Madame Anne-Christine Bercher : Première partie
Anne-Christine bonjour.
Bonjour.
Tout d’abord bienvenue sur Télé Objectif Réussir et merci de vous être déplacée. Vous êtes actuellement diacre à l’église de Neuchâtel, mais auparavant de 2000 à 2004, vous avez été aumônière de rues à Yverdon. Pouvez-vous raconter à nos téléspectateurs ce qu’est le métier d’aumônière de rues.
Alors, je vais essayer de parler de l’aumônerie de rue, ce qui est vraiment plus qu’un métier, je pense, une vocation bien qu’ignorée, parce que dans mon parcours de vie, ce n’était pas un but premier. Mais un jour, j’ai ressenti ce besoin de travailler dans une aumônerie de rues et pour cela, je me suis donné tous les moyens possibles, inimaginables, en allant jusqu’à Paris chercher des modèles chez les Petits frères de la Charité chez Pedro Meca dans un lieu d’accueil qui s’appelle « La Moquette » et chez Denise Brigoud, qui était célèbre à l’époque de l’Armée du Salut.
En revenant à Yverdon dans ce lieu de travail, j’ai eu quelque chose comme deux jours de déprime parce que je me disais : « Il faut être fou pour commencer une aumônerie de rues dans un endroit où il n’y en a pas. Comment, pourquoi, etc. » Enfin, il fallait se poser toutes ces questions, mais c’était déjà un peu tard et je me suis assise à un bistrot, je me suis dit : « Maintenant, je me suis poussée, j’y vais ». Je ne savais pas très bien comment, mais j’y suis allée.
J’étais assise sur un banc comme ici et tout à coup quelqu’un, depuis la gare d’Yverdon, arrivait en faisant signe comme cela, des grands signes en hurlant : « Vous, oui vous là-bas, c’est avec vous que je veux parler. C’est vous que je dois voir et on est resté installés à la table du bistrot, je pense deux heures. Il me racontait des éléments, sa vie, ce qui s’était passé et c’était là le premier contact, la première fois que dans le fond, que je me suis plongée dans ce travail. Et de rencontres en rencontres avec les gens dans les différentes situations de vie, il a fallu mettre sur pied, travailler en réseau avec tout ce qui existait à Yverdon au niveau social, au niveau toxicodépendance, etc. pour ne pas être seule dans ce travail et en lien, bien sûr, avec l’église qui avait mis sur pied ce travail d’aumônerie de rues.
Vous avez connu justement pas mal de marginaux, pas mal de toxicomanes, j’imagine aussi que vous avez dû collaborer avec la police. Comment avez-vous vécu tout cela, ces rencontres ?
J’essayais de ne pas collaborer avec la police parce que c’est sûr que c’est impossible dans le sens où les personnes qui sont toxicodépendantes ne vont plus avoir confiance en moi, c’est clair. Par contre, quand on a retrouvé dans l’étang près de la gare et dans le jardin, des personnes qui ont fait une overdose et qui se sont jetées dans l’eau, c’était en plein hiver et il a bien fallu aller les rechercher. C’est sûr que dans cette situation de vie, quand on doit appeler l’ambulance, le soir en particulier, ce n’est plus le rôle des ambulanciers d’être là, mais c’est celui de la police. Donc, c’est dans ces circonstances en fait que j’ai eu des contacts avec eux et entre temps, la personne s’était remise du choc et de l’eau et elle était allée s’enfermer dans les toilettes de la gare à Yverdon. Et, évidemment, tout le monde tambourinait derrière la porte, essayait de faire en sorte qu’elle ressorte. Et là, c’est vrai, que j’ai eu une première altercation avec la police dans le sens où eux m’ont dit : « On en a marre, on est tout le temps sur la brèche avec ces gens, ça suffit ! » C’est intéressant parce qu’ils ont posé la question de savoir pourquoi il n’y avait pas d’aumônier pour eux dans le sens qu’ils étaient fatigués de ces situations répétitives et toujours des situations de vie toujours dramatiques et dans lesquelles eux sont plongés chaque jour.
Comment étiez-vous perçue dans cette population ?
J’étais, je crois, bien perçue. En tous cas, les gens avaient vraiment confiance. On était ensemble au bistrot, on a même ouvert une Bible, lu des textes au bistrot et je crois que la confiance était vraiment là avec les jeunes, les moins jeunes dans toutes sortes de situation de vie. On a toujours essayé de travailler en lien avec les réseaux sociaux pour essayer de mettre en place, non seulement de l’aide, car dans ces situations, c’est la personne qui doit s’aider elle-même. Nous, on est juste un accompagnement tout autour. Mais être présente, être là pour eux, c’était, plusieurs me l’ont dit, c’était vraiment un soutien précieux, surtout dans la nuit et en particulier pour les femmes. Elles m’ont souvent dit : « On ne comprend pas pourquoi tu es dans la rue, tu n’as pas peur, qu’est-ce qui se passe ?» et elles ont souvent dit qu’elles étaient contentes de rencontrer un adulte, finalement, quel qu’il soit. Cela aurait pu être quelqu’un d’autre que moi, mais qu’il soit là dans leur difficulté et c’était toujours entre deux heures et quatre heures du matin.
