Monsieur Beberto
Kumbaro : L’Afrique
Mesdames et Messieurs bonjour et
bienvenue sur Télé Objectif Réussir qui, aujourd’hui, se met aux couleurs de
l’Afrique, puisque nous invitons Beberto, congolais
de son état. Bonjour Beberto ou plutôt « Aimebote ».
« Aimebote ».
Beberto, cela fait
quelque temps que tu es en Europe déjà. Tu as commencé ta vie à Kinshasa.
Est-ce que tu peux nous raconter un petit peu comment cela se passait à Kinshasa,
à l’époque où tu y vivais ?
À
notre époque, nous, on a eu de la chance à cette époque-là. C’était juste après
la colonisation. Kinshasa, c’était bien. On avait des écoles comme ici. Tout
était bien. On avait cette chance-là que nos enfants n’ont pas eue, tout est
détérioré. Je regarde parfois la télé ici et quand je vois l’université, tout ça,
cela me fait triste.
Vous étiez sous quel régime à l’époque,
Mobutu ?
Mobutu,
il est venu après. Avant, c’était le président Kasavubu,
juste après l’indépendance et Patrice Lumumba, le premier ministre qui s’est
fait assassiner. Et puis il y a eu l’époque de Mobutu, après son coup d’État.
La suite, vous le savez… comment cela s’est passé.
Un jour, tu décides de venir en Europe.
Pourquoi l’Europe, qu’est-ce qui motive tant d’Africains à venir en
Europe ?
Cela,
c’est une très bonne question. L’Europe, c’est un peu l’Eldorado. Vous êtes
dans un quartier, tu vois ton voisin à côté. Vous étiez là, six mois, deux ans
après, il revient. Il a des bagnoles. Tout cela change. Cela motive tout le
monde et surtout toutes les photos que les gens font ici et qu’ils envoient
là-bas. C’est la santé, comment la personne est habillée. Tout cela attire du
monde. Comme le Congo, celui là qui m’a donné le plus l’envie de venir en
Europe, c’est Papa Wemba, avec ses chansons quand il
chantait : « Apporte-moi le manteau, il fait froid, je suis dans le
métro ». Nous, on était dans un coin avec des copains et on a dit d’un
coup : « Il faut qu’on y aille ».
Justement, Papa Wemba,
qui était un petit peu l’inventeur de la « sape ». C’est de là que
cela vient. On vous voit souvent habillé de toutes les couleurs, c’est vraiment
Papa Wemba qui a donné cette influence ?
J’irais
encore plus loin. Je me rappelle en 1966 ou 1968, je
ne sais plus. Déjà quand cela a commencé à révolutionner l’arrivée de Johnny
Hallyday à Kinshasa. C’est lui qui est venu avec des pattes d’éléphant, avec
des boutons. À partir de là, cela a commencé à changer. Papa Wemba est venu après avec toutes ses griffes, Jean-Paul Gaultier et tout ça. Alors, tout le monde a suivi comme
c’était la star. Il ne parlait que de cela. Tout cela faisait rêver.
L’Europe, le pays en couleurs... Est-ce
qu’il n’y a pas une petite désillusion quand même ?
Oui,
la grande désillusion car nous, on croyait vraiment l’Europe, c’est en
couleurs ! C’est comme tu regardes à la télé. Le jour où je suis arrivé en
Europe, je vois le même ciel. Voire même, on croyait il n’y a pas la terre, il
n’y a pas la forêt. Tout est bétonné. Tu es impressionné, surpris.
Il y a quand même un temps d’acclimatation.
Tu as mis du temps à t’adapter ou s’est allé direct ?
Alors
moi, quand je suis arrivé, c’était en plein hiver. Cela m’avait fait, je ne sais
pas comment expliquer cela, je suis sorti de l’avion, cette fraîcheur. Je
sentais quelque chose qui me collait à la peau, mais cela fait vraiment bizarre
de sentir cela, mais après, tu t’adaptes. Moi, je supporte plus le froid que le
chaud.
Que le chaud.
Avec
le soleil ici, j’ai de la peine. Des fois, je supporte bien.
Des envies de retourner au Congo quand
même ?
Oui,
c’est mon pays. Je voudrais bien retourner, mais il faut que tout soit
stabilisé, parce que ceux qui sont là-bas, ils veulent tous partir et toi, tu
es ici, et tu veux aller là-bas. J’en connais beaucoup ici quand ils ont
voulu : « Moi, je rentre ». Ils ne font pas six ans, c’est trop.
Ils reviennent parce que cela ne va pas, puisque la monnaie est tout le temps
dévaluée. Le matin, tu achètes le pain à 5.- et le soir, c’est 7.-. Même si tu
as des millions, comment tu vas fonctionner. Des conditions pareilles, c’est un
peu difficile.
Justement, actuellement, est-ce que vous
êtes plutôt dans un régime démocratique ou un régime dictatorial ?
