Madame Anne-Christine Bercher : Deuxième partie

 

C’est en ville d’Yverdon aussi que vous avez connu Objectif Réussir, avec qui vous avez beaucoup collaboré, je crois. Pouvez-vous nous raconter cette collaboration, comment vous avez connu Objectif Réussir dans un premier temps ?

Alors en fait, on a eu l’idée avec cette exposition de peinture et de dessins, on a eu l’idée évidemment de faire de la publicité et de pouvoir faire des reportages et j’ai pensé à Jean-Pierre et à toute son équipe d’Objectif Réussir. Je pensais que cela pouvait être pas mal dans un scoop dans leur journal quelque chose d’original. Et à la fin, pour les jeunes, pour montrer que dans la vie on peut avancer malgré certains échecs et malgré certaines situations de vie qui sont trop compliquées quand il y a aussi tout un accompagnement autour qui galvanise un peu les personnes. Et là, c’était assez génial parce que Jean-Pierre est arrivé. Il y avait aussi Michel, il y avait toute une équipe d’Objectif Réussir et le matériel, les dessins exposés étaient vraiment remarquables. Ils sortaient de l’ordinaire.

C’était aussi tout un cheminement de vie entre la mort et la solitude. Tous les problèmes que les jeunes rencontrent aussi à l’heure actuelle, des problèmes qui sont vraiment très profonds et qui leur font faire beaucoup de choses pour essayer de s’en sortir et c’était tout un temps très très intense avec eux et avec Jean-Pierre. À partir de là, je crois que je l’ai encore invité avec les catéchumènes pour parler de tout le travail qui est fait avec les personnes au chômage, aussi pour parler de la précarité et de certaines situations de vie des gens à l’heure actuelle, autant des jeunes que des gens plus âgés ou de ceux qui sont mis en pré retraite. Il y a des situations de précarité qui se montrent de plus en plus maintenant, qui sont de plus en plus d’actualité.

Je pense que c’est bien au niveau des jeunes qu’on puisse un peu les rendre conscients de ces problèmes aussi pour les encourager à suivre l’école, à prendre des cours, à continuer aussi loin qu’ils peuvent aller dans leur cheminement scolaire.

 

En parlant de précarité, il est prouvé que 10% des gens en Suisse sont en dessous du seuil de pauvreté, donc beaucoup vivent dans des caravanes. Qu’est ce que vous pensez de cela par rapport à quelques années où ce n’était pas comme cela ? On voit vraiment qu’il y a un glissement entre les petites classes et les riches, que pensez-vous de ce cheminement ?

Je trouve que c’est un cheminement qui prend une pente glissante vers le bas très très rapide, très dangereuse. Pour le moment, dans la tradition de l’éducation du Suisse, on constate que cette précarité, elle concerne surtout les personnes âgées et les tout jeunes qui ne trouvent pas d’emploi. Mais parmi les personnes âgées, moi, j’en ai vu qui faisaient les poubelles et vraiment je trouve que c’est un signe dans notre pays où tout semble bien aller. Encore qu’on peut beaucoup discuter sur cette question-là. J’ai trouvé pour moi que c’était terrible. J’ai vu aussi des personnes âgées qui font du deal tout simplement pour arrondir les fins de mois et si je ne l’avais pas vu dans les rues parce que les personnes ont échangé tout cela juste devant moi, je ne l’aurais jamais cru ! Je n’aurais jamais imaginé que les personnes âgées vivaient des situations de vie aussi dramatiques. Et cette précarité, je pense qu’elle augmente d’années en années, cela a l’air de rien que quand, par une loi, on dit que voilà l’on enlève encore quinze francs à une personne qui est à l’AI. Qu’est-ce que c’est quinze francs pour nous, rien du tout. Mais pour une personne qui est déjà en situation difficile, non seulement on lui rabote encore un peu de sa dignité parce que cela part aussi de là, mais on lui enlève encore trois litres de lait. Elle est déjà dans un strict minimum, donc on enlève au minimum encore une partie et si on veut parler au niveau biblique, c’est dit quelque part qu’on enlèvera même le peu à ceux qui ont peu. C’est des choses qui sont paradoxales, très peu compréhensibles. Je pense que le système social, à l’heure actuelle, tend encore plus vers cette précarité.