Vous n’aviez pas d’horaire en fait. C’était du travail à plein temps ?
J’étais engagée à mi-temps, mais je pense que j’ai travaillé plus qu’à cent pour cent dans le sens que dans ces situations de vie, on ne peut jamais dire : « A midi, je vais manger ; à une heure je fais ça, à trois heures je suis là et quatre heures, je fais des visites ». C’est impossible. Les situations de vie sont très très changeantes, les bagarres arrivent pour un oui ou pour un non cela se déclenche au Restaurant de la Gare, dans plusieurs endroits de la ville d’Yverdon. Et cela est totalement imprévisible.
Justement, un tel engagement, quel impact cela a-t-il eu sur votre vie privée ?
Heureusement, à cette époque-là, je n’avais pas vraiment de vie privée dans le sens où mes enfants étaient déjà élevés et adultes et ils ont leur propre vie et j’étais libre de ma vie privée, de mon temps et c’est vrai que cela m’a beaucoup aidée parce que dans le fond, j’étais totalement disponible.
Vos enfants justement. Quel a été leur réaction quand ils ont su que vous vouliez être aumônière de rues. Ils n’ont pas eu un peu peur pour vous ?
Ils se sont dit que leur mère traversait sûrement une période un peu bizarre. Je ne sais pas si, une fois, ils ont compris exactement pourquoi, tout à coup, il fallait que j’aille dans la rue. Peut-être que je ne le comprenais franchement pas moi-même et je pense qu’ils ont trouvé que c’était assez courageux. Je ne sais pas s’ils ont eu peur pour moi, mais en fait, je n’ai jamais eu peur dans la rue parce qu’au moment où on a peur dans la rue, il faut tout de suite arrêter ce travail. C’est impossible d’être dans la rue face à des personnes qui ne sont pas bien avec elles-mêmes et, soi-même être mal, c’est impossible.
J’imagine que vous avez vécu beaucoup de violence. Est-ce que vous avez un souvenir particulièrement - je ne dirais pas douloureux - une bagarre, une menace qui vous aurait été faite ?
Il y a plusieurs choses qui me reviennent en mémoire, bien sûr. Une bagarre, un dimanche où j’avais congé, mais c’était juste en sortant de mon immeuble. Il y avait un restaurant et deux gars qui se battaient mortellement quelque part. Le sang giclait de partout et comme c’était dimanche et qu’il faisait beau temps, les familles étaient attablées avec les enfants et tout le monde mangeait à côté de ces deux qui se battaient, mais vraiment à une distance d’un mètre à deux mètres. J’arrive là, d’abord interloquée. Je me dis : « Enfin, les gens qui regardent, ils peuvent intervenir, donc je ne m’en mêle pas. En plus, j’ai congé. » Et je me dis : « Voilà, je prends mon congé. » Et finalement, cela ne se passe pas comme cela. Je ne suis pas capable de passer à côté des situations de vie si violentes sans m’en mêler ou sans essayer d’apaiser la situation.
Donc, la première chose que j’ai faite, tellement j’étais fâchée, je dis aux parents et aux gens qui étaient là : « Comment est-ce que vous pouvez manger tranquillement et avec vos enfants en regardant ces deux qui se battent ? » Ils n’ont pas répondu et après je suis allée vers les deux et j’ai dit : « Maintenant, cela suffit ». Il y en avait un qui était plaqué au sol et l’autre qui tapait, etc. Je me suis interposée et leur ai dit : « Maintenant, expliquez-moi ! » D’abord, j’ai dit : « J’appelle une ambulance » et là, ils ont réagi car qui dit ambulance, dit tout de suite police, interrogatoire, garde à vue, etc. Donc, il y a un certain nombre de conséquences pour eux qui ne sont pas très agréables et après quelques minutes, ils ont quand même cessé. Ils se sont assis et on a essayé de regarder les dégâts au niveau des blessures etc. On a quand même appelé l’ambulance, cela était clair et après je suis restée avec les gens à parler un moment parce que je trouvais inconcevable - je ne sais pas - mais simplement en tant que parent, je me serais levée, j’aurais bougé ou demandé à quelqu’un du restaurant - ils sont responsables aussi - que les choses se passent bien et ils ont répondu : « On n’a pas eu l’idée ». Aucune réaction, rien. Cela, c’est vrai, moi, cela me révolte !
