M. Philippe Zumbrunn : Photos de jazz
M. Philippe Zumbrunn, l’ancien directeur de Radio Framboise et actuel instigateur de Radio Jazz International, est passionné de photographies et de jazz. Il possède une collection unique de clichés des plus grands musiciens des années 50.
M. Zumbrunn, tout au long de votre vie et de votre carrière, vous avez accumulé un très grand nombre de clichés, de photographies de jazz. D’où vous vient cet amour, cette passion pour la photo ?
La passion a démarré avec le jazz, bien sûr. Le jazz a été amené à Paris à l’époque de la Libération. Les Américains sont arrivés et comme on connaît l’armée américaine, ils arrivent avec tout leur staff et même leur radio. À l’époque, les FM n’existaient pas, c’étaient les ondes moyennes, bien évidemment. Et ils ont créé leur radio pour leurs militaires parce qu’il y avait pas mal de campements militaires autour de Paris. Et, là j’ai découvert ça et je me suis passionné pour le jazz que je connaissais déjà en pointillé parce que le jazz avant l’arrivée des Américains - le jazz pendant la guerre - c’était limité à Jango Reinhart, Stéphane Grapelli et puis quelques musiciens francophones qui faisaient du pseudo jazz pour ne pas déranger l’occupation allemande. Mais après, bien sûr, cela s’est déchaîné et là j’ai commencé à découvrir ce que c’était que le jazz américain dont on n’avait pas la possibilité de connaître avant leur arrivée. Les premiers concerts de Nat King Cole, c’est déjà du jazz, pas country mais populaire, enfin de la belle chanson. Les Frank Sinatra, Count Basie, Miles Davis bien sûr, etc. etc. Je ne vais pas citer tous les musiciens. Mais moi, j’ai flashé pour cela et puis c’est ce qui m’a après déterminé à approfondir, à commencer à acheter des disques et puis à me dire : « Tiens, je vais aller au concert. » Puis je me dis : « C’est un peu bête d’aller au concert sans en prendre des souvenirs photographiques », puisque ma passion de la photo avait démarré grâce à mon père, qui lui-même avait un bel appareil photo de l’époque et qui développait ses films lui-même, ses films noir/blanc. J’avais donc appris à aider mon père et la passion m’a été communiquée de fait.
Je suis parti à l’Olympia, dans ces grandes salles parisiennes, avec mon appareil photo et je me suis vite aperçu que sans flash, on ne pouvait rien faire parce que les films noir/blanc de l’époque n’étaient pas très sensibles et que le flash était à sa naissance. C’était des flashs à ampoules à l’époque. Alors les ampoules, ça durait une fois, la lumière était grillée. Il fallait partir avec une valise d’ampoules de rechange et cela commençait à être un peu désuet. Et grâce à mes activités à l’usine de mon père, je me suis fabriqué un flash électronique moi-même. Et là, c’était imposant quand j’arrivais à la réception des salles de concerts, je disais que j’étais journaliste, délégué pour un journal suisse car avec un nom comme Zumbrunn, on peut dire qu’on est Suisse, facilement.
C’est peut-être la seule fois où vous avez été content d’avoir un nom suisse allemand en France ?
Absolument. Non, ce n’était pas tellement évident à l’époque d’avoir un nom suisse allemand en France. On était trop assimilé aux sales « boches » parce que la période d’après-guerre, c’était cela. Et là, effectivement, cela m’a servi à quelque chose et là j’ai pu œuvrer absolument comme je le voulais. C’est-à-dire, on n’était que deux, voire trois photographes au maximum dans une salle, ce qui faisait que là, on était assimilé à des photographes professionnels, alors que j’avais à peine vingt ans et que j’ai pu œuvré comme je le voulais… Alors, c’était une satisfaction monumentale et puis après cela a duré une dizaine d’années comme cela.
Cette passion a toujours continué, même si vous l’avez mise en veilleuse quelques années…
Oui.
Vous avez repris cela une fois en Suisse ?
Je l’ai mise en veilleuse, point de vue concerts de jazz, quand j’ai déménagé pour venir m’installer en Suisse. Et c’est là où je n’ai pas eu les contacts avec les milieux du jazz tout de suite et là, j’ai continué la photo, mais bien sûr en touriste. J’ai beaucoup voyagé, heureusement, j’ai aussi des souvenirs de tous les pays du monde ou presque. J’ai la chance d’avoir une collection de photos qui, à part le jazz, est aussi assez importante, surtout mon voyage en Chine d’il y a vingt ans. C’est extraordinaire, surtout quand on en parle beaucoup de la Chine en ce moment. Je peux sortir mes photos d’il y a vingt ans, c’est assez intéressant.
Ce sont deux mondes différents…
Complètement. Donc, c’est ce qui fait que j’ai pu redémarrer la photo de jazz grâce à mes contacts avec le Festival de jazz de Montreux et Claude Nobs, avec qui je me suis lié d’amitié assez vite et qui m’a permis de replonger dans le domaine du jazz photographique et enregistrement aussi, depuis 1978, ce qui fait que j’ai une petite coupure, mais qui est partie de plus belle maintenant ! D’ailleurs, maintenant, je ne loupe pas un seul festival. Je suis omniprésent. Les gens me reconnaissent dans la rue : « Ah ! Je vous ai vu à un concert de jazz… » Voilà, c’est comme cela que ça se passe.
Maintenant, vous faites même des expositions ?
Alors, maintenant j’ai eu la chance d’être sélectionné par la FNAC pour exposer. C’était au début de cette année. Cela a été pour moi un challenge auquel je ne m’attendais absolument pas parce que la photo, pour moi, était une passion personnelle et je n’imaginais pas pouvoir l’exploiter un jour, sauf que maintenant, j’ai envie de l’exploiter. Je me suis rendu compte qu’il y avait des trésors, surtout des photos d’il y a 50-55 ans. Aujourd’hui, elles font figure d’archives importantes, surtout les musiciens que j’ai photographiés à cette époque-là, dans les années 1950-1960, ils sont tous morts maintenant, c’est clair. Moi, j’ai eu la chance d’être jeune à ce moment-là et d’être encore toujours là.
Vous pensez aussi créer un livre avec ces photos ?
C’est un projet que j’ai depuis déjà trois ans, ça fait longtemps que j’ai ce projet là ; mais c’est un projet énorme parce que trier des dizaines de milliers de photos, les traiter, les préparer pour l’impression, faire les commentaires, la mise en page, c’est un boulot à temps complet pour presque une année. Pour l’instant, je n’ai pas le temps, mais c’est un projet que je maintiens à l’ordre du jour. Cela va venir.
Vous n’êtes pas prêt à le faire sous-traiter par quelqu’un, vous allez le faire vous-même ?
Oui, il faut absolument. Le texte - je ne suis pas un écrivain, je ne suis pas un spécialiste de l’écriture - alors là, j’ai un ami qui est un spécialiste du jazz, et qui écrit très bien, qui est d’accord de collaborer avec moi pour faire les textes, parce que cela mérite aussi d’avoir des anecdotes. Les raconter, c’est autre chose. Parler comme cela, cela va très bien, mais l’écrire c’est encore autre chose, une autre façon de formuler.
C’est un autre métier ?
Un autre métier.
Je crois que vous avez gardé pratiquement tous vos appareils photos de l’époque.
Oui, ça c’est un peu mon défaut. Je ne jette jamais rien, ce qui fait que quand on vient chez moi, eh bien c’est une caverne d’Ali-Baba. Effectivement, j’ai peut-être une cinquantaine d’appareils photos y compris le tout premier appareil photo, y compris l’appareil jetable et je me dis : « Tiens, cela sera des documents. » Peut-être que dans dix ans, on verra un appareil jetable. Tout cela, ça fait une vitrine, enfin même elle est trop petite maintenant. Il y a encore des caisses à côté. Effectivement, j’ai conservé tous les appareils photos depuis mon plus jeune âge, depuis que j’avais douze ans. Je les ai tous encore.
Vous pensez en faire un musée ou quelque chose ?
Justement ! Cela fera partie de mon projet à long terme, de pouvoir présenter tout cela, de mettre en exergue, montrer un peu l’histoire de l’appareil photo. J’ai même le premier Polaroïd. Le gros Polaroïd qui était sur film 6/9 à l’époque, à soufflet, mais un énorme appareil. J’ai la chance que mon père, fou de photos comme moi, m’ait transmis cette folie. Il l’avait acheté et me l’a donné pour que je puisse le conserver dans mes archives. Pour ça, je suis fier d’avoir un peu l’histoire du Polaroïd et d’avoir aussi l’histoire des appareils photos.
C’est une passion dévorante. C’est clair que la photo, on achète toujours le dernier modèle d’appareil, c’est dévorant dans tous les sens. Cela dévore les budgets.
Surtout quand on est quasi professionnel…
C’est cela. J’économise, il me faut encore un bout de temps pour acheter le tout nouveau Nikon D2X - je ne sais pas si cela vous dit quelque chose - comme je n’ai que le D70, qui est le nouveau de la nouvelle génération qui est semi pro et je rêve du D2X qui est vraiment la bête.
La Rolls-Royce
Mais c’est quand même Frs 7'000.-
Interview réalisée par Daniel Zumbrunn
Texte retranscrit par Françoise Berthod