 

Je dirais les classes moyennes, les gens entre parenthèse normaux, vous croyez qu’ils ont conscience de tout cela ?

Je vois qu’il y a beaucoup d’individualisme, enfin chacun peut le voir, pas moi particulièrement. Mais ces situations, on le voit aussi par le fait qu’on augmente les impôts. Donc, c’est toute la classe moyenne qui est touchée et j’estime que quand toute la classe moyenne sera complètement touchée par les impôts, par les radars, on est tous des automobilistes d’un jour, donc une fois ou l’autre on se fait tous prendre au radar, je veux dire que quand tout ce système répressif quelque part - moi je le juge répressif - en continuant de réprimer et de chercher toujours plus d’argent au niveau de cette classe moyenne, on fait éclater tout le système. Je parlais tout à l’heure pour juste terminer avec les personnes âgées, au niveau de l’éducation, elles n’oseront jamais réclamer. Donc, on voit très bien que les personnes qui ont le minimum vital ne vont même pas demander le complément AI auquel elles ont droit, parce que cela ne se fait pas et pour toute sorte de raisons et parce qu’elles ne le savent même pas. Elles ne réclament pas, mais comme cela représente quand même 800 milles personnes en Suisse, on doit le savoir. Mais si 800 milles personnes se rassemblaient tout à coup et si on trouvait un leader charismatique qui les fasse bouger, je pense qu’on mettrait encore en route une révolution qui aurait tout son sens et tout son poids. Mais pour le moment, c’est vraiment « underground », chacun se contente de rouspéter quelque part, de se révolter, mais à son niveau et dans son coin.

 

Le Suisse devrait apprendre à être plus solidaire…

Plus critique, plus solidaire. S’informer, beaucoup plus d’informations et c’est vrai que les riches sont situés à un autre niveau et l’on voit très bien que les impôts - oui cela va peut-être se faire - mais ce n’est pas à ce niveau-là qu’on va chercher l’argent où l’on pourrait le prendre. On peut aussi comprendre que voilà les personnes qui ont des entreprises, c’est évident, elles ne sont pas là pour être le soutien des personnes en précarité, mais ils sauvent, aussi eux, leurs entreprises et c’est vrai qu’elles sont aussi dans un espèce de tourbillon de folie au niveau de l’Europe, au niveau mondial, parce qu’elles doivent maintenant créer des alliances pour être non seulement crédibles, mais pour faire un bénéfice incroyable. Et l’on voit les récentes alliances au niveau des télécommunications, c’est neuf milles personnes qui vont perdre leur emploi mais qu’est-ce que cela signifie à long terme ?

C’est la catastrophe.

 

Oui. La précarité cela engendre aussi la violence que l’on retrouve aussi beaucoup chez les jeunes et aussi le manque d’éducation. Est-ce qu’en tant qu’aumônière de rues, vous donniez des cours ou est-ce qu’il y avait quelque chose pour les enfants plus jeunes, une école, apprendre à lire ?

Alors, oui. On a fait un atelier pour les enfants, c’était le samedi toute la journée. C’était plutôt au niveau d’un contexte biblique. On a fait vraiment des rencontres avec ces enfants avec un dîner ensemble dans le sens d’une communauté, de créer des gestes communautaires avec eux par le chant, le bricolage, par un atelier convivial et puis on a eu énormément d’enfants. Il y en a eu entre quarante et cinquante-cinq. Après, l’on était un peu débordé, c’est vrai parce qu’on n’avait pas l’infrastructure autour et évidemment autant d’enfants, cela fait un bruit d’enfer. Dans une maison de paroisse, c’est difficile et ensuite les personnes qui étaient responsables de la mise en route de ces ateliers sont parties aux États-Unis et c’est quand même un peu tombé à l’eau.

 

On ne peut pas dire que les jeunes sont réfractaires à l’éducation. En fait, si on met des choses en place pour eux, ils vont faire un effort ?