Je veux dire par rapport au respect, par rapport aux enfants, quel spectacle ! Ils n’ont pas fait exprès, mais quelque part les enfants sont là. Je crois que les parents, ou on retire les enfants, ou l’on explique ou on essaie de calmer le jeu. Il me semble qu’il y a un certain nombre de gestes ou de paroles que l’on peut faire ou dire. Mais là, rien du tout. Cela est une anecdote qui quelque part s’est bien terminée quand même et l’autre dont je vous parlais tout à l’heure, c’était vraiment...
J’étais sur un banc dans une petite cour et j’étais en train de parler avec une jeune femme qui avait des problèmes personnels quand tout à coup sont arrivés deux jeunes avec des chaussures à clous, des semelles épaisses comme cela et un petit chien et, pour je ne sais quelles raisons, l’un s’est jeté sur l’autre. Il l’a mis par terre et puis vraiment il l’a matraqué. Le ventre, le dos, des coups de pied partout. Mais vraiment, on voyait qu’il voulait en découdre et en finir avec lui. Je ne saurai jamais la raison de tout cela et la fille tremblait de peur évidemment et moi, là au milieu. Imaginez que l’on est entouré, il y a plein de maisons là autour, des magasins. Les gens sont sur le pas de porte. De nouveau, tout le monde regarde, mais personne ne bouge et je me suis dit - là dans un éclair, on n’a pas le temps de réfléchir - j’ai parlé au chien et je lui ai dit : « Si ton maître est capable d’une telle violence, sait-on jamais, finalement, il peut aussi t’abattre, te tuer ». Voilà. Et le gars à qui appartenait ce chien, il a été interloqué. Il a arrêté de taper et ce laps de temps à juste suffit pour qu’un des commerçants se décide quand même à appeler la police.
Il faut dire qu’à cette époque (est-ce qu’on avait déjà un Natel ?) on n’avait pas ce système d’appel au secours direct.
Si vous n’étiez pas intervenue, vous pensez que personne n’aurait appelé la police ?
Je pense que le gars serait mort.
Le gars serait mort ?
Oui. Il ne se défendait pas, il ne pouvait pas se défendre. Il était tétanisé, donc lui seul connaissait les raisons de toute cette agressivité. Je pense qu’il serait mort, parce que l’autre vraiment lui sautait dessus, carrément et les chaussures étaient terriblement blessantes.
J’imagine que vous avez rencontré beaucoup de gens. Vous avez aidé beaucoup de gens. Est-ce qu’il y a des personnes qui ont réussi à se sortir de la rue, à se sortir de leur milieu et avoir une vie différente ? Vous avez des anecdotes.
Alors, dans ce travail, c’est plus qu’une anecdote je dois dire ici aussi que beaucoup de personnes dans la paroisse d’Yverdon m’ont aidée. Des personnes âgées comme des plus jeunes, les communautés autour d’Yverdon et la paroisse d’Yverdon m’ont beaucoup aidée dans ce travail et on a essayé d’insérer aussi des jeunes. On a fait des marchés à Yverdon. On a eu aussi un local pour eux, pour faire de l’accueil, pour faire à manger, pour avoir une chambre, une douche, etc. Juste un minimum pour pouvoir accueillir les gens et l’on a eu plusieurs activités pour essayer de gagner un peu d’argent. C’était très peu, mais enfin cela mettait dans le même temps des gens au travail. Donc, ils ont tenu le stand les samedis matins, ils ont pu aider dans l’accueil. On avait aussi toute une infrastructure avec des bénévoles et la formation de ces bénévoles. Et puis dans les jeunes qui sont sortis, il y en a eu beaucoup quand même. Il y en a eu un, entre autre, qui était pris dans son trip à la maison et qui n’est plus sorti de sa chambre pendant un certain laps de temps et qui a dessiné, dessiné. Il a fait des bandes dessinées. Le titre était « Absurdo police ». Il va se reconnaître dans le titre, c’était Krum. Et avec lui, on a pu organiser toute une exposition le jour où enfin, avec Medhi, qui était le responsable, aussi pour les jeunes, engagé par la ville. On a pu enfin avoir le contact avec ce jeune et on a organisé dans le local qui était à nous toute une exposition. Il a fait des dessins remarquables. Il y a quelques années de cela, je crois deux, trois ans, il a pu faire l’École des beaux-arts de Vevey. Il est sorti premier et il a reçu à Sierre - où il y a toujours cette exposition de la BD - le premier prix.
À l’heure actuelle, il est parti. Il est connu, cela marche bien.
À suivre.
Interview réalisée par Patrick Perret
Texte retranscrit par Françoise Berthod