M. Jacques Magnenat : Peintre
Amis du jour, bonjour !
À l’âge de 40 ans, il apprend qu’il souffre de la maladie de Parkinson. Aujourd’hui, soit dix ans après, Jacques Magnenat expose ses aquarelles à la Galerie YD à Neuchâtel. Sachez aussi qu’en dépit de son affection, cet enfant de la Broye, natif d’Avenches, se met volontiers derrière le clavier d’un piano. Pour vous, « Trajectoires » s’est approché de cet inconditionnel de la vie et de l’amour. Portrait.
Jacques Magnenat, bonjour.
Merci de nous recevoir ici dans la grande salle de la Galerie YD au cœur de la vieille ville de Neuchâtel. Galerie où vous exposez quelques-unes de vos œuvres jusqu’au 15 octobre. Maintenant, avant de parler de cette exposition, de ces aquarelles, j’aurais voulu aborder avec vous la trajectoire de votre vie. Que pourriez-vous nous dire à ce propos ?
Sur la trajectoire de ma vie ? Les deux dernières années ont engendré ce que vous voyez ici. C’est une période de ma vie où beaucoup de choses se sont passées, dans les deux dernières années, par rapport aux trente années précédentes où j’étais en Gruyère, où j’ai élevé ma famille.
Si l’on revenait sur ce départ de votre existence. Vous êtes né et avez grandi à Avenches, sauf erreur. Il y a cinquante ans le 2 octobre, me suis-je laissé dire et après votre école obligatoire, vous avez entrepris un apprentissage de dessinateur en génie civil. Par la suite - lorsque nous avons préparé l’émission - vous m’avez dit que vous êtes allé travailler quelques années dans un alpage gruyérien. Est-ce que vous pourriez nous parler de cette période de votre existence ?
La période de l’alpage s’était déjà préparée avant la fin de l’apprentissage où j’ai déjà dit à mon patron de l’époque que je préférais élever des lapins que de dessiner des fers à béton. Cela a débouché, après l’apprentissage que j’ai tout de même réussi, à huit années d’alpage. Années de tranquillité, années de gros travaux physiques, mais de tranquillité spirituelle, de recharge des batteries ou de la période, un peu de révolte, de rejet de la société. Période hippie un peu. J’ai transité vers une période plus calme où j’ai élevé mes trois enfants dans ces huit années d’alpage. Les trois enfants sont nés dans cette période et lorsque le premier enfant a commencé l’école, j’ai repris mon métier, à ce moment-là. Mais ces années d’alpage étaient merveilleuses. On a vécu tout simple, sans électricité, à vingt minutes de marche de toute automobile, de tout contact avec la société stressante d’aujourd’hui. C’était une vie à part.
Cette solitude ne vous pesait pas trop ?
Non, pas du tout. La solitude n’est pas pesante quand on est proche de la nature. Quand on retrouve les sources dans lesquelles on a été créé, cela n’est pas pesant du tout. Cela dépend quelles sont vos aspirations. Si on recherche des choses turbulentes, des contacts, café, bistrot, musique, cela n’est pas l’endroit. Mais si l’on veut retrouver le silence et les choses de la nature, cela fait beaucoup de bien.
Ces huit années ont donc énormément compté pour vous ?
Oui, bien sûr. Comme toutes les années de vie de chacun sont importantes, mais c’étaient huit années paisibles.
Vous dites qu’au moment où votre premier enfant a été en âge d’être scolarisé, vous êtes redescendu en plaine, vous avez repris votre premier travail de dessinateur… cela n’a pas été trop difficile, ce revirement ou cette remise en train dans la société, dans le brouhaha quotidien de notre société tonitruante ?
L’expérience d’alpage était finie. Comme chacun d’entre nous, les périodes de la vie changent. J’aspirais à une nouvelle aventure dans ma vie, mais en même temps, il fallait aussi penser à l’argent, à l’éducation, à l’école des enfants qui n’aurait pas été facile depuis l’alpage. C’est pour cela que de reprendre mon métier, cela s’est passé en ville de Fribourg, c’était une histoire assez épique, assez intéressante parce que le jour où je me suis retrouvé derrière une table à dessin, je n’avais aucune idée quel était mon métier. Si je devais m’asseoir derrière la table pour dessiner ou pour traire une vache ! C’était, dans ma tête, encore pas très clair et huit années d’alpage m’ont plus marqué que les 2 ½ années que j’ai faites. Ce n’était pas facile, mais c’est revenu très vite.
Et vous avez continué longtemps cette profession ou vous avez changé par la suite ?
J’ai repris comme dessinateur en génie civil et environ après trois ou quatre ans, j’ai déjà fonctionné comme aide de chantier, ensuite comme chef de chantier où j’ai pu travailler dans cette fonction pendant douze ans. La transition n’était pas simple, de représenter l’entreprise en tant que chef de chantier alors que je n’avais aucun acquis par rapport aux discussions à entretenir avec les clients. S’ils avaient envie de discuter de bouteilles ou de restaurants gastronomiques, moi, j’avais plutôt en tête mes années d’alpage où je cuisinais sur le feu. Ce n’était pas facile, cette transition n’était pas évidente.