Oui, si c’est bien géré, si c’est bien structuré. Il y a d’ailleurs à Yverdon tout un centre pour les jeunes qui fonctionne très très bien. Là, ils sont tout à fait enthousiastes. Ils ont envie d’un quelque part parce que cette vie dans la rue, même s’ils ont encore un lieu d’habitation, ce n’est pas une vie quelque part. On vit toujours dans la peur, on est toujours dans l’anxiété et l’on sait très bien que les bandes d’ados, c’est quelque chose. À Yverdon, on a vécu quand même des trucs, au niveau de la drogue, qui étaient terribles. Il y a eu quand même des enfants qui se sont faits enfermés dans les caves parce qu’ils refusaient de faire du deal et je crois, je sais, j’insiste quand même, il y a énormément de problèmes de ce type-là. Il faudrait qu’il y ait des adultes - je suis déjà dans le domaine des solutions, mais je pense moi, que les préaux d’école devraient être gardés. Comme on a des Securitas un peu partout, ils devraient mettre des grands-pères, des grands-mères au travail dans ce sens-là. Des gens encore assez jeunes ou les nouveaux retraités, etc. On devrait un peu les engager dans ce sens, avec les enfants qu’ils veillent sur les enfants tout autour des préaux qui sont souvent la proie aussi des dealers.

 

Aumônière de rues pendant quatre ans, vous êtes aujourd’hui passée à autre chose. Vous êtes diacre à l’église de Neuchâtel, quel est votre présent actuellement ?

Le présent, évidemment, est très très différent dans le sens que travailler dans une paroisse avec un mi-temps plutôt pastoral avec les services funèbres, avec les baptêmes. Un accent avec l’enseignement religieux puisque ma première formation était enseignante et donc là, je me retrouve tout à fait avec des enfants en troisième, quatrième année primaire dans un enseignement religieux non confessionnel. Et puis, un accent très fort dans les homes du Val-de-Ruz Ouest, je précise et là, c’est tout un travail très différent dans le sens que l’on travaille avec des bénévoles. Il y a aussi la formation des bénévoles, mais surtout l’accompagnement de personnes en fin de vie et qui sont des moments qui rejoignent quelque part l’aumônerie de rues dans le sens que face à la mort, quelle est ma position, comment je me situe, comment je me sens et comment est-ce que je peux être à côté de quelqu’un qui quitte la vie parfois de manière terrible au niveau des douleurs, au niveau physique et parfois cela se passe un peu comme une lampe qui s’éteint, comme une bougie - la flamme vacille mais elle tient encore et on ne sait pas encore exactement tout ce qui se joue, tout ce qui se passe et cela c’est… Je me suis rendu compte que j’aime beaucoup ces temps. L’on se retrouve quand même dans l’intimité, dans le questionnement avec la mort, aussi dans l’angoisse bien sûr. Mais on est dans le vrai, parce que là, on ne peut plus tricher. On est vraiment en face d’une personne - je pense que chacun a peur de la mort ou en tout cas de la manière dont cela va se passer et je me suis rendu compte que dans cet accompagnement, c’est quelque chose de très très fort. Très profond et c’est la vie quelque part.

 

J’imagine que votre foi vous aide beaucoup dans ces événements ?

Non seulement la foi, c’est vrai mais aussi toute la formation que j’ai reçue. La formation diaconale qui m’a beaucoup aidée dans plusieurs types d’accompagnement. La relation d’aide, l’écoute de l’autre. Être vraiment à l’écoute dans une empathie, mais sans sombrer avec la personne. Vraiment savoir prendre la juste distance et c’est vrai que parfois dans l’accompagnement de personnes en fin de vie, on peut être parfois tenté encore d’essayer ou encore d’imprimer sa propre remarque, mais ce n’est pas comme cela que ça se passe. On est vraiment là pour avoir des gestes encore de compassion, des gestes de tendresse, je dirais, pour accompagner la personne et souvent aussi, accompagner la famille de la personne en fin de vie.

