Madame Renée Pahud : Une fois, un cirque…

 

Madame Pahud, bonjour.

Bonjour.

 

Vous êtes la fondatrice de ce magnifique petit cirque qui s’appelle : « Une fois, un cirque… ». Comment vous est venue l’idée et surtout à quand remonte cette initiative ?

L’idée est venue à la suite de quelques années en gymnastique artistique où je trouvais que la sélection était évidemment très dure par rapport aux jeunes. Je l’ai pratiquée sans complexe du tout pendant une bonne dizaine d’années et finalement, il est vrai que l’on se dit : « Tous ces jeunes qui ont envie et à qui on dit à un moment donné, tu ne peux plus faire. Parce qu’ils n’ont pas tout à fait le physique, ça m’a interpellée ». Je crois, c’est surtout mes enfants grandissant qui m’ont interpellée en me disant qu’ils n’étaient pas spécialement géniques et je me suis dit finalement : j’ai toujours aimé le cirque. J’aurais aimé que mon père me laisse au cirque quand Knie démontait le chapiteau - il ne l’a pas fait - mais cela aurait été peut-être une bonne idée. Et j’ai un ami qui travaillait en gymnastique artistique étant jeune et qui a aussi ouvert des cours d’acrobatie. J’ai commencé à faire de l’acrobatie avec lui pendant quelques années et finalement j’ai ouvert mes propres cours dans la région genevoise, du côté de Lully, et on a commencé à faire que de l’acrobatie pendant à peu près quatre ans.

 

Et un jour, mes grands élèves qui, pour certains sont moniteurs encore maintenant, m’ont dit : « Ce serait quand même bien si l’on faisait de la jonglerie, du monocycle ». J’ai dit : « Oui, c’est une bonne idée. Je crois que là, on va se lancer dans le cirque ». A l’époque, il y avait très peu d’écoles de cirque. Je crois que sur Genève, on est quand même la première à avoir démarré et l’on a fait venir des gens évidemment, des professionnels qui nous ont donné les bases de travail dans lesquelles je n’étais pas formée à l’époque. On a commencé à former nos jeunes élèves, ce qui fait qu’on a donné nos premiers spectacles de cirque relativement vite. C’était en 1983.

On a donné le premier petit spectacle de cirque avec les parents seulement et en 1984, on a vraiment fait un spectacle de cirque qu’on a dédié aux enfants de Clairebois, qui est une institution pour enfants handicapés. On a fait une petite recette sous forme de tirelire comme on fait toujours et à la suite de cela, on s’est dit avec les parents qui étaient là. On boit un verre en fin de soirée, on s’est dit. Je leur ai dit : « Cela serait quand même bien si l’on faisait une petite troupe itinérante avec les enfants qui sont là ». Ils m’ont dit : « Écoute, organise cela, nous, on est partant. On suit derrière, il n’y a pas de problèmes ». Alors, on a réfléchi un peu. On s’est retrouvé avec quelques parents et on a décidé de faire une petite troupe deux ans après et de partir avec un podium, donc on jouait en plein air. On montait le podium, on avait un rideau de fond et tout se passait derrière le rideau. Et cela a démarré comme cela, c’est en 1986 que l’on a fait la première tournée. À la suite de cette première tournée, évidemment, où il y avait une ambiance extraordinaire, parce qu’il y avait peu de cirques à l’époque d’enfants et de jeunes l’on va dire jeunes, parce que moi, enfants, ça met trop nos grands élèves au stade de petits et je trouve qu’il y a beaucoup de grands aussi et on s’est dit : « On va continuer l’expérience, donc on va renouveler cela tous les deux ans et avec les parents qui étaient présents, on a renouvelé l’expérience »… et à un moment donné, on s’est dit : « Il faut absolument qu’on forme une association parce que cela devenait trop important ». Ce qui fait qu’en 1991, on a créé l’Association, on s’appelait déjà « Une fois, un cirque… », mais on a créé l’Association « Une fois, un cirque… ».

Et cette Association, elle gère tout ce qui est chapiteau, tout ce qui est tournées, tout ce qui tourne autour de « Une fois, un cirque… », groupes, spectacles. On a un groupe qui est celui qui est là et ce groupe-là, il est mis à contribution toute l’année. Il y a un engagement de la part des élèves et des parents. On demande de faire passablement de spectacles. Ca se passe superbement bien. Quelque fois, c’est un peu plus pénible quand on a les examens ou d’autres occupations. Mais globalement, on a une superbe équipe.

