Soutien à Ingrid Betancourt : Bel Hubert, Simon Gerber et Sarclo
Bel Hubert bonjour.
Bonjour.
Heureux de vous voir. Vous êtes ici pour une cause qui vous semble juste, puisque vous êtes là. Je vais vous parler un petit peu d’Ingrid Bétancourt et surtout des femmes parce que j’ai vu hier une émission sur Arte concernant les femmes d’otages. Or, vous avez dans votre langage fleuri, un culte de la femme quasi omniprésent dans vos chansons et j’aimerais simplement que vous répondiez à quelques déclarations qu’elles ont faites. Je vous les donne : « Être la femme d’un otage, c’est de la souffrance pour la famille ». Qu’est-ce que vous en pensez ? Dure question ?
Dure question.
Vous ne l’avez jamais vécu et cela n’est pas forcément évident.
C’est une situation inimaginable parce que même avec ce que l’on entend, ce que l’on voit ou ce que l’on apprend, c’est un truc que l’on n’arrive pas à imaginer. C’est effectivement une souffrance inouïe qui s’apparente après, un petit peu, à celle que peut être la souffrance de la famille qui est au Portugal, où le gars doit bosser ailleurs, où d’autres coins du monde. Mais ce genre de choses, cette absence de regroupement familial est difficile.
L’éclatement finalement.
Voilà pourquoi, effectivement, dans les trucs d’otages, c’est quelque chose de tellement violent, tellement dur, non maîtrisé. En même temps, on a l’impression que tout le monde est floué, que l’on se moque des gens. On fait des belles actions, mais en fait, on a un peu le sentiment qu’il y en a quelques-uns qui tiennent les rênes du monde, qui ont d’autres idées, qui donnent fort peu d’importance à ce genre de truc.
Il y a une autre chose qui m’a frappé. Il y a notamment une séquence où l’on voit une petite fille avec la photo de son père, sa mère et elle, et cela fait quatre ans qu’elle n’a pas vu son père et elle dit : « Ce monsieur est gentil avec moi parce qu’il m’écrit souvent ».
Vous êtes père de famille ?
Oui, bien sûr.
Essayez de vous mettre dans la peau du père qui entend cela. Elle ne sait plus le nom de son père. Quelle serait votre réaction ?
Oui, c’est ce genre de liens qui sont perdus. Je trouve qu’il est absolument inutile qu’on essaie de s’imaginer quelle peut être cette souffrance, parce que, on peut ou la vivre ou compatir. Avec nos quatre-vingts ou nonante kilos à bouffer, à boire tous les jours, tout cela, du monde par là autour, etc. on n’arrive pas à imaginer cela, on n’arrive pas à entrer dans ce truc. On arrive tout juste à comprendre qu’il faudrait peut-être dire de temps en temps quelque chose sur n’importe quel ton. Sur le ton de la drôlerie pour ne pas faire, ne pas laisser oublier toutes ces saloperies.
Est-ce que vous avez l’intention, avec vos deux complices Sarclo et Simon, de tout à coup créer une chanson en fonction de ce qui se passe bêtement ce soir, c’est-à-dire cette prise de position ? Vous en avez discuté ?
On n’en a pas discuté du tout, mais je ne pense pas. Parce que le truc de ce soir, c’est un thème très précis et que je prends beaucoup plus large parce que c’est une soirée, un moment pour penser un peu à des gens qui sont dans une merde effroyable et ne pas oublier, en fait, qu’il y a des gens qui dirigent ce monde. L’argent dirige ce monde. C’est le fruit de cette foutaise.
C’est le nerf de la guerre, comme on dit.
Alors, dernière question Bel Hubert. Ces femmes non par choix, mais par voie de conséquence, se trouvent parfois en situation monoparentale, donc elles doivent élever leur(s) enfant(s), se trouver du travail car elles n’ont plus d’argent. Qu’est-ce que vous pensez de la situation de la femme qui vit en situation monoparentale en Suisse ?
Bon. Alors…
Il semblerait que cela ne soit pas drôle.
Oui,
cela n’est pas forcément drôle. Évident, cela dépend comment cela se passe, si
c’est par choix ou par misère. Il faut de toute façon ne pas mettre les deux
choses ensemble. On est en Suisse, dans un autre état que
J’ai oublié de les citer. C’est vrai, même combat !