 

En tant que diacre, quelle est votre position vis-à-vis de l’église. On se rend compte actuellement que les églises sont de plus en plus désertées, que les gens vont de plus en plus vers des fois étrangères ou carrément fictives comme des sectes. Quelle est votre position dans tout cela ? Est-ce que vous croyez encore à l’église ?

Cela, c’est une bonne question. Je pense que l’homme en général, à l’heure actuelle, qu’il soit jeune ou moins jeune a besoin de rituel. Il a besoin de repères, besoin de se retrouver quelque part. Je pense que dans les églises qui sont confessantes, on peut trouver ce genre d’accompagnement et ce genre de soutien parce qu’elles sont plus structurées - entendons-nous sur le terme structuré - mais il y a des rites. Au culte, il y a d’abord des cantiques, on chante, quelque chose de plus moderne, de plus musclé, de plus rythmé et après il y a un message un peu différemment que dans l’église réformée. L’église réformée, elle me plaît parce qu’elle est très ouverte, parce que toutes les portes sont ouvertes. Elle est « multitudiniste » et quelque part je vois que lorsque la liberté est laissée à l’individu, l’église c’est la première chose qu’il va déserter parce que c’est toujours le truc qui est en trop. On voit très bien dans les entraînements de foot, il n’y a aucun enfant qui va manquer l’entraînement. Il y a des sanctions, il y a un entraîneur et si tu n’es pas là, tu n’as pas ton passeport et tu ne vas pas faire le match « X-Y ».

L’église n’est pas là pour dire des choses comme cela, parce que tout simplement Jésus a toujours laissé libre les gens. Il a donné un enseignement très symbolique, mais quand même des paraboles au raz des pâquerettes de manière à ce que les gens puissent comprendre et si l’on n’avait pas compris, on a encore des oreilles. On peut essayer d’entendre et de comprendre et c’est intéressant parce qu’à notre époque, cela ne marche pas comme cela. Je suis peut-être un peu excessive. Je pense que maintenant il y a un trop grand décalage entre l’église - ce qu’elle a bien pu penser, ce qu’elle pense aujourd’hui - et comment elle transmet ce message aux gens. Et là, je pense, il y a tout un travail de restructuration pas dans l’administration et dans les formes de paperasses, mais dans les relations nouvelles à inventer et dans les endroits de culte. On voit très bien les cultes du dimanche selon les endroits, ils ne sont quand même pas mal désertés. Je pense que si l’on allait faire des cultes à la piscine, autour du terrain de foot, à l’endroit où les gens se trouvent. Mais pas une heure de culte, mais cinq minutes bien pensées, bien réfléchies. Je pense que cela serait bien, cela serait un peu plus moderne.

 

Anne-Christine, nous arrivons au terme de notre entretien, est-ce que vous avez encore des projets ? J’imagine que vous avez encore beaucoup de projets en tête ?

Oui. J’ai encore pas mal de projets et peut-être qu’un jour cela va se réaliser avec Jean-Pierre d’Objectif Réussir. Vous avez aussi ouvert quelques pistes et avec le reportage qui a été fait par exemple avec les musiciens de Saint-Pétersbourg qui viennent de donner leur concert dans toute notre région, il y a toujours ce projet de centre de réinsertion pour les enfants, à soutenir et là, il y a énormément de travail. C’est vrai que si je pouvais travailler un jour avec ces enfants de la rue, je serais heureuse. Voilà, cela fait partie des projets et pour cela il faut quand même réfléchir. Il faut déjà terminer le travail qui est là avant de songer à entreprendre tous ces projets. Je pense que si je n’avais pas de projets, je serais morte.

 

En espérant que vous aurez encore beaucoup de projets et que ceux-ci se réalisent, je vous remercie beaucoup d’avoir pris le temps pour discuter avec nous.

Merci aussi de votre patience, d’avoir écouté et surtout d’avoir une oreille aussi pour tout ce qui se passe au niveau de la rue et des jeunes qui ont des problèmes. C’est important.

 

Merci beaucoup.

Merci.

 

 

Interview réalisée par Patrick Perret

Texte retranscrit par Françoise Berthod