 

On s’est dit : « C’est bien le podium, c’est bien. Mais, si on avait un chapiteau, cela serait drôlement mieux. » On a loué un premier chapiteau. On a vécu cette expérience-là et on s’est dit que vraiment c’était le top. D’abord, quand il pleut on est tout de suite à l’abri. Mais c’est un gros travail et cela nous a demandé d’avoir encore plus de parents qui s’investissent et qui partent en tournée. Vous, vous faites aussi quelque chose dans le social. Nous, je pense, on le fait aussi à notre manière, puisque quelque part tout ce groupe spectacles et cette association est une association à but non lucratif.

C’est-à-dire qu’il y a des entrées d’argent qui font tourner l’association, mais absolument pas les gens qui y travaillent et je crois que là, c’est notre force parce que personne n’est rémunéré dans le cadre de ce cirque-là et ça permet à voir des parents tous les deux ans, même toutes les années - parce qu’on joue toutes les années - mais on se déplace tous les deux ans, d’avoir beaucoup de parents qui s’investissent. On n’a pas un moniteur dans un coin, qui lui, touche un salaire et tous les autres qui disent : « Lui, il se la coule douce et nous on porte les affaires du chapiteau ». Nous, on est tous à égalité et je pense que c’est une richesse et d’autre part dans l’état d’esprit, c’était de se dire que dans ce cirque, on garderait les élèves en tout cas jusqu’à dix-huit ans et après, si ils voulaient continuer, ils pouvaient continuer. Mais il faut qu’ils limitent un petit peu leur participation dans le groupe spectacles et qu’ils deviennent aides moniteurs ou jeunes moniteurs. Ceux qui veulent vraiment partir dans le métier ou faire autre chose, ils peuvent aussi après quitter, aller dans une école de cirque ou faire autre chose. Mais, au moins, on a des grands et cela permet, je pense actuellement dans le monde actuel, cela permet d’avoir les jeunes qui côtoient les plus grands, c’est-à-dire que les petits voient ce qu’il se passe avec les grands. Les grands s’aperçoivent aussi qu’ils ont des possibilités d’aider les plus jeunes. Cela donne aussi au niveau des parents, cela permet quand même d’avoir dans l’ensemble un esprit de famille auquel je suis assez attachée. Et tous, que ce soient les pères ou les mères qui tournent avec nous, tout le monde a un peu l’esprit famille. On aide les plus petits, on aide les grands. Il y a les coups de blues, il y a les difficultés et je pense que c’est l’équilibre actuel qui donne la richesse du cirque, en tout cas pour nous, pour une fois, un cirque. Je crois que c’est cela notre force, voilà. Je pense que c’est cela.

 

On a tendance à dire que les jeunes d’aujourd’hui ont moins le goût, le sens de l’effort que c’était le cas il y a vingt ou trente ans ?

Moi, je ne pense pas. En tout cas pour être depuis trente ans dans l’histoire, je n’ai pas cette impression. On a toujours eu des jeunes. Nous, on est privilégié, les jeunes qui viennent, ils ont choisi de faire cela. Donc, automatiquement, ils mettent de l’effort dans le travail, autrement ils arriveraient à rien. Non, moi je ne crois pas, je reste convaincue que la jeunesse reste dynamique et que, probablement c’est plus difficile parce qu’ils sont confrontés à beaucoup de choses à l’extérieur, qu’ils ont énormément de choses à faire en-dehors du cirque. Mais je crois que l’effort, ils l’ont, ils le font facilement. Je crois qu’ils sont motivés dans l’effort. Cela serait un faux problème de dire qu’ils ont perdu le goût de l’effort. Je crois qu’on est dans une société où l’on prend les petits crépuscules et l’on pense que toute la jeunesse est comme cela. Moi, je suis convaincue que cela n’est pas le cas. Mais, effectivement, quand cela peut permettre à des jeunes un tout petit peu en difficulté d’entrer dans le cadre du cirque, de retrouver quand même un cadre de solidarité, il y a la solidarité, il y a le respect de l’autre, il y a le respect des plus jeunes, il y a le respect des adultes, je pense que c’est constructif. Je pense que là, quelque part, ils se construisent aussi.

 

Pour eux, c’est un simple hobby ou ils ont le rêve de faire carrière dans le cirque ?

