M. Philippe Zumbrunn : Maison des jeunes
M. Philippe Zumbrunn, l’ancien directeur de Radio Framboise et actuel instigateur de Radio Jazz International est né à Nancy au début des années trente. D’une mère française et d’un père suisse-allemand, il vécut les quarante premières années de sa vie à Paris, puis décida de s’installer en Suisse au début des années septante.
M. Zumbrunn, vous avez participé à l’élaboration et au fonctionnement d’une Maison des jeunes et de la culture à Colombes, en région parisienne. Qu’est-ce qui vous a amené à faire ce travail ?
Ce qui amène toujours, ce sont les relations de copain à copain et il y avait un directeur d’écoles qui était de ma génération, à peu près, qui était déjà un jeune directeur d’écoles et qui avait eu l’idée de suivre la mouvance de l’après-guerre, où il y avait chaque fois des idées qui commençaient à naître dans les années cinquante. Il faut savoir qu’en France, les mouvements de jeunesse sont très développés, que cela soit les scouts, les éclaireurs, les jeunesses socialistes, les jeunesses communistes, les jeunesses catholiques, etc. Il y avait donc pas mal de mouvements de jeunes qui avaient chacun leur local, chacun leurs activités, chacun leurs idées, mais qui manquaient tous de moyens chacun et puis, lui a eu l’idée de fédérer tout cela et de créer un lieu où tous les jeunes pouvaient se rencontrer, quelles que soient leurs obédiences religieuses, politiques ou autres… et puis l’idée de cette maison est née de cette manière. Là donc, c’est lui qui a été le moteur et bien sûr, il a fédéré autour de lui les gens dynamiques qui avaient quelques capacités pour pouvoir monter ce projet et bien sûr, j’étais impliqué tout de suite pour mes passions, qui étaient déjà, à l’époque, la photo, la musique et l’enregistrement. C’était le départ et j’étais impliqué à cause de cela.
D’accord. Quelles étaient les activités qui étaient offertes aux jeunes ?
Alors, au tout début, c’était une baraque comme on avait ici en Suisse : des baraques militaires, des baraques en bois, cela existait aussi en région parisienne ; des baraques désaffectées. La commune nous a octroyé cette vieille baraque inutilisée qui était assez grande et on a commencé par faire des activités sportives, un club de judo. Après, bien sûr, de mon côté, j’ai été nommé responsable des animations musicales et culturelles et du labo photos. Là, il y avait un bloc en béton qui était une ancienne centrale électrique. J’y ai monté le labo photos parce que c’était noir, bien sûr. C’était facile et j’ai commencé, là, à animer la découverte de la musique. À l’époque, chacun avait son petit scooter. C’était l’après-guerre, et sur mon scooter, j’amenais ma chaîne Hi-Fi de l’époque, tourne-disque, ampli et haut-parleurs et mes quelques disques et je faisais les présentations des disques qui venaient de sortir et puis j’étais le premier à présenter le fameux « Rock around the clock », de Bill Haley. Le 45 tours, je l’ai usé, car tout le monde voulait l’écouter. J’ai commencé à faire découvrir la musique aux jeunes et relativement jeunes qui étaient intéressés à venir participer à ces activités. Parmi ces jeunes, il y avait des regroupements de voyous, il y avait beaucoup à cette époque des quartiers plus ou moins chauds et là, à Colombes, c’était le rassemblement des villes voisines, - Gennevillier avec les chiffonniers, Nanterre avec les bidonvilles - il y avait les gitans d’un côté et les chiffonniers de l’autre, et ils se retrouvaient là. Parfois, il y avait des frottements et il fallait faire un peu l’ambassadeur pour calmer les esprits.
À l’intérieur de cette maison, cela a permis de regrouper ces différentes confréries, si l’on peut dire, et ils ont appris à se connaître et à se respecter ?
C’était le but justement de ne pas avoir des rassemblements isolés où chacun s’affrontait de loin, plus ou moins. Ne parlons pas des voyous, mais des mouvements de jeunesse. Et alors là, cela a permis justement de faire un petit peu l’évolution, de trouver un rassemblement d’esprit, de se connaître beaucoup mieux, parce que, bien sûr, il y avait les jeunesses chrétiennes comme il y avait les jeunesses communistes ou il y avait les scouts de France ou les éclaireurs qui sont chacun avec leurs obédiences religieuses séparées, etc. Ce qui a permis de trouver un dénominateur commun et j’ai encore oublié les activités sportives. On a fait le judo et le club de cinéma. On faisait un club de cinéma d’arts et d’essais où j’ai vu au moins dix fois, le « Le Cuirassé Potemkine » par exemple et « Nuit et Brouillard », les premiers films d’après-guerre, les premiers films mythiques qui restent toujours des films de ciné-clubs. J’ai aussi moi-même découvert le cinéma qui n’était pas trop mon fort. Donc, c’est vraiment une ouverture d’esprit, même pour moi. Cela m’a aussi ouvert l’esprit.
Cela vous a aussi obligé à avoir un contact avec ces jeunes que vous n’auriez pas forcément eu en restant dans une vie normale…
Absolument ! J’étais dans une famille plus ou moins bourgeoise, aisée… Comme mon père avait une entreprise, j’étais automatiquement un peu plus aisé que tout le monde. Je me suis dit : « Pourquoi rester tout seul, autant faire profiter les autres de mes connaissances. » De là est venue l’idée de faire ce club photos pour apprendre la photo à tout le monde et l’animation musicale pour faire découvrir les disques, les premiers disques d’Elvis Presley et après c’est Johnny Hallyday qui est arrivé etc.etc. Joan Baez, Bob Dylan, enfin toute cette mouvance des années cinquante, soixante.
Est-ce que vous avez eu la chance de créer une scène dans le cadre de cette maison et de faire venir des artistes ?
Alors cela, c’était la deuxième étape. Car, après la période expérimentale de cinq ans dans cette baraque, on a pu prouver à la municipalité qu’on était capable de faire quelque chose de bien et là, la municipalité par chance - on a eu deux municipalités une de droite, une de gauche - et là, elles ne se sont pas disputées. La suivante, qui était de gauche, a emboîté le pas de la première qui était de droite et qui avait obtenu les subventions. Là, cela se chiffrerait on peut dire un baraquement qu’aujourd’hui en franc suisse, par rapport à ce qui existait là-bas, cela ferait bien 50 millions. Un énorme bâtiment avec toutes les activités, les salles de spectacles, le restaurant de deux cents places. Une salle de spectacles complètement moderne de 450 places, avec… à l’époque il y avait les films stéréos et multicanaux, cela commençait les multicanaux, TodAo, je ne sais pas si cela vous dit encore quelque chose, on n’en parle plus aujourd’hui malheureusement. C’étaient des films très larges, de 70 mm, avec de la haute définition. J’ai équipé cette salle de projecteurs 70 mm, qui sont maintenant désuets bien sûr, mais quand même je me suis mis là avec l’équipement le plus moderne, avec une scène avec tous les équipements pour faire de la création théâtrale, du spectacle, une cabine de son, une cabine d’éclairage. Là je me suis donné, j’ai travaillé de concert avec les architectes, j’étais le conseiller des architectes pour dire : voilà, il nous faut cela et cela….
C’est une grande chance quand on peut construire soi-même, quand on a les moyens aussi…
Oui ! Car tous les copains, collègues de ce projet n’étaient pas du tout dans la technique. Ils étaient plutôt dans l’idéologie, le social et moi j’étais le seul capable de comprendre la technique, de discuter avec les architectes : pour le labo photos, il faut ça et ça. La discothèque, sonothèque. Ce n’était pas le terme discothèque d’aujourd’hui, c’était discothèque de l’époque, on écoutait des disques pour faire des animations et j’expliquais, je faisais des animations tous les samedis après-midi à tous les jeunes pour expliquer que le rock c’est cela, parce que le rock il vient d’Amérique etc. Cela m’a permis d’avoir des salles choisies pour les différents cours, aussi bien pour les jeunes filles, faire des cours d’art ménager, des cours de sténodactylographie, des cours de langues (anglais et allemand), la couture. Tout cela était inclus dans cette maison.
C’était presque un palliatif à l’école ?
C’était un complément pour pouvoir former les jeunes après l’école. Pour pouvoir leur donner la possibilité d’assouvir leurs passions, à ceux qui avaient envie de compléter leur cours de langues etc. qu’ils n’avaient peut-être pas suivi correctement pendant la période scolaire de pouvoir se perfectionner après coup et chacun qui commençait à rentrer dans la phase active du travail, cela leur donnait des moyens de compléter leur formation. C’est un peu ce que j’ai dû faire.
Je crois qu’une fois, vous avez pris une bande de « loubards », de blousons noirs et vous les avez amenés à un concert.
Oui.
Vous pouvez nous raconter cette anecdote.
C’est un événement qui m’a demandé énormément de travail. C’est parti d’une animation du samedi après-midi où je rassemblais tous jeunes de toutes obédiences confondues, que cela soit des voyous ou pas des voyous. Ils venaient tous écouter la musique que je présentais par rapport à mes disques, etc. Et c’était l’époque de Joan Baez et là, elle donnait un concert à la salle Pleyel, ce qui n’est pas rien, c’est le Victoria Hall de Genève, c’est vraiment un théâtre hyper select de Paris et là, je leur ai dit : « Si ça vous intéresse découvrir la vraie diva américaine qui amène la chanson populaire - Joan Baez et Bob Dylan c’étaient vraiment le grand rush populaire des années soixante. » Je leur ai dit : « Je veux bien vous amener là, mais il faudra aussi apprendre à vous bien tenir et j’ai loué un car et pendant le voyage je leur ai dit il y a cinquante places, et vous savez que dans cette salle, s’il se passe le moindre malaise, on vous met dehors. Vous êtes venus là pour assister à un spectacle, respecter ce spectacle. Et cela s’est parfaitement bien passé. Extraordinaire. Pour moi, c’était une victoire, simplement formidable.
Vous avez même été président de cette maison pendant douze ans.
Oui, pendant douze ans.
Et en fait, vous avez terminé cette activité en mai 1968. Que s’est-il passé ?
C’est-à-dire, on me comprend, j’étais un Suisse de l’étranger, habitant Paris. De là, finalement, on reste quand même avec la fibre suisse de départ et la fibre suisse, on sait très bien que c’est : « propre en ordre ». Mon père était Suisse allemand. Il m’a aussi habitué à être correct, honnête, propre en ordre, et là je dirais que la vague d’anarchie qui a sévi pendant mai 68, les bouleversements qui sont nés de mai 68 ne m’ont pas tellement plu et je me suis dit : « Bon, c’est le moment de me décider. Est-ce que je reste habiter en France ? Car c’était aussi la période où moi j’avais fini ma période de travail avec mon père - est-ce que je continue à habiter en France ou est-ce que je change carrément de pays et je vais m’installer en Suisse ? » C’était le détonateur qui m’a fait décider, avec ma femme, de pouvoir dire : « Voilà, on va carrément couper court », puisque je ne me plaisais plus du tout avec la manière de vivre des Français de l’époque et tous ces bouleversements qui se faisaient vraiment avec anarchie. Cela n’était pas tellement bien géré, tout cela. Voilà la raison pourquoi je suis venu m’installer en Suisse. Il m’a fallu quatre ans de préparation. En 1972, je suis arrivé ici.
Interview réalisée par Daniel Zumbrunn
Texte retranscrit par Françoise Berthod