres choses.
Il y avait dans le canton de Neuchâtel le fameux problème du Haut et du Bas qui existe toujours. Mais si on va alternativement en Haut, en Bas, cela serait intéressant et cela serait intéressant après coup d’y aller dans un lieu mobile, un théâtre mobile, mais dans un lieu en plus qui ait une personnalité en soi, c’est-à-dire qu’il ne soit pas lié à une ville ou à un lieu précis, mais qui soit son lieu. Un peu comme le cirque Knie si vous voulez. Le cirque Knie, vous ne voyez pas le cirque Knie aller dans une salle de spectacles ici ou ailleurs. C’est un problème de symboles. On a créé cette tente gonflable avec l’appui d’un architecte étranger, français en l’occurrence. D’origine allemande, mais français, qui est un personnage extraordinaire, qui s’appelle Hans-Peter Müller et qui avait conçu La Bulle et qui a conçu aussi actuellement l’Agoramobile qui nous permet de voyager toujours où que nous soyons, que ce soit au Tessin, que ce soit ici où nous sommes, entre Bevaix et Boudry, que ce soit en France où nous allons souvent, dans le canton de Genève. Un peu dans toute la Suisse, en Suisse alémanique bien sûr aussi. Nous sommes toujours à la fois ailleurs et dans le même lieu symbolique, symbole du dialogue et de la tolérance entre les gens.
Dans votre concept, vous parlez de conscientisation, un terme canadien un peu ? La conscientisation…
Oui.
Ce qui signifie aller faire prendre conscience aux gens de… C’est comme cela que c’est défini dans le…
Oui, c’est juste. C’est défini. On l’a défini de plusieurs manières, mais c’est clair qu’un des buts fondamentaux, c’est de faire prendre conscience aux gens de la nécessité du dialogue entre les gens et du dialogue direct entre les gens. C’est-à-dire que plus le temps avance et c’est encore plus vrai maintenant que quand on l’a créée en 1982, le dialogue direct est important. Avant, on disait il faut le faire, parce que les gens ne regardent plus que la télévision etc. et ne se voient plus les uns les autres. Dorénavant, maintenant, c’est encore pire dans le fond, puisqu’ils ne se parlent plus que par Internet interposé. Internet, on en a parlé lors d’un débat l’autre jour, c’est à la fois un ange extraordinaire, c’est-à-dire un progrès fabuleux puisque des gens très éloignés les uns des autres peuvent enfin se parler, mais d’un autre côté, c’est un démon dans le sens où le dialogue direct se perd. Un des rôles principaux, une des fonctions principales, si vous voulez, de l’Agoramobile, de l’ex-Bulle, cela a été toujours de dire aux gens : « Il faut se parler », parce que rien ne remplace en définitive le regard qu’on échange directement et je ne pense pas que webcam ou quoi que ce soit puisse éliminer cela. C’est-à-dire faire en sorte que le progrès des nouvelles technologies de communications en soit vraiment un à partir du moment où il est comblé par ce que nous faisons sous La Bulle.
Vous proposez souvent comme conférence des débats sur des enjeux assez politiques ?
Des enjeux économiques. Dès qu’on veut parler de la vie des gens, on parle politique. La politique, c’est la vie de la cité. Alors, à ce moment-là tout arrive. Les thèmes de débat arrivent en fonction de l’actualité politique évidemment, d’une manière générale.
Qui vous les propose, ces thèmes ?
C’est les gens. C’est les gens chez qui nous allons. C’est-à-dire que quand nous sommes entre Bevaix et Boudry, en général, à l’instigation d’un groupe de citoyens ou d’une commune, nous nous trouvons automatiquement dans un groupe de travail qui s’échange des idées. Alors nous, nous mettons nos idées et eux les leurs. En aucun cas, il y a d’impérialisme culturel. C’est toujours l’ensemble du groupe qui fait le programme ensemble. On s’efforce de faire en sorte que la plupart des thèmes soient raccordés à la vie des régions, mais qu’il y ait aussi un ou deux thèmes d’intérêt plus général.