Ces années passées avec votre bétail vous ont marqué dans une quasi liberté et elles vous manquent actuellement, ces années-là ?
Elles me manquent, mais je n’arrive plus à imaginer les refaire, puisque j’ai été touché par une maladie qui m’a arrêté dans la fonction de chef de chantier. D’autant plus dans la fonction de garde génisses puisque je n’arrive plus à marcher ou à faire des travaux physiques très lourds.
Cette maladie, c’est la maladie de Parkinson - pour ne pas la nommer - et vous en souffrez depuis quel âge ?
Depuis l’âge de 40 ans.
Cela va faire une dizaine d’années et quand vous avez connu ce diagnostic, quand vous vous êtes trouvé face à face avec cette maladie dite incurable dans le sens où l’on n’en guérit pas, mais on vit avec au jour le jour. Cette découverte, cette prise de conscience, comment l’avez-vous vécue ? Avez-vous eu une révolte, un refus ou un certain fatalisme ?
Ni l’un, ni l’autre. Pour moi, cela fait partie de la vie, ce qui m’est arrivé. Je n’arrive toujours pas aujourd’hui à m’imaginer le pire. Je suis toujours resté avec l’envie de vivre le côté positif de ce qui m’arrivait. Ne voyant pas la maladie comme une fatalité et une dégradation inévitable, mais comme quelque chose à vivre qui peut m’accompagner peut-être jusqu’à la fin de mes jours et qui peut s’en aller comme elle est venue. Je n’arrive pas à me laisser abattre par cette maladie.
Et vos proches, votre famille, l’ont-ils pris avec la même sérénité ?
Cela, je ne peux pas très bien vous le dire. Mais cette maladie a engendré tout de même une séparation, une incompréhension, malheureusement un divorce. Cette maladie a été le déclenchement des deux années qui m’ont amené ici à Neuchâtel, où je fais cette exposition que vous voyez.
Et vous pouvez nous parler de ces deux années ?
C’est un concentré de beaucoup d’aventures, de miracles qui m’ont accompagné. C’était deux années de solitude qui ont transité entre une vie de père de famille qui accomplissait son travail ; j’étais encore conseiller communal dans la commune où j’habitais, où je possédais une maison. Tout cet environnement qui m’accompagnait, il a fallu faire une croix dessus par les choses qui sont arrivées et me retrouver tout seul, c’était la principale difficulté pendant ces deux années.
Vous viviez où pendant ce temps ?
J’ai vécu quelques mois dans ma voiture pendant l’hiver. Ensuite, j’ai vécu, accueilli chez des personnes ici déjà dans le canton. Ensuite, j’ai habité au Locle et maintenant à Neuchâtel.
Et toujours pour en revenir à la préparation de l’émission, vous me disiez : « Les moments où je n’avais rien, où je n’avais plus un sou vaillant en poche, c’est peut-être les moments où j’ai été le plus heureux dans ma vie parce que c’est à ce moment-là que certains miracles se sont accomplis ». Qu’est-ce que vous vouliez exprimer par là ? C’est un peu paradoxal de dire que quand on n’a plus rien, c’est là qu’on est le plus heureux. Comment expliquez-vous cela ?
C’est là qu’on est le plus heureux. Parce que quand je n’ai plus rien, c’est là que j’ai découvert la réalité de Celui en qui je me suis toujours confié, c’est-à-dire en Dieu et les miracles accomplis au moment où moi-même, je ne pouvais plus rien faire de ma propre volonté.
À travers des rencontres, des amitiés…
Des amitiés, des choses matérielles aussi, des aides, des gens qui m’ont proposé des logements quand je n’en avais plus, voire l’aide matérielle et surtout la dernière des choses merveilleuses qui m’est arrivée, c’est de connaître ma femme.
Il y a longtemps que vous avez fait la connaissance de votre femme ?
Il y a six mois. Il y a six mois, ma nouvelle femme, ma seconde femme.
Là, vous vous sentez particulièrement bien, maintenant ?
Oui, c’est un cadeau merveilleux.
Avec ce cadeau merveilleux, vous pourriez le concrétiser peut-être en nous interprétant un petit morceau de piano, car je crois savoir que le piano est votre deuxième violon d’Ingres, après l’aquarelle.
L’aquarelle et le piano sont deux choses qui m’ont été données en compensation de la maladie qui m’enlève beaucoup. Je veux volontiers vous jouer un morceau de piano et vous ferez connaissance de mon épouse pendant ce moment là.
Bien, merci.
Interview réalisée par Michel Coquoz
Texte retranscrit par Françoise Berthod