J’espère qu’ils ont des rêves parce que si ce n’est pas dans le cirque en tous cas dans d’autres choses. J’espère que cela peut les aider à avoir des rêves en tous cas et d’aller au bout de leurs rêves. Rien que le fait d’avoir une structure, cela devrait leur permettre d’avoir des rêves. Dans le cirque, pourquoi pas ? Toutes les portes sont ouvertes quand on est jeune. On n’a pas non plus un entraînement qui est journalier, parce qu’on est pas une famille de cirque établie à un endroit où l’on peut leur permettre de venir s’entraîner et comme ils veulent dans une famille « circassienne ». Mais, je crois que pour certains, il y a des niveaux qui sont intéressants. Ils ne l’ont pas tout de suite dans les deux premières années, mais sur la longueur, on a des résultats étonnants. On a beaucoup de jeunes en tout cas qui auraient la possibilité de partir dans une école de cirque ou d’aller plus loin. Après, reste à savoir, si cela c’est un rêve qui doit être une vie. Si l’on veut vivre de cela ou si on veut le faire en tant qu’hobby, parce qu’on peut voir les deux choses. Mais je crois que le cirque en soi, la structure permet d’avoir des rêves, de se dire que l’on peut rêver de cela aussi, même si on ne le fait pas en tant que professionnel.

 

Donc quand un jeune garçon ou fille vous dit qu’il aimerait faire une carrière dans le cirque, vous ne le découragez pas ?

Non, pas du tout. Moi, je pense que c’est une belle carrière. Les places sont chères. Il faut être extrêmement bon. Ca, c’est peut-être la chose la plus difficile actuellement, parce qu’on a une ouverture par rapport au cirque avec les pays de l’Est maintenant qui est impressionnante. Donc, si on veut faire sa place au cirque et en vivre, il faut être extrêmement bon. Et être extrêmement bon, cela veut dire énormément s’entraîner pour arriver. Cela reste quand même le haut de la pyramide, c’est quelques-uns qui vont arriver à ce niveau-là, mais après il y a tous les autres qui se font plaisir comme nous en ce moment et ça je pense que c’est aussi important.

 

Pouvez-vous nous dire comment se prépare un spectacle ?

Oui, parce que c’est un beau voyage quand on prépare le spectacle. Il faut réunir tout le monde, trouver un sujet, le développer, préparer des groupes d’enfants qui vont travailler ensemble et je pense que cela, c’est l’une des parties intéressantes sur la construction du spectacle. Et, actuellement, je suis là depuis de nombreuses années et le spectacle maintenant je l’ai laissé prendre en charge par des jeunes moniteurs et des moniteurs qui sont déjà là depuis un certain nombre d’années. Et ça, c’est toute la richesse de l’avenir, parce qu’il y a des nouvelles choses. Il y a des choses qui évoluent et je suis extrêmement contente de voir que les jeunes se sont investis dans la conception du spectacle en tout cas de cette année, c’est ma belle-fille Joanne Ferré, Sylvie Foix, qui a suivi de près avec les autres jeunes moniteurs qui sont Muriel, Andréa, Félicien, Michael, Manon, Carine. Ce sont tous des jeunes qui arrivent dans leur dix-huitième année, à part les premiers qui sont déjà bien imposés dans le cirque. Moi, je vous propose de leur poser quelques questions, parce que peut-être ils sauront très bien vous répondre.

Je n’ai oublié personne dans les noms que j’ai évoqués. Noé, j’ai oublié Noé. Autrement, j’ai donné tous les noms des jeunes. Je crois que c’est important pour eux.

 

 

Félicien et Muriel, bonjour.

Bonjour.

 

Vous êtes des anciens élèves du cirque. Vous êtes devenus ensuite moniteurs. Comment s’est passé votre parcours ? Muriel.

Moi, c’est ma onzième année de spectacles. Mais j’ai commencé le cirque comme quelque chose trois ans avant. Quand j’étais petite, je faisais les cours une fois par semaine avec Sylvie comme monitrice ou Renée ou d’autres qui ne sont plus là. Au bout de quelques années, en général c’est au bout de trois ans, on a la possibilité si l’on a envie et si l’on est motivé de passer dans le groupe spectacles et là, on fait une tournée tous les deux ans. Et l’année où l’on ne part pas en tournée, on monte quand même un autre spectacle et on reste à Confignon.

 

Et pour vous, Félicien, c’était le même parcours ?

C’était très similaire. J’ai commencé un peu plus vieux, j’avais douze ans. Sinon, c’est pareil.

 

Vous avez des spécialités ou vous aimez tout faire ?

