Monsieur
Gilbert Ernst : la nature
Mesdames, Messieurs, bonjour. M. Ernst
bonjour.
Bonjour
Monsieur.
Pour nos téléspectateurs, qui
êtes-vous ?
En
premier lieu, un grand amoureux de tout ce qui vit, de tout ce qui pousse et un
protecteur de même milieu, assez rigoureux d’ailleurs et qui essaye par le
travers de la photographie de faire partager sa passion et de protéger tout ce
qui existe encore. Malheureusement, il y a beaucoup d’espèces qui ont disparu
par la faute de l’homme, même des espèces de papillons qui sont dues aux
empoisonnements par les pesticides, etc. Il y a un manque de respect pour la
suppression des haies, parce qu’on veut cultiver de plus en plus loin pour
faire de l’argent. Il n’y a quand même pas que cela qui compte !
Vous êtes vraiment plus un fada de
nature que photographe. Vous utilisez la photographie comme support pour garder
les souvenirs en fait ?
J’utilise
la photographie pour transmettre un message, pour montrer ce qui existe encore,
ce que l’on peut sauver, ce qui mérite d’être sauvé.
Est-ce que vous pouvez nous décrire un
peu votre parcours de vie depuis votre enfance, depuis le début de votre
passion jusqu’à maintenant ?
Il
y a peut-être un petit peu de vergogne à mettre dans le vin, parce que j’étais
un écolier, pas tout à fait modèle. Tout ce qui était théorique, tout ce qui
concernait la nature, les sciences naturelles me passionnaient énormément, ce
qui faisait que j’attrapais assez facilement le hoquet pendant la classe pour
empoisonner tout le monde, de manière à être fichu à la porte, pour pouvoir
partir dans le terrain, faire mes analyses, etc. Petit à petit, je me suis
aperçu, il y avait encore pas mal de belles choses à cette époque-là, je me
suis dit : « Il faut immortaliser ça, il faut faire partager cette
passion, etc. » De fil en aiguille, ce n’était plus une passion. On peut
dire que c’est même une vocation. Il faut vraiment être un très grand mordu de
la nature pour faire de la photo de terrain, parce que c’est très ardu. Il y a
des contraintes qui sont assez fortes, surtout si vous faites la faune et la
flore alpestres. Il faut monter. Les moyens mécaniques, c’est fait pour gagner
du temps. Mais en Suisse, il faut aller à pieds dans le terrain.
Il faut marcher.
Il
faut descendre dans des pentes assez vertigineuses. J’ai eu des dames qui m’ont
montré la pente du doigt pour me faire comprendre que je n’étais pas normal. Je
leur ai posé la question : « Mais Madame, pourquoi croyez-vous