Je
vois… dictatorial. La démocratie, il n’y a pas de démocratie. Sinon, il n’y
aurait pas de guerre, tout ce bordel qui se passe là-bas.
Tu as fait un petit séjour en Angola et
après tu es allé au Portugal. Tu es allé en France, tu es arrivé en Suisse.
Raconte-nous un petit peu ce trajet, car c’est quand même un trajet assez
incroyable. Tu as beaucoup voyagé, tu as vu beaucoup de choses.
C’est
vraiment le parcours d’un combattant. Quand je suis parti de Kinshasa, tous on
cherchait le moyen de sortir du pays, alors je suis passé en Angola en 1988. Je
suis resté, je crois, une année trois mois et je suis venu au Portugal,
Justement l’Angola, c’était un pays en
guerre à l’époque ?
À
l’époque oui. Maintenant, c’est plus tranquille que le Congo.
C’est plus calme. Comment t’as vécu
justement, l’arrivée dans un pays en guerre, cela devait être une triste
ambiance ?
Il
restait moins un que je rentre au Congo. La frontière où je suis arrivé, il y a
deux kilomètres de terrain qui faisaient un terrain neutre. Alors, jusqu’à ce
que l’on ait traversé cela, j’arrive de l’autre côté, c’est une autre ambiance.
Il n’y a pas de bruits d’oiseaux, il n’y a rien. Tu n’entends même pas les
chiens aboyer, tellement il y a des balles, des bombes qui tombent. Tout le
monde a peur. À deux kilomètres de là, une ambiance folle. Des bistrots, des
gens qui dansent. Tu arrives là et tu dis : « Qu’est-ce que je suis
venu faire là ? » et ces gens d’Angola. Quand il y a eu l’indépendance
d’Angola, le président Neto, il n’avait pas vraiment d’armée. Lui, qu’est-ce
qu’il avait fait ? Il a donné des armes à tout le peuple. Là-bas, tout le
monde à une kalachnikov. Tu bois, tu bois ta bière. Quand tu es pété, tu sors
la kalachnikov et tu commences à tirer partout. Alors, nous on n’était pas
habitué à cela. Tu arrives là et tu es tout… tu flippes. C’est l’horreur.
Après ce séjour en Angola, c’est à ce
moment-là que tu as bougé en Europe ?
Oui,
justement. Quand je suis parti de l’Angola, je suis venu au Portugal. Au
Portugal, je suis resté, je crois, six mois et je suis reparti en France.
De l’Angola au Portugal, comment tu es
arrivé au Portugal en fait, par bateau, par avion?
Non,
non, par avion. J’avais pris l’avion jusqu’au Portugal, à Lisbonne.
Petit séjour au Portugal, tu bouges en
France après ?
Oui,
après le Portugal, je suis resté six mois et je suis parti en France. Je
n’avais pas vraiment l’idée de partir du Portugal, puisque j’étais bien,
j’étais embauché, j’avais un boulot, j’avais une maison que je ne payais pas.
Mais des copains en France : « Il ne faut pas rester là-bas, c’est
l’Afrique. Là-bas, ce n’est pas l’Europe. La vraie Europe, c’est ici ». Je
me dis comme ils sont là depuis longtemps, je me dis : « je me
casse ». Mais quand je suis arrivé à Paris, c’était la déception, je ne te
dis pas. Les ghettos, les murs, il y avait les moisissures partout, l’eau qui
coulait sur les murs. J’ai pleuré, mais eux ils rigolaient. Tu es dans
l’engrenage, mais là tu peux plus bouger, tu restes là. Après tu t’habitues à
ce genre de situation.
Justement, cruelle désillusion. On sait
que
Oui.
Après, c’est ton arrivée en
Suisse ?
Alors
Cela fait justement quelques années que
tu es en Suisse. Tu as travaillé dans divers secteurs, notamment tu as beaucoup
bossé dans le bâtiment.
Oui,
mon premier boulot ici, j’ai commencé avec les échafaudages et après comme il
n’y avait pas assez de boulot, je ne voulais plus faire cela, j’ai dit : « J’arrête
et je reste manœuvre dans le bâtiment ». J’ai fait cela pendant neuf ans.
Maintenant, cela a un peu changé puisque j’ai fait une formation au CPMB de
mécanicien et à partir de là, j’ai trouvé un boulot un peu cool par rapport au
chantier.
Tu fais une formation au CPMB, tu
travailles beaucoup et parallèlement, tu fais de la musique ?
Oui.
Et cela, je crois que l’on va en parler
dans un prochain volet. Merci beaucoup d’être venu. On se revoit la semaine
prochaine pour un nouveau volet.
Merci
à vous surtout.
À la prochaine.
À
la prochaine et merci.
Interview réalisée par Patrick Perret
Texte retranscrit par Françoise Berthod