Dans votre esprit, vous cherchez à faire rencontrer à la fois, monsieur, madame tout le monde avec les élus locaux pour la plupart ici à Bevaix, mais n’avez-vous pas l’impression malgré tout que monsieur, madame tout le monde, a quand même de la peine à se déplacer ? Dans le débat, par exemple, sur une éventuelle fusion des villages de Bevaix, Boudry, Cortaillod, il y avait évidemment toutes les municipalités qui étaient présentes, de nombreux spécialistes, de nombreux députés, mais y avait-il vraiment monsieur et madame tout le monde ?
Bien là, je vais vous détromper. Vous prenez un exemple qui me permet de dire que vous avez à la fois raison pour d’autres fois, mais j’ai beaucoup regardé hier la répartition des gens : il y avait beaucoup de gens qui faisaient simplement partie de la population. C’est absolument évident, vous aviez des membres, des conseillers généraux, des exécutifs, etc. heureusement et tout. Mais vous aviez tout de même passablement de membres de la population. Dans l’idéal, il en faudrait encore plus pour que le dialogue soit fait. Par contre, dans la précédente soirée, qui était consacrée à internet, j’ai eu l’impression là qu’il y avait un peu trop de spécialistes ou d’intéressés ou alors de gens qui étaient fascinés par la fascinante personnalité de Jacques Neirynck. Mais c’est vrai, le but profond mais il n’est pas si facile à atteindre, sans cela on n’aurait pas besoin d’exister, c’est de faire que se rencontrent les spécialistes et les non spécialistes, les élus et les non élus hors des institutions habituelles.
La seule problématique de la fusion de ces villages, on a eu l’impression, c’est un débat presque entre spécialistes ?
Vous savez, à Môtiers, il y a quelques mois, on a eu un débat, il y a une année et demie je crois, sur le même thème. Il y avait trente personnes dans la salle et là, ce n’étaient que des spécialistes. Il n’y avait que dix conseillers généraux d’un côté et tout et cela concernait l’ensemble du Val-de-Travers. Hier, faites le compte, on était cent cinquante personnes à peu près dans la salle et il y avait, je pense, cent vingt chaises dans cette salle. On était cent cinquante avec tous les gens qui étaient assis tous les côtés. Il n’y avait manifestement pas que des conseillers généraux parce que sans cela les conseillers généraux seraient gigantesques et certains ne sont pas venus. Et tous les conseillers communaux n’étaient pas là non plus. Il y avait aussi d’autres gens. Maintenant, on est toujours le spécialiste de quelqu’un ou on est toujours l’étranger de quelqu’un pour reprendre une chanson célèbre de Pauline Julien. C’est très difficile à définir. L’essentiel, au fond, c’est qu’entre les autres, que les gens quels qu’ils soient, spécialistes ou pas, se sentent à l’aise dans ce lieu pour échanger des idées d’une autre manière qu’autour d’une table de conseil.
C’est cent cinquante à deux cents personnes alors que la problématique que vous avez proposée hier touchait cinq à six mille personnes, de Bevaix, Boudry, Cortaillod ?
Oui, d’accord. Alors à ce moment-là, on achète une Bulle beaucoup plus gigantesque et tout. Mais donnez-moi le lieu où l’on parle d’une fusion, même quand le Conseil d’État réunit des gens pour faire, pour essayer de faire se réunir des gens, cela m’étonnerait beaucoup qu’il y ait cinq à six mille personnes.
Il est difficile de réunir la population ?
Plus on réunit de gens, mieux c’est. Mais soyons tout de même modestes et je crois que c’est avec cette humilité que progressivement, on peut essayer de faire en sorte que les gens s’intéressent davantage à leur sort. Denis de Rougemont, qui nous a inspirés au début de la démarche, a dit cette phrase, d’abord la phrase la plus célèbre, c’est le titre de son ouvrage « L’avenir est notre affaire ». Il disait aussi : « Prévenir notre avenir oui, ce n’est pas important, mais il faut le faire ! Ensemble ! »
Vous parlez d’un homme très célèbre, je ne pense pas que Denis de Rougemont a pu participer à La Bulle une fois ou bien ?