Je pense en fait que les femmes revendiquent une place en politique, revendiquent une place dans la société, dans l’économie, c’est super bien parce que c’est vraisemblablement une forme de salut pour la société, pour l’humanité. Il se trouve que les femmes on les met où elles se mettent, dans une situation d’hommes. En politique, on les oblige à faire de la politique d’hommes, au sens des réactions, du feeling, et c’est cela qui est dommage. Les femmes dans la société, en politique ou en économie, elles ne doivent pas prendre la place des hommes, elles doivent faire quelque chose de nouveau, une nouvelle forme de politique plus sensible, plus femme.
Bien. Sur ce bon mot d’encouragement.
Même les Suisses-allemandes, d’ailleurs.
Yes. Merci Bel Hubert.
Simon Gerber, un enfant de Tramelan ?
C’est cela.
Qui
se trouve pas loin de chez lui, à
Tout simplement parce que l’on nous l’a demandé. C’est vrai.
Les copains vont chanter et pour être tout à fait sincère, le cas d’Ingrid Bétancourt, je ne le connais pas en détails, mais cela me paraît une bonne raison de venir chanter des chansons.
Il y a comme dans beaucoup de villes - Bogota ne fait pas l’exception - énormément d’enfants dans la rue qui vivent de vols, de prostitution. Il y a des organisations en place qui essaient justement de les réinsérer. Vous, en tant que presque normalien et musicien, est-ce que vous entrevoyez des solutions ?
C’est difficile. Moi, je ne peux pas prétendre connaître ces situations parce que je ne les ai pas vécues de près et je n’ai jamais voyagé dans ces pays-là. C’est quelque chose dont on entend parler, auquel on est évidemment sensible, en ce qui me concerne, mais c’est difficile de vous dire que je peux envisager des solutions, dans le sens que ce sont des décisions que je ne connais pas. Je ne peux pas me permettre de juger parce que je ne les connais pas. Tout à fait sincèrement, en ce qui me concerne, je ne peux pas m’imaginer ce que cela représente, des destins, des vies comme celles-là.
On constate en Suisse qu’il y a de plus en plus de problèmes, notamment avec les adolescents. La violence monte. Est-ce qu’on pourrait envisager d’ouvrir des ateliers pour susciter des vocations théâtrales, picturales, musicales ? Et vous, vous seriez prêt à vous investir en tant que musicien ?
Moi, je l’ai fait un peu dans le cadre du service civil. Je suis civiliste, donc en lieu et place de mon service militaire, j’ai travaillé pendant pas mal de temps, dans une institution à Bienne en l’occurrence, où j’ai créé des ateliers de musique notamment. C’était du rap, parce que c’était des ados et c’est ce qui les intéresse. J’ai donc été un peu confronté à cela et c’est difficile parce qu’en même temps le contact, en l’occurrence cela concernait des populations relativement marginales, des jeunes marginaux, et (c’était au Centre d’animation et de jeunesse à Bienne) dans lequel on essaie de tempérer pour que tout le monde se sente accepté et de faire des activités avec ces gens-là, c’est pas évident.
On
parle de
On parle de Bienne et non de Bogota ?
Moi, je parle de cela parce que c’est ce que je connais. C’est pas évident. Par des activités comme cela, on arrive à les motiver, certains. Il y en a qui sont toujours à la traîne, des trucs tout bêtes, fixer un rendez-vous. Il y a une chance sur deux pour qu’ils ne soient pas là. C’est vraiment une chose qui m’intéresse, mais il faut beaucoup d’énergie pour pouvoir faire ce genre de travail d’encadrement. Vu ce vécu-là que j’ai, c’est pour cela que je disais au début que j’ai de la peine à m’imaginer ce que c’est dans une ville comme Bogota des situations pareilles où c’est cent fois pire. Créer des activités, tout cela, j’ai beaucoup d’admiration pour les gens qui sont engagés dans des trucs comme cela et dans les trucs culturels, notamment de faire de la musique, du théâtre, du cirque. Mais la situation est peut-être différente ici. Ce sont des jeunes un peu plus désabusés parce qu’ils subissent la télé, la société de consommation à outrance. Ils veulent porter des chaussures Nike et c’est cela qui les intéresse et ceci est peut-être moins le cas, quoique. Je ne sais pas…
Pour moi, j’ai fait des trucs comme cela pendant un moment, mais je ne suis pas sûr d’avoir l’énergie pour me consacrer à une chose comme celle-là. J’adore, j’admire les gens qui ont tellement d’énergie à revendre pour s’engager dans des causes comme cela. Moi, je peux le faire à ma petite échelle, dans mon coin.
La petite goutte qui permet de remplir gentiment le vase.
Si c’est possible, oui. C’est ce que j’espère du fond du cœur.
