M. Philippe Zumbrunn : Ingénieur du son
M. Philippe Zumbrunn, l’ancien directeur de Radio Framboise et actuel instigateur de Radio Jazz International, a une formation d’ingénieur du son. Perfectionniste dans l’âme, il tente de reproduire avec la plus grande fidélité et la plus haute qualité les musiques qu’il aime.
M. Zumbrunn, vous êtes ingénieur du son. Est-ce la passion de la technique qui vous a amené à choisir ce métier ou est-ce l’amour de la musique qui vous a forcé à devenir technicien ?
C’est la deuxième formulation, en ce sens que… et est mélangé avec la technique, c’est évident, mais c’est vrai que je suis né dans une famille de musiciens et mélomanes où la musique avait beaucoup de place, tenait beaucoup de place dans la vie familiale. Lorsque mon père, voyant mon don pour l’électronique, m’a demandé de lui construire une chaîne Hi-Fi, je me suis rendu compte de la difficulté qu’il y avait d’avoir de bons enregistrements. Parallèlement à cela, j’ai commencé à manipuler les premiers magnétophones enregistreurs dans les années 50 et là, je me suis rendu compte aussi qu’il y avait pas mal de problèmes à résoudre au niveau de la prise de son pour faire des bons enregistrements, pour pouvoir écouter sur une bonne chaîne Hi-Fi.
Et de là, tout cela mélangé a fait que je me suis dit : « Je vais m’essayer et comme j’avais accès - on en a parlé - à une Maison de la culture où j’ai pu enregistrer tous les spectacles. Là, je me suis un peu jeté dans l’arène, à faire des enregistrements de spectacles et là, j’ai pu affronter l’apprentissage et le perfectionnement de l’enregistrement en achetant des bons micros, en sachant où les mettre. Parce que le problème, c’est de savoir où doit-on mettre les micros pour une bonne prise de son ! Cela a été un grand apprentissage, qui après a été vers le paroxysme où là vraiment j’ai été jusqu’au fignolage. Actuellement, je vais dans tous les petits détails en achetant les meilleurs micros du monde qui, malheureusement, coûtent une fortune. On ne peut pas acheter quand on est jeune, mais que je peux plus facilement acheter maintenant. Donc, effectivement, il y a une évolution qui a duré très longtemps, plus de 45 à 50 ans.
J’ai eu l’occasion de venir chez vous et de voir des enceintes, des colonnes, plus précisément, car elles ne sont pas vraiment enceintes, puisqu’elles n’ont pas de caisse de résonance. Vous arriveriez à nous décrire un peu ces appareils ?
C’est une technologie que j’ai eu la chance d’approcher dans le sens que - une période de ma vie avant de faire de la radio – j’ai touché… c’est d’ailleurs la raison pour laquelle je suis venu en Suisse, pour développer la vente de matériel haute fidélité, de très haute gamme pour vraiment les mélomanes et les audiophiles (le terme c’est audiophiles). Et là, pour les gens qui ont les moyens, car une chaîne Hi-Fi de ce genre là ne se calcule pas en milliers de francs, mais en dizaines de milliers de francs. Un client a acheté pour 300'000.-, c’est pour dire que cela peut aller très très loin.
Effectivement, j’ai vendu dans les années 1980-85, cette fameuse paire de haut-parleurs que vous avez pu voir qui a une technologie vraiment extraordinaire et qui est complètement hors du temps. Ce n’est pas du tout comme une enceinte de haut-parleur normale, mais un panneau plan avec des systèmes de haut-parleurs. Ce ne sont pas des membranes, c’est difficile à expliquer tant que l’on ne le voit pas. Le mieux, c’est de présenter une photo de cela. À expliquer, ça utilise une technologie qui a été mise au point par un des deux ingénieurs de Cap Canaveral : c’est-à-dire qu’il y avait Von Braun pour la partie atomique et M. Oscar Heil, qui était l’inventeur de la partie physique des fusées stratosphériques et qui lui, était passionné de musique et qui a développé un département, pendant qu’il travaillait pour les fusées. Il a utilisé ses temps morts pour lui, ses temps de loisirs pour développer des haut-parleurs complètement d’une technologie. Voilà comment est né ce haut-parleur.