Il y est venu une fois.
Vous avez reçu de grands noms. Est-ce qu’il y a une personnalité qui vous a particulièrement marqué ? Je me suis laissé entendre dire que M. Neirynck, l’autre soir…
C’est la première fois qu’il venait, Jacques Neirynck. Il m’a marqué certainement comme il le méritait. Mais il y a eu des quantités, en vingt ans, vous vous imaginez, en plus de vingt ans, des quantités de gens extraordinaires. On a même eu Monseigneur Gaillot qui est venu. C’était en Ajoie et on a fait quasiment une messe. Il a célébré une messe oecuménique sous La Bulle, c’était une soirée extraordinaire. Conférence suivie d’une messe par Monseigneur Gaillot et moi, qui suis, plutôt comme disait André Gide, athée Dieu merci. Je l’ai présenté avec une émotion toute particulière. Mais ça, c’est un souvenir qui m’a marqué. Mais il y a des quantités d’autres gens, politiciens ou autres, qui ont marqué cet endroit, ou celui qui le précédait, de leur empreinte.
L’entrée est gratuite. Comment faites-vous finalement pour trouver les fonds pour financer le fonctionnement ?
Écoutez, c’est la chose évidemment la plus difficile, la plus diabolique. Longtemps, on a pu compter sur un appui assez considérable de la Loterie romande. Cet appui a fondu ces dernières années, parce qu’ils ont d’autres priorités. Alors, depuis une année ou deux, c’est extrêmement difficile surtout que nous avons eu cette nouvelle structure à financer. On a diminué et on a fait comme le canton de Neuchâtel, on a diminué nos structures. On travaille à moins, on cherche le plus d’appui diversifié le plus possible et on essaie de survivre dans cet océan de larmes, sur le plan financier, qu’est notre société dès qu’il s’agit de problèmes idéaux. On ne peut pas faire payer des gens dans un lieu de débat libre et tout ça, c’est absolument impossible.
Est-ce qu’il y a une question que je ne vous ai pas posée et que vous auriez aimé que je vous pose ou quelque chose que vous aimeriez dire absolument ?
Non. Je ne tiens plus à dire grand-chose absolument. Simplement oui on pourrait tout de même, vous me prenez…
Vous avez raison.
Oui. Mais je vais reprendre un peu ce que j’ai dit tout à l’heure. Le premier slogan de La Bulle c’était : « Faut se parler », faut se parler, je l’avais découvert au Québec au dos d’une voiture sur une plaque d’immatriculation. J’étais moi dans un taxi, derrière et devant moi, j’avais une voiture avec « Faut se parler » et j’avais trouvé cette chose extraordinaire. On l’avait pris comme slogan. On l’emploie un peu moins maintenant, mais je crois que ce slogan est vrai et, fondamentalement, mais profondément, je crois qu’aujourd’hui, encore beaucoup plus qu’en 1982, il faut se parler ! Et quand on voit le monde tel qu’il se déroule autrement ici et ailleurs, tant en Europe que dans le monde. Je ne vois pas d’autres solutions réelles que ce que j’appelle du dialogue ou alors le monde s’achèvera dans le feu et dans le sang.
Afin que vous puissiez vous rendre compte de l’ambiance qui règne sous l’Agoramobile, nous nous sommes rendus à une soirée. Le thème était : « Fusion des villages de Bevaix, Boudry et Cortaillod ? » Vous y reconnaîtrez probablement des municipaux de votre village, ainsi qu’un conseiller d’Etat bien connu. Alors, voici pour vous, quelques morceaux choisis.
