Madame Janine Haag : Galerie L’Enclume à Bôle
Janine Haag
Je m’appelle Janine Haag. Je suis la directrice de la galerie L’Enclume depuis quinze ans et je pratique ce métier avec beaucoup de passion et d’amour. Je n’avais pas du tout l’idée de faire ce métier, mais deux personnes qui étaient artistes à Bôle ont tellement insisté que nous leur avons prêté l’endroit et elles ont fait elles-mêmes des expositions. Et moi, par la suite, j’ai découvert Ton Hill et j’ai eu mon premier coup de cœur et c’est vraiment là qu’est parti mon travail.
Je préfère de loin aller voir des expositions et trouver moi-même les artistes, parce que je trouve très gênant de devoir leur présenter un refus et je trouve cela pas du tout agréable.
Alors les critères de choix, vous demandez ? Les choix, pour moi, sont souvent des coups de cœur. Il faut que j’aie une émotion et naturellement la qualité. La qualité, c’est aussi un peu personnel, mais j’entends il faut que ce soit du bon travail, il faut quand même que l’artiste ait un vécu, peut-être aussi un press-book important, qu’il présente des choses vraiment qui soient belles à l’œil.
J’ai commencé alors par Ton Hill qui est un sculpteur. J’ai eu Margrit Edelmann qui avait fait une grande exposition dans le cadre… au château. C’est là que je l’ai découverte, qui est une très belle peintre et sculpteur. J’ai eu aussi un artiste qui venait d’Irlande, qui était aussi un très bel artiste. J’ai eu récemment Madame Vallier qui était aussi une céramiste de qualité. Dany Young aussi, un très très beau céramiste. J’ai toujours des peintres et des sculptures. J’aime bien faire des expositions doubles, parce que je trouve que cela donne une certaine dynamique.
Alex Rabus
Ma mère a été à la base de ma vocation. Elle-même l’avait complètement. Elle était complètement engagée là-dedans, dans la recherche esthétique, que ce soit la peinture sur porcelaine, les émaux, la peinture à l’huile. Elle a pratiqué pratiquement quasi toutes les techniques. Elle était très curieuse, très ouverte à tout ce qui se passait dans le monde de l’art, mais en autodidacte. Donc, les peintures sur émaux qui figurent à la galerie de L’Enclume à Bôle, elle les a inventées elle-même. Elle avait un four, elle faisait, elle répartissait ses poudres sur le cuivre elle-même. Elle les mettait dans le four, elle connaissait les températures idéales pour donner telle ou telle couleur. Je trouve qu’elle était très convaincante dans ce domaine-là et c’est elle qui m’a donné le goût de l’art, parce que je la sentais épanouie, heureuse dans ce contexte, dans son monde à elle. J’avais envie de connaître son monde à elle, d’entrer à l’intérieur et de m’y sentir bien, comme elle, elle se sentait bien.
Elle est née en 1914 à Zürich. Elle a vécu toute son enfance à Morez dans le Jura. Là-bas, elle a appris la musique, parce qu’elle était passionnée par la musique. Elle a eu un professeur de piano, un professeur de chant et ça c’est aussi un domaine qu’elle nous a transmis un peu à toute la famille, le goût de la musique. En même temps, elle prenait des cours de dessins, je crois, qu’elle a abandonnés assez vite. Mais toute sa vie, elle a continué à faire du dessin, de la peinture, de la musique, du chant. Ma mère m’a donné le virus de la peinture. J’ai choisi, enfin j’ai rencontré Renate qui est ma femme, qui elle-même l’avait aussi, et ensemble, on l’a transmis à nos deux fils Till et Léopold, qui sont actuellement dans le même métier que nous.
Le choix a été fait par Janine Haag, la galeriste. Elle est venue chez moi. Je lui ai montré ce que j’avais hérité de ma mère, parce que ma mère est décédée en 2001, et elle a été convaincue, surtout par les émaux. Alors, on a décidé ensemble de faire cette exposition dont les bénéfices éventuels, si cela se passe bien, iront à la Fondation Bruno Manser.
Léopold Rabus
Je suis Léopold Rabus. Je suis le fils de mon père Alex qui est le fils d’Aïda Pacini. Moi, j’allais souvent chez ma grand-mère le week-end. Elle m’a beaucoup aussi montré ses techniques d’émaux. Malheureusement, elle a vendu tous ses fours à émaux et puis j’aurais bien voulu m’y mettre. Je voulais me lancer dans une carrière pour faire des vitraux d’église. Elle m’a beaucoup aidé, épaulé mais ça n’a pas marché. Ca n’a pas porté ses fruits, mais maintenant, je fais de l’huile comme elle. Je crois qu’il n’y a pas d’huile exposée à la galerie L’Enclume. Enfin, ma grand-mère était quelqu’un d’assez sauvage, à mon avis. Il est vrai qu’elle était très heureuse quand elle se mettait dans son atelier à faire des paysages. Elle peignait beaucoup son magnolia qu’elle avait devant chez elle.
C’est un peu le regard que je porte, le regard sur les œuvres de mes parents. Je reconnais beaucoup de leurs sentiments, de leur façon de vivre aussi à travers les œuvres. Ma grand-mère, je la vois énormément à travers ses œuvres. C’est vrai, je voyais les balades qu’elle faisait dans la nature pour s’inspirer. Quand je vois tous ces émaux, je vois beaucoup les fonds d’étangs qu’elle voyait ou les arbres sous la pluie. Elle adorait l’automne, le brouillard, les ambiances très romantiques en fait. C’était une grande romantique.