Non l’idée justement, comme vous l’a expliqué peut-être Renée, c’est que chacun fait tout. Ensuite, on se spécialise dans ce que l’on aime le mieux. Par exemple, quand j’étais petit, je faisais plus de jonglage et après j’ai fait de l’acrobatie, mais l’idée c’est que l’on fait de tout à la base.

 

On vous a vu tout à l’heure donner des conseils à un jeune ?

Oui ça c’est maintenant, quand on est moniteur. On a un rôle d’encadrement. Dans un théâtre, on leur dit tout ce qui doit être fait, là on les encadre, on leur donne les clefs pour progresser et après ils créent aussi eux-mêmes. C’est très important, je pense.

 

Muriel

On essaie de leur laisser la liberté. On leur donne des conseils de temps en temps quand cela a un peu de peine à démarrer. On essaie de construire le début et on leur laisse un petit peu les idées venir et essayer aussi.

 

Le fait que vous ayez vous-même commencé dans ce cirque, que vous avez pu voir les difficultés et autres, cela vous aide à les aider ?

Muriel

Bien sûr ! Et je pense qu’ils nous font aussi confiance, parce qu’ils savent qu’on est aussi passé par là et qu’on a, un peu nous-mêmes, trouvé certaines voies ou choses comme cela. J’imagine que pour les petits, c’est aussi des exemples. Par exemple, à côté de moi, une petite me disait que c’est en voyant les grands au trapèze qu’elle a eu envie de faire du trapèze. Je pense que ça fonctionne vraiment comme cela.

 

Oui. On a vu tout à l’heure avec le couple qui faisait, comment on appelle cela, portage, portée ?

Félicien

Oui, des portées acrobatiques.

 

Des portées acrobatiques. Il devait recommencer, recommencer parce que c’était dur. On voyait le garçon qui finissait par souffrir et avoir mal aux muscles et de transpirer. Il y a souvent des découragements.

Félicien

Il n’y a pas souvent des découragements. Ils sont très motivés. On est une belle équipe-là. Maintenant, c’est clair, on doit toujours les pousser à mettre l’ouvrage sur l’établi, parce que c’est clair que ce n’est pas facile et surtout… Vous parlez des deux qui sont portés. Ils arrivent à un bon niveau et là, il faut vraiment mettre les bouchées doubles pour progresser encore.

 

Muriel

Et pour leur satisfaction à eux aussi de réussir à surmonter la difficulté.

 

Donc, vous ne donnez pas forcément toujours que des conseils. Il y a aussi un aspect psychologique. Vous devez aussi, peut-être, je ne sais pas, c’est une question que je vous pose, je ne dirais pas les engueuler mais enfin les pousser, les faire faire un peu dépasser leurs limites. Les obliger à se faire un peu violence, non ?

Félicien

Oui. Il y a une certaine discipline qui est quand même nécessaire. Le soir, dans les dortoirs c’est le rôle du gendarme aussi.

 

Muriel

Après, cela dépend des personnalités j’imagine. Il y en a qui sont tout le temps suspendus ou en train de jongler, des choses comme cela. Ils sont plus grands aussi, donc eux-mêmes, ils ont compris que c’est en s’entraînant qu’on arrive à s’améliorer. Après les plus petits, oui, il faut plus de temps en temps les bousculer un petit peu, parce qu’ils n’ont pas encore compris. Par exemple, pour la condition physique. C’est un truc qui n’est pas très séduisant, mais en même temps, c’est quand même essentiel.

 

Et les parents ? Les parents sont quand même omniprésents, soit les pères, soit les mères. Il n’y a pas une sorte de problèmes. C’est vous qui remplacez les pères et les mères dans le cirque ?

Félicien

On ne les remplace pas. Ils ont un grand rôle. Le cirque marche justement sur leur bénévolat. Mais non, on ne les remplace pas du tout finalement. Nous, on s’occupe prioritairement du spectacle et de la mise en place de gérer tout ce qui va autour. Mais eux, justement, tous ceux qui partent en tournée, ils gèrent les repas, la vie en dehors du cirque. On ne leur prend pas leur rôle.

 

Ils vous laissent une totale liberté de former leurs enfants comme vous, vous l’entendez ?

Muriel

Oui. Moi, ça m’arrive d’avoir de temps en temps des questions d’une maman ou des conseils. Personne ne marche sur les plates-bandes de personne. Chacun respecte le rôle des autres aussi. Cela marche vraiment super bien entre tout le monde.

 

Extra. On vous remercie et l’on se réjouit de voir le spectacle ce soir.

Ok, merci !

 

 

Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert

Texte retranscrit par Françoise Berthod