C’est quasiment des haut-parleurs extraterrestres !
Oui, quand on les voit comme cela. Oui, on peut le dire. Par contre, pour ne pas être trop présomptueux, on peut dire que c’est l’un des cinq meilleurs haut-parleurs du monde, ce qui permet d’avoir une référence sonore et quand vous arrivez chez moi, vous dites : « Vous n’avez jamais entendu un son comme cela et c’est vrai. » C’est très difficile à pouvoir entendre une perfection pareille.
Lorsque vous êtes venu en Suisse, vous avez été importateur de matériel. Vous avez vraiment importé de la technique de haute gamme. Est-ce que vous avez eu des contacts faciles avec des Suisses, par exemple M. Kudelski, qui fabrique, lui aussi, du matériel haute gamme ?
M. Kudelski, c’est encore une anecdote séparée. Car M. Kudelski père, Stéphane Kudelski, qui est à l’origine du magnétophone transportable et de cette usine importante qui est en Suisse, je l’ai connu à Paris, lorsque justement j’étais dans ce milieu marginal de la qualité sonore et lorsque j’ai acheté mon premier Revox, à lampe stéréo, le premier qui est sorti. C’était le même importateur qui était l’importateur des Nagra et il m’avait convoqué à une conférence de presse où M. Kudelski était là. Il nous a présenté son premier magnétophone 4S stéréo, le premier qui était l’émanation de celui que l’on voyait dans toutes les radios, ce qui m’a mis en contact. Il m’a dit : « Si un jour vous venez en Suisse, venez me voir ». Et là donc, j’ai fait connaissance de M. Kudelski. On a gardé cette amitié qui s’est transférée sur son fils qui me connaît aussi. On se connaît bien. On ne se voit pas tous les jours, c’est clair ! On se voit une fois par année peut-être, mais l’on garde des relations intéressantes et j’ai eu cette chance de pouvoir avoir des contacts avec des personnalités de ce genre. C’est une chance.
Vous avez aussi monté une maison de productions. Comment cela s’est-il fait ?
Alors, c’est venu du fait qu’au travers de la radio, je recevais souvent des artistes qui s’auto-produisaient. Le fait de s’auto produire, d’avoir son disque sans label, sans code, sans références, sans numéro d’inscription, c’était un handicap pour ces artistes puisqu’ils ne peuvent pas entrer dans le réseau de distribution normalisé que l’on a maintenant. Si on n’a pas un code barre, une référence, si on n’a pas la référence ordinateur, on ne peut plus être vendu dans les grandes chaînes de vente de disques. Là m’est venue l’idée de créer un label puisque j’en avais la possibilité grâce à la radio, de faire aussi la promotion. Je me suis dit : « Pourquoi ne pas créer un label pour venir en aide aux artistes que j’aurais moi-même sélectionnés. Car, il y a tout de sorte d’artistes - débutants ou moins débutants-. J’ai fait une première sélection et c’est en 1998 que j’ai commencé à démarrer ce label. J’y pensais déjà depuis un certain temps et jusqu’à aujourd’hui, je me suis un peu ralenti, ces derniers temps. J’en suis à une vingtaine de disques que j’ai produits. Je continue maintenant à me sélectionner surtout sur le jazz qui est un milieu musical beaucoup plus fiable et plus facilement vendable dans le temps, car la chanson est un milieu encore tout à fait différent.
La chanson est plus ou moins prévue pour être écoutée par tout le monde, par n’importe qui, pourrait-on dire, alors que le jazz ce sont vraiment des passionnés, des amateurs qui sont très fidèles.