Michel Thamin
Je m’appelle Michel Thamin. Je viens de Bretagne, je suis sculpteur et si je suis devenu sculpteur, c’est à cause ou grâce à la pierre. J’ai rencontré la pierre dans ma petite enfance et après en Bretagne. J’ai commencé par ramasser les cailloux, les casser et j’ai fini par les sculpter et voilà. Cela fait bientôt trente ans que je fais ça et je suis très content de venir en Suisse montrer mon travail, à la galerie Haag à Bôle.
Je travaille essentiellement que le granit et je préfère les granits qui sont très très durs, qui ont une densité très forte, les personnages qui sont très filiformes et je joue un peu sur la fragilité. Il faut donc un matériau qui se tienne bien pour pouvoir réaliser ce genre de travail. Le granit que j’utilise, il y a très très peu de granit qui vienne de Bretagne, France. J’utilise surtout des granits qui viennent d’Afrique, des granits noirs ou des granits gris très denses aussi. J’utilise un peu de rose aussi, de pyrose grecque de Bretagne.
Ma principale source d’inspiration, c’est la période néolithique en Bretagne. Tout ce qui est menhir, les cairns, les tumulus. Je m’intéresse beaucoup à toute cette période-là. Toutes les haches polies, les gravures que l’on rencontre à l’intérieur des cairns sur les parois des couloirs. C’est de là que vient l’essentiel de mon inspiration.
Tout ce qui m’intéresse beaucoup dans mon travail, c’est la présence humaine et aussi en même temps, la fragilité de la présence humaine. Les grands personnages que je travaille maintenant viennent d’une petite gravure que l’on rencontre dans les cairns, qu’on appelle « l’idole néolithique » qui est juste une toute petite pièce avec un épaulement. Tout mon travail vient de là. Je travaille essentiellement sur la présence de l’homme en ce moment, maintenant, mais aussi avant dans le passé et aussi en même temps, à sa fragilité. Les boulots comme cela qui sont très élancés, très fins, je veux, je ne sais pas si j’y réussis, mais je veux que cela soit fragile en même temps pour bien faire comprendre à l’humanité que l’on est quand même fragile. Il peut se passer beaucoup de choses rapidement pour que l’on soit détruit.
Et à côté, je fais un travail que j’ai appelé « lithogliphe » sur des boîtes en pierre. Donc là, je m’inspire de toutes ces petites gravures, comme je vous le disais avant, que je trouve dans l’intérieur des couloirs, dans les caves, dans les gravures, au pied des menhirs des fois. C’est complètement interprété, elles ne sont pas reconnaissables, mais mon inspiration vient de là. Des petits signes qu’ont faits les hommes il y a quatre ou cinq milles ans, que moi j’ai vus et que j’interprète et que je remets à l’intérieur des boîtes et les spectateurs peuvent toucher les boîtes, - on interdit toujours partout de toucher la sculpture, moi, c’est le contraire -, je veux qu’on la touche. Les gens qui voient les boîtes peuvent les prendre et les ouvrir pour regarder ce qu’il y a à l’intérieur.
Pour moi, c’est une vraie passion. C’est indispensable, cela fait partie de ma vie, complètement. Pour un artiste, c’est quelque chose qui est difficile à dire, mais je ne peux pas vivre sans, c’est ma raison de vivre vraiment.
Pour moi, maintenant, c’est vrai que le travail manuel est de moins en moins reconnu et important, mais pour moi ça compte. Tout ce que l’on peut faire avec les mains. Chaque fois que je regarde des monuments monolithiques ou des maisons ou des pierres anciennes, je pense toujours aux hommes qui ont travaillé là-dessus et qui ont fait cette pierre. Je m’inspire essentiellement du néolithique, parce que je trouve que c’est une période de l’humanité que moi, je trouve la plus importante. C’est le moment où l’homme a basculé complètement de chasseur cueilleur. Il s’est installé et là, il a commencé à avoir des chefs. Donc, quand il y a des chefs, il y a toujours des gens que pour les servir. Donc, tout a été séparé. Je crois que la société dans laquelle on vit maintenant vient de là et ces hommes néolithiques travaillent essentiellement la pierre parce qu’ils ne connaissaient pas le métal. Je crois vraiment que cela a été un bouleversement complet, parce que c’est là qu’a commencé à avoir l’agriculture, qu’on a commencé à élever les bêtes, à cultiver forcément. Dès qu’il y a eu de la propriété, il y a des chefs, donc il y a des serviteurs, donc c’est un engrenage qui nous a amenés jusqu’à maintenant, ce que l’on est. Je crois que mon travail est beaucoup là-dessus, sur la présence de l’homme à partir de là jusqu’à nous.
Dans ce que je recherche vraiment dans mon travail, ce que je vous ai dit au début, c’est la présence humaine, mais je crois que c’est encore un petit peu plus, c’est l’aura de la présence humaine. Cette espèce de vibration qu’il y a autour de chaque être humain. Je voudrais essayer de rendre cela dans ma sculpture et j’aime beaucoup la calligraphie, les grands traits comme font les maîtres chinois. C’est une chose qui est impossible à faire en sculpture, mais j’aimerais bien que les sculptures aussi, ça soit quelque chose comme cela, l’idée d’un trait. Ca, j’aime bien cette idée-là, quelque chose d’infime. On sait que c’est un homme qui l’a fait. Je sais que je marche aussi beaucoup. Il y a des choses à la montagne qui me touchent vraiment beaucoup qui sont des choses toutes petites, c’est ce qu’on appelle les cairns quand on marche. On rencontre un petit tas de cailloux quand on se balade et on sait que c’est un homme qui est passé avant nous, qui a mis cela pour celui qui viendra après et c’est ce genre de choses très petites et très infimes, mais c’est quand même l’homme qui l’a fait.
Texte retranscrit par Françoise Berthod