Mme Françoise Witschi-Valette : Peintre non-voyante
Je m’appelle Françoise. Je suis Française et suis en Suisse depuis quelques années. Je suis aveugle depuis l’âge de douze ans et demi, ce qui ne m’a pas empêché de continuer ma scolarité, après laquelle j’ai continué des études à l’Université, ce qui m’a permis de voyager à l’étranger avant de venir en Suisse.
Il y a quelques semaines, j’ai rencontré Jean Devost, ici, dans son atelier. Pourquoi j’ai eu envie de lui parler à lui plus qu’à quelqu’un d’autre, je n’en sais rien. C’était très spontané, la façon dont nous avons échangé des idées et je lui ai d’abord raconté que je faisais de la photo, ce qui nous a amenés à avoir de plus en plus d’échanges, et qui m’a permis d’avoir suffisamment confiance pour lui demander si je pourrais m’essayer à la peinture et au dessin avec lui.
Ici, je suis en train de poser le « Mastic Tape », ce qu’on appelle aussi le scotch de carrossier autour de feuilles d’aquarelles afin de ménager un cadre blanc autour de l’aquarelle pour permettre à la peinture de sécher de façon harmonieuse pour toute la surface de la feuille. Ce qui est délicat dans la pose de cette bande adhésive, c’est qu’il faut que je sois sûre que la largeur de la bande blanche qui reste au bord de la feuille soit partout égale et que cela soit bien droit. Avec les phalanges de mes petits doigts, je mesure au bord de la feuille pour m’aider à prendre des repères le long de celle-ci.
Je peux toucher à la peinture, aux couleurs. J’apprend à utiliser les pinceaux et je retrouve un petit peu l’usage de mes mains. Je les utilise souvent pour remplacer mes yeux, donc là, mes mains reprennent une place au bout de leur bras. Une place plus classique, je dirais, qui me sert à manier le pinceau ou le crayon. Lorsque je peins ici, je me sens très paisible, parce que c’est un moment que je prends à part dans la semaine et cela m’apporte beaucoup de tranquillité. Cela me permet d’être plus à l’écoute d’autres choses que ce que je vis dans la semaine. Prendre un moment à part pour réaliser quelque chose de personnel en utilisant mon imagination et en essayant d’être créative.
C’est peut-être parce que je suis curieuse de nature que j’ai envie d’apprendre de nouvelles choses, de ne pas m’enfermer dans une routine. C’est parce que j’ai cette soif de créativités et de relationnel qui me pousse à être tournée vers les autres plutôt que de me renfermer sur moi-même.
Bien que je sois aveugle, je suis consciente que je vis parmi des gens qui voient et parmi des gens qui ont une autre façon de communiquer que lorsqu’on n’utilise pas ses yeux. Pour moi, le dessin, la peinture, c’est aussi une façon de lancer des passerelles, de rester en communication avec les gens qui m’entourent dans la vie quotidienne.
Pour l’instant, dans mon entourage, peu de gens sont au courant que je fais de la peinture et du dessin parce que, pour moi, c’était déjà - comme je le dis, cela fait partie de moi depuis longtemps cette envie, c’est quelque chose qui me paraît ordinaire, mais ce qui a été vraiment extraordinaire, c’est d’avoir été accueillie ici par Jean. Donc, je n’ai pas fait trop de publicité autour de moi, mais les gens qui le savent ne sont pas surpris, parce qu’ils savent bien qu’avec moi, il faut s’attendre un peu à tout. C’est comme cela que je pense. Ils ont l’habitude de voir une chose après l’autre. De me voir faire et de participer a tellement de choses auxquelles (on pourrait dire) je ne serais pas sensée participer. Ils ont l’habitude. Pour moi, la peinture, ce n’est pas quelque chose d’extraordinaire même si ce n’est pas pratiqué par tous les gens qui ne voient pas. Ce n’est pas non plus une activité pour tous les gens qui voient. C’est quelque chose que je fais avec plaisir pour me détendre, pour faire quelque chose de créatif.
Quand j’arrive le matin à l’atelier, Jean vient à ma rencontre et moi, je me sens heureuse de lui apporter mon travail de la semaine et de venir ici pour pouvoir approfondir les techniques que j’ai déjà apprises et de pouvoir aussi me dire que je vais sûrement découvrir de nouvelles choses.
Je ne me projette pas forcément dans l’avenir, parce que je suis en plein apprentissage de nouvelles techniques, de façons de faire, pour arriver à peindre et je ne sais pas ce que je ferai plus tard. Je verrai plus tard comment je pourrai prendre de l’indépendance ou pas, selon les cas. Je sais que Jean veut ouvrir le cours à d’autres personnes aveugles ou avec d’autres problèmes. Est-ce que nous pourrons travailler tous ensemble ou est-ce que nous serons obligés de travailler séparément ? Je pense que dans un premier temps, nous travaillerons séparément et il y aura peut-être des moments où nous travaillerons ensemble. Peut-être jamais… Je n’en sais rien. C’est difficile à envisager maintenant, parce que mon apprentissage est trop récent pour que je puisse le dire.
Je pense que vivre, c’est savoir aller au-delà de la routine. Savoir aller vers les autres pour créer des liens, créer de la vie.
Texte retranscrit par Françoise Berthod