Ok ! C’est ce que je vous souhaite. Merci beaucoup.
Merci.
Sarclo. Vous êtes aujourd’hui au Théâtre Populaire Romand (TPR) pour la cause d’Ingrid Bétancourt, qui depuis quatre ans est séquestrée par les FARC. Première chose : vous rencontrez Renaud il y a dix ans. Il vous téléphone, il vous contacte. Quelle a été votre réaction par rapport à cette action ?
Vous savez, c’est une histoire d’amitié, de gentillesse. On aime Renaud et il est beaucoup dans ces histoires d’Ingrid Bétancourt et cela fait plaisir de faire un truc qui fait plaisir à Renaud, point. Et puis, évidemment le drame d’Ingrid Bétancourt et de sa famille, c’est une chose tellement répulsive. Je ne sais pas comment en parler. J’ai entendu parler les gens de la famille d’Ingrid sur France Inter une fois, j’ai trouvé que c’était des gens, à la fois brillants, élégants, attachants. On éprouve un vrai attachement pour cette histoire. C’est vrai que tout ce bordel, de voir des gauchistes des autres pays qui font des conneries, cela fait mal au cul. Quand c’est des « farcards », on se dit bon, c’est normal, mais quand c’est les gauchistes des autres pays qui font les cons, moi cela m’horripile.
Petite question. Moi, il y a un truc qui me dérange, après m’être documenté, j’ai constaté qu’il y a des prisonniers en Colombie, des gens qui ont disparu depuis neuf ans. Au niveau des chanteurs, des artistes, est-ce qu’il faut une figure de proue pour que tout à coup quelque chose se déclenche ?
Écoutez, probablement que oui. La visibilité dans ce monde a une signification. Quant un journaliste parisien est en otage en Irak, cela fait plus de bruit que quand c’est un petit magasinier de Bagdad et c’est comme cela. On est tous égaux. Il y en a qui sont plus égaux que les autres et voilà.
L’égalité dépend donc finalement d’une certaine condition sociale ?
Je ne sais pas s’il faut parler de conditions sociales, c’est une histoire de visibilité dans cette histoire. La visibilité de quelqu’un qui est candidat à des élections, quelqu’un qui est sur la scène, quelqu’un qui se met en avant avec une prise de risque. Encore une fois, quand c’est un patron de PME qui est pris en otage pour des questions financières, c’est une chose que l’on a plus de peine à cautionner. On embarque moins, on a moins d’enthousiasme que quand c’est une fille qui fait de la politique et qui essaie de changer politiquement les choses dans son pays. Il y a un courage chez Ingrid Bétancourt, quelque chose de spectaculaire. Il y a une élégance dans le chagrin, il y a une élégance dans la douleur qui rend les choses très visibles, très lumineuses. Est-ce qu’il faut qu’il y ait des otages de talent ou sans talent, c’est un petit peu amer, c’est épouvantable. Mais je trouve qu’Ingrid Bétancourt est un otage de talent. Après, c’est ironique de le dire évidemment, c’est épouvantable, mais on ne peut pas s’empêcher de le penser.
Dernière
question, Sarclo.
J’allais justement vous poser la question. Je n’en sais rien du tout. Vous savez, on demande toujours au chanteur ce qu’il pense des choses. Ce n’est pas que je m’en branle, mais c’est que je n’ai pas de connaissances particulières pour pouvoir vous dire des trucs. La raison principale de ma présence ici, c’est mon amitié avec Renaud. Des concerts gratos, on peut en faire vingt-cinq par année, je ne cours pas après. Il se trouve qu’on joue toujours gratos dans des endroits qui paient leur électricité, le droit des pauvres, la bouffe et les éclairagistes et pour finir, on est beaucoup sollicité pour ces histoires. Je suis d’accord de le faire, mais en général, c’est plutôt par amitié, par gentillesse.
Une forme de solidarité en fait.
Non, je ne me targue pas d’une chose pareille. Je me targue d’être pote avec des gens et quand les gens sont potes avec moi et qu’ils me demandent un coup de main, c’est un coup de main que je fais volontiers.
Ok. En parlant de tournées, comment se passe la vôtre avec vos deux acolytes, Gerber et Bel Hubert ?
C’est génial, on a beaucoup de plaisir. On trouve que nos chansons et nous-mêmes, on a de la chance d’être là-dedans. Tous les trois, on a l’impression qu’on a de la chance d’être là-dedans.
En tout cas, vous paraissez très complices. Merci beaucoup.
Au revoir.
Interview réalisée par Alain Sunier
Texte retranscrit par Françoise Berthod