M. Jean Devost : Peintre et sculpteur
Amis du jour, bonjour.
Pour vous, nous nous sommes approchés de Jean Devost, peintre et sculpteur québécois, établi en Suisse depuis une dizaine d’années. Nous nous trouvons d’ailleurs sur les marches des escaliers menant à son atelier galerie, situé à une dizaine de mètres du port de Bevaix et c’est ici que nous vous invitons à nous suivre dans cette rencontre d’exception.
Je faisais ce qui me brisait le cœur, ce qui me dérangeait. Je suis né aux Iles de la Madeleine en 1948, d’un père pêcheur à l’époque, et nous étions cinq enfants à la maison. C’était difficile de vivre de la pêche. On avait une mère qui était une « inquièteuse ». Elle a motivé mon père pour aller déménager sur la Grande Terre. Ils ont vendu leur petite maison et mon père est venu passer quelques mois, trouver une maison, trouver un boulot comme peintre en bâtiment. Cela devenait plus sécurisant et ma mère - j’en ai entendu parler souvent - est partie avec ses quatre mômes, enceinte, avec tout le ménage. C’était un grand voyage à l’époque. De cinq jours. Et l’on s’est installé tranquillement au Québec. J’y suis arrivé vers l’âge de quatre ans. C’était la petite école, mais déjà tout jeune en deuxième ou troisième années, je le savais déjà, que c’était quelque chose juste par mon attitude. Quand on me demandait : « Que fait ton père dans la vie ? » Je répondais : « Il est peintre ». Mais pour moi, c’était : « Il est artiste peintre. » Je ne disais pas peintre en bâtiment. J’avais déjà cette blague-là en tête.
C’est vrai que tout jeune, je m’amusais aussi à casser des pots de la cave, des pots de la maison. J’ai reçu quelques taloches à cause de cela. J’avais 15 ans. C’est toujours difficile quand on se dit que l’on veut faire quelque chose, mais l’on ne sait pas. J’étais toujours dans l’école académique et je me disais ce n’est pas cela que je veux. Alors, une fois, j’ai pris mon travail et j’ai tout déchiré et dit à ma prof : « Je ne veux plus que l’on touche à mes affaires, je ne veux pas qu’on me dise quoi faire ». Elle me dit : « C’est beau, parfait. Fais ce que tu penses, fais-le ». Là, c’est devenu compliqué de faire ce que je pensais. Je n’y arrivais pas non plus. Je faisais des tentatives, mais je n’y arrivais pas bien.
Alors, j’ai continué à faire du paysage. Je suis allé aux Iles et j’ai fait des expositions pendant quelques années (1984-85-86) au musée où j’ai très bien vendu. Tout cela faisait qu’il y avait une petite boule qui s’accumulait dans l’estomac. Je faisais du beau travail, mais je me disais : ce n’est pas du beau travail esthétique. C’était de belles petites performances, c’était des beaux paysages, mais toujours pas ce que j’avais dans le ventre sans le savoir. Ce que je souhaitais, c’était vraiment de dessiner d’une façon libre parce que le dessin industriel que j’avais, l’architecture, c’était toujours quelque chose de carré, de structuré et je me disais : « Non, il y a quelque chose qui veut sortir ».
Et puis j’ai commencé à prendre des cours avec différents aquarellistes. Pendant une période de quatre à cinq ans, j’ai suivi des cours au Québec. Je suis allé quelques fois en voyage aux Etats-Unis, aussi avec ces artistes-là. Après cela, pendant une période de quatre à cinq ans encore, j’ai suivi des cours dans une académie de peinture. Là, j’ai dû apprendre la musculature, le corps humain, l’ossature. C’était quelque chose que je trouvais tellement ardu, les natures mortes. Je me disais : « Ce n’est pas encore moi, cela ». Je ne m’éclate pas, je suis encore dans une structure rigide. Mais j’ai quand même fait cela pendant quelques années. Je me suis joué un tour, je faisais un travail que, dans le fond, les gens aimaient et je me suis retrouvé dans des expositions - je vendais beaucoup ce genre-là - tout en sachant que ce n’était pas moi. A l’époque, je ne savais pas qui j’étais.
Puis, toujours en suivant des cours, je me suis inscrit à l’Université à Laval dans le domaine des arts humains. J’ai fait des cours là-bas pendant trois ans. Là-bas, on m’a posé la question : « Pourquoi tu peins ? As-tu quelque chose à dire ? » J’ai commencé à regarder ce qui me préoccupait vraiment. C’est vrai que j’avais peut-être des accumulations, pendant des années, de bouts de vie, de choses que j’avais dans mon esprit, dans ma tête. Pendant trois ans, je me suis vidé le cœur, j’ai peint tout une période que j’ai appelée : « Période de déchirure » en grand format, en aquarelle qui m’ont permis de me libérer, qui m’ont appris beaucoup sur moi aussi. Je ne m’en étais pas rendu compte pendant ces trois ans, j’avais changé ma peinture.