Jean Studer
Cela me fait plaisir d’être avec vous ce soir pour discuter de ce sujet. Ca me fait surtout plaisir de voir qu’il y a autant de monde qui s’en préoccupe. Cela me fait plaisir parce que cela me permet de constater qu’il n’y a pas seulement le Conseil d’État qui s’en préoccupe. Il y avait de nombreux projets de fusion dans le canton, à peu près onze sauf erreur de ma part, répartis sur tout le territoire et le projet récent, des projets plus anciens, des projets sur le point d’aboutir qui devraient être soumis en votation l’année prochaine ou en 2008. Une grande foison de projets qui finalement concrétisent une très ancienne réflexion, c’est celle de savoir comment on peut mieux faire les choses sur le plan communal compte tenu des contraintes qu’il y a pour les communes, les charges imposées auxquelles elles doivent faire face et la lourdeur des tâches et finalement d’une certaine communauté d’essaim qu’il y a entre des habitants proches des uns des autres, même s’ils sont répartis sur deux ou plusieurs territoires communaux. Le cadre légal, c’est d’abord la Constitution cantonale qui a été révisée en 2000 et qui fixe un principe très important dans ce processus de fusion. Cette Constitution cantonale nouvelle dit : « Oui, il faut encourager les collaborations et les fusions, mais il ne peut pas y avoir de fusions imposées. »
« Autrement dit, une fusion, pour qu’elle aboutisse, doit recueillir l’approbation de toutes les communes concernées. »
Un représentant communal
Il n’était pas du tout prévu que je prenne la parole ce soir. En fait, l’initiative a été donnée par l’exécutif de nos trois communes qui ont décidé de fonder une commission, un groupe de travail qui s’est appelé la grande commission BBC, qui s’est penché sur cette réflexion, à savoir si l’on pouvait pousser le rapprochement, comme vous l’avez dit tout à l’heure, on peut aller jusqu’à proposer, à proposer…
Autres éclairages
En l’état actuel, nous aurions une situation qui représente à peu près une population de dix mille habitants, qui représente les intérêts forts par rapport à la ville. Vous avez un intérêt à travailler ensemble comme M. le conseille d’État l’a dit avant.
Il me semble aussi important qu’une région puisse être mieux entendue sur le plan cantonal et comme exemple, vous savez que ces temps, on parle beaucoup de la loi sur la police unique, M. Studer qui est là, la connaît très bien…
Si nous devons adhérer tous aux mêmes entités d’organisation est une fausse question, une bonne question, mais c’est une fausse question. Il y a déjà des régions de ce canton où des enfants par exemple d’une ville vont dans des collèges différents. Donc, le problème des collèges et le problème des Centres de santé n’en est pas un en réalité.
Pour la création de cette grande commission BBC, on se rencontrait très souvent dans des collaborations intercommunales avec d’autres collègues de Cortaillod et de Bevaix et avant, dans le domaine des forêts. On faisait des efforts considérables, mais on s’est aperçu à un moment donné qu’à force d’augmenter ces collaborations, soit sous forme de convention signée, d’échanges d’apprentis, plein de choses qui avaient lieu uniquement au niveau des exécutifs.
Aujourd’hui, on parle de fusion. Je ne me prononcerai pas si je suis pour ou contre les fusions. Je comprends le Conseil d’État qu’il appuie et qu’il pousse à ce que les communes se regroupent, mais j’aimerais mieux sentir les choses sur le plan financier et ce que je souhaite, c’est que les banques de la commission BBC aient un travail, reprennent les questionnaires et poussent l’étude en prouvant à nos citoyens que nous allons au-devant d’une économie substantielle dans nos trois entités, afin de pouvoir aller de l’avant parce que je suis certain et je le vis tous les jours, ici à Boudry, nous collaborons avec d’autres, pas seulement BBC et tous les jours, tous les jours, tous les problèmes qui se posent, on sent que les autorités en place dans nos communes sont prêtes à s’entraider et à faire quelque chose.
Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert
Texte retranscrit par Françoise Berthod