Oui, c’est plus sélectionné et cela a une durée de vie plus longue parce que la chanson, malheureusement, c’est une question de mode et cela dure six mois, un an et après si l’on ne renouvelle pas, alors qu’un disque de jazz peut durer cinq, dix ans, parce que c’est une musique immuable.
Avec le matériel de haute gamme et de pointe, de dernier cri que vous aviez, vous avez pu vraiment pousser la perfection du son à son paroxysme…
Oui, parce que j’ai eu de la chance. J’ai dit tout à l’heure que j’avais une bonne relation avec M. Kudelski et il m’a permis d’avoir en mains on peut dire la Rolls Royce de l’enregistreur. Même s’il est portable, c’est quand même la Rolls Royce, ce qui m’a permis de commencer à faire des enregistrements dont on parle toujours, par exemple la Chorale du Brassus, des enregistrements de musique classique qui ont été enregistrés sur Nagra et quand je dis que c’est la Rolls Royce, c’est-à-dire que c’est un enregistreur qui permet d’avoir le paroxysme de la qualité pour autant que l’on mette de bons micros au départ. L’enregistreur ne fait pas tout si l’on n’a pas de bons micros, et bien placés. Là, cela m’a permis d’approfondir et de me dire : j’ai un bon enregistreur, il faut lui mettre aussi des bons micros. Il n’y a pas que les micros, il y a aussi les câbles, tout ce qui va avec. On ne peut pas s’imaginer. Tous les petits détails rentrent en ligne de compte et là, évidemment, j’ai aussi perfectionné grâce à la source d’enregistrement que j’avais en mains, et ça m’a permis de dire, là j’ai fait un défaut, là j’ai fait une erreur, etc.
Grâce à mes haut-parleurs de référence, grâce à tous ces moyens là, ça m’a permis d’améliorer et maintenant on en est à une période où tout est numérique. Il y a des enregistreurs numériques qui permettent d’enregistrer non plus en deux pistes directes stéréo comme avec le Nagra. Il fallait là aussi savoir placer les micros pour avoir le mixage stéréo direct. Alors que maintenant, c’est plus facile. On enregistre en 24 pistes, 8, 16 ou 24 et après on mixe tranquillement à la maison, après. On stresse beaucoup moins, mais c’est moins réaliste que la prise de son que j’avais beaucoup développée dans les années 80 où d’enregistrer un orchestre symphonique de 80 à 100 musiciens comme l’Orchestre philharmonique de Londres que j’ai enregistré pendant de nombreuses années où là, on enregistre en 24 pistes, mais aussi en 2 pistes et savoir où mettre les micros, c’est une belle expérience. Cela n’est pas donné à tout le monde et j’ai eu la chance d’être formé par l’inventeur de la prise de son à deux micros sur têtes artificielles qui est un inventeur français, qui a été le premier à faire les films stéréo dans les années 1930, c’était Napoléon d’Abel Gance, vraiment une très grande référence cinématographique et c’est ce Monsieur qui, avant que je quitte la France, m’a permis de découvrir cette méthode et je l’ai utilisée pendant presque 20 ans cette technique là. Tout cela, ce sont des détails qui font que l’on se passionne pour la prise de son, on se passionne pour la reproduction sonore et l’amalgame des deux, qui fait que l’on arrive à faire des disques qui peut-être sont un petit peu différents des autres avec la meilleure prise de son et aussi avec le mixage. En fait, on peut faire une prise de son, mais après ne pas savoir mixer lorsqu’il y a plusieurs pistes quand il y a des chanteurs, des chanteuses, savoir mettre la voix avec la vraie voix, pas des voix transformées en voix de garage, des filtrages catastrophiques, avec une voix naturelle, la plus naturelle possible, cela est aussi une référence de pouvoir parvenir à atteindre cet idéal. Alors, c’est cela que j’ai approfondi et que je continue d’ailleurs.
Interview réalisée par Daniel Zumbrunn
Texte retranscrit par Françoise Berthod