Je faisais ce qui me bouleversait, ce qui me brisait le cœur, me dérangeait. Je ne cherchais pas à me dire : « C’est beau, c’est laid ». Je ne m’en occupais pas, je faisais, je faisais… C’est une accumulation. Après une soixantaine de tableaux, on a fini par se dire avec des profs, des gens qui m’entouraient : « Il a une forme d’art qui est la sienne, ce que tu vis, tu le mets sur ton tableau ». Je n’ai plus été vraiment capable de revenir en arrière. Je m’étais trouvé comme personne, en même temps !
Une fois que j’ai fait le tour de mon petit terrain pendant trois ans, de comprendre qui j’étais, je pense que j’ai pris le chemin de me retourner vers les autres. C’était cela. Je comprenais peut-être que je venais d’une famille d’exilés en même temps. Cela a toujours été des exilés volontaires. Quand mon père est parti des Iles pour le Québec, c’était pour la famille. Mais on a vécu aussi l’exil. Je me rappelle qu’on nous envoyait des caisses de poissons, de la nourriture qu’on ne trouvait pas au Québec. On en avait besoin. Tout cela fait que moi, je pense que j’ai toujours vécu quelque part l’exil, c’est quelque chose qu’il m’appartenait, quelque part, de comprendre. C’était quelque chose de facile.
Tout jeune, au début de la télévision, on a entendu parler de la Deuxième guerre mondiale et déjà à l’âge de quatre, cinq ans, les premières images de personnes qui s’en allaient en foule me dérangeaient, me bouleversaient. Cela n’avait pas de sens. Je me suis réveillé à l’âge de 36 ans avec un paquet d’informations, de qui j’étais, de ce qui me faisait mal, de souvenirs qui me bouleversaient, de voir les autres dans la misère, de voir des gens mourir. J’ai fini par peindre ces gens là. C’était devenu ma principale préoccupation, c’est cela….
C’est vrai que j’ai travaillé pendant une quinzaine d’années sur ces thèmes-là : l’exode, la souffrance. J’ai donc essayé tellement souvent de revenir en arrière, de refaire du paysage, de faire des sujets beaucoup plus légers, mais je préférerais arrêter de peindre parce que, pour moi, l’acte de peindre, c’est de faire quelque chose qui me préoccupe, de travailler des sujets qui me préoccupent. Je n’ai pas tellement le goût de faire des paysages. De toute façon, je pense que je n’en suis plus capable non plus. Je travaille peu. Je travaille par accumulation d’énergie, d’événements. Je peux être cinq à six mois sans rien faire. Puis à un moment donné, il y a tellement de choses nouvelles qui me bouleversent que je repars. Automatiquement, je repars sur ces thèmes là : l’exode, la misère, la souffrance. Cela se fait automatiquement. Je pense que je ne choisis pas, c’est comme cela. Je suis bouleversé par quelque chose, je le fais.
J’ai commencé à refaire des marelles il y a une année et demie. C’était plus des naufrages, des tempêtes sur la mer avec très peu de couleurs. Avant, j’étais beaucoup dans les noirs. Je suis allé voir du côté blanc, très peu de couleurs. J’avais en mémoire - cela ne change pas - les naufragés quand on parlait des boat people, des gens à qui l’on vend des voyages, pas des croisières, mais qu’on embarque sur des petits bateaux sans vraiment savoir s’ils vont arriver. C’est vrai que depuis deux ans, je survis au thème de la mer. La mer qui est quelque chose de fort, qui soulève tout, qui brise tout. Il y avait aussi la préoccupation qu’on est en train de la briser cette mer-là, avec le pétrole. Toutes ces choses font qu’il y a toujours un thème préoccupant pour faire du paysage un sujet. Il y a toujours une démarche derrière, je m’en rends compte. Il y a toujours cette espèce de volonté qui suit, qui court après.
Il y a eu la période du tsunami. C’est vrai que cela faisait partie des choses peintes depuis deux ans. J’ai fait quelques tableaux à la suite de cela. Je pense avoir été beaucoup plus loin encore au niveau humain. C’était la mer, c’était des tempêtes, mais c’était l’homme, l’homme naufragé. C’est l’ennui, je pense, de la mer. De sorte que j’invente. Quand je suis arrivé en Suisse, il y a dix ans, j’étais plus dans le Jura, j’étais plus dans le Haut, les montagnes. C’est pour cela que j’avais le goût de venir au bord de l’eau. Je ne savais pas si c’était vers Lausanne, vers Neuchâtel.
J’ai trouvé un atelier qui était à deux pas du port de Bevaix et l’on vient tout juste d’emménager dans une toute petite maison à deux pas de l’atelier. Tout cela, je pense que c’est la présence de l’eau qui est nécessaire, c’est mon côté insulaire qui est toujours vivant. J’ai besoin de voir l’eau. Pour moi, l’eau c’est les tempêtes. L’eau, c’est une façon de me ressourcer, de me calmer et aussi de me détendre. Je suis à la maison le soir sur le petit balcon, j’adore voir l’eau, je redeviens rêveur. Je repars avec beaucoup d’énergie. Je pense que maintenant, je vis ma vie. Ce n’est pas sur une île, mais les éléments dont j’ai besoin sont autour de moi. J’ai pris une espèce de recul avec ce que je faisais avant. Avant, je voyais la performance des choses que je faisais. Je trouvais ceci esthétiquement beau, je trouvais que c’était agréable, cela rejoignait ce que les gens aimaient. Maintenant, ce que je fais, c’est un travail beaucoup plus infime. Je ne cherche pas que le sujet soit beau, ni laid. Pour moi, cela n’est pas important. Souvent les gens me disent : « On ne veut pas voir cela sur les murs, c’est trop dur ce que tu fais ». Cette notion là, je l’ai oubliée.
Ce qui m’intéresse, c’est le sujet, le personnage, l’événement, c’est le fond de l’histoire, le thème que je travaille. Alors, la notion du beau, elle, a changé, c’est pour cela que je suis peut-être passé du figuratif à l’expressionnisme, donc un mouvement beaucoup plus rapide qui me permet d’aller chercher des émotions sans le détail. C’est plutôt l’état d’âme du sujet qui m’intéresse. C’est vrai que je ne peux pas peindre cela tous les jours parce que l’état d’âme, il n’est pas là tous les jours, il n’est pas là tout le temps. Il est là quand il y a de l’accumulation d’événements, d’énergie ou de mal-être finalement. C’est là que je travaille, que je fais des sculptures.
Il est arrivé quelqu’un à mon atelier, il n’y a pas longtemps, qui est non voyante et qui me faisait part de son souhait de suivre des cours de dessin, de peinture. Sur le moment, je ne savais pas comment aborder la chose, mais elle me disait qu’elle faisait de la photo. C’était une prochaine rencontre de parler de photos ensemble. Je me suis rendu compte qu’elle cadrait tellement bien, qu’elle connaissait ses sujets, qu’elle savait ce qu’elle voulait apprendre, alors je me suis dit qu’on allait au moins faire une tentative dans le domaine du dessin. J’ai trouvé cela fascinant de voir comment elle était capable de se repérer dans un espace donné. Elle avait cette espèce de sens de l’orientation. Je peux comprendre pourquoi aujourd’hui. Son handicap fait en sorte qu’elle a tellement développé d’autres choses à côté. J’ai essayé de développer des structures, des points de repère. J’ai construit des cadres, des châssis avec des points de repère qu’on peut avoir dans un tableau. Sans connaître le braille, j’ai fait une structure avec des clous, avec des vis. Tout cela pour qu’elle puisse bien toucher, sans se blesser, et qu’elle se fasse des points de repère et c’était super. C’était quelqu’un capable d’avoir de bons points de repère, capacité de concentration que moi, j’estime exceptionnelle, beaucoup de volonté, beaucoup de caractère. Tout ce qu’il faut pour aller dans notre métier, aborder ce métier-là.
Donner des cours à quelqu’un de non voyant, c’est fascinant, mais cela demande beaucoup de temps évidemment. Beaucoup de préparation. Pour donner quatre heures de cours, je dois probablement faire douze à quinze heures par semaine. Donc, cela va à préparer le cours, construire les structures, à être disponible le matin, à aller à sa rencontre, prendre ses effets, venir préparer le café, discuter de ce qu’elle a fait durant la semaine parce qu’elle travaille beaucoup. J’ai beau me motiver pour préparer un cours, pour moi ce qui est important, c’est quand elle arrive, les quinze premières minutes de discussion. On regarde son travail et, la plupart du temps, elle est tellement surprenante, qu’elle me fait changer mon cours presque tout le temps. Un jour, je conviens de parler de portrait, de profil et puis elle dit ce qu’elle a fait à la maison. C’est intéressant, au niveau du paysage. Donc, le matin, on va continuer avec les paysages. Cela demande une bonne structure, mais je pense que maintenant je peux, à court terme, travailler avec quelques personnes non voyantes, deux ou trois personnes dans un cours. Je pense qu’on peut arriver à faire des choses intéressantes.
Mais je voulais aussi dire que je me suis rendu compte, avec Françoise, qu’une personne qui est non voyante, que d’aller dans ce monde, le monde des arts visuels, c’est permettre une plus grande communication. Une communication - le mot le dit - des arts visuels. Je comprend très bien quand elle me dit : « J’arrive à la maison, les enfants voient son travail, son conjoint voit son travail, les amis voient son travail. Tout le monde est un peu épaté de ce qu’elle fait. Donc, c’est une nouvelle communication qui s’établit. Quelque chose qui n’était pas là ou moins là dans le passé. Maintenant c’est là et c’est quelque chose d’important et cette communication là aura de l’effet quand elle se sentira apte, capable d’aller exposer.
Je la vois très bien franchir des barrières de société, c’est des belles passerelles. Tantôt, elle devra rencontrer des journalistes, elle devra parler de son travail, de dessin, de peinture. Il y aura des gens qui vont venir la critiquer, alors je crois que cela est en train de changer sa vie, tout doucement. Ce qui est important pour moi, c’est d’être une espèce de témoin, de voir qu’il y a quelqu’un qui va grandir en société, cela est important.
Interview réalisée par Michel Coquoz
Texte retranscrit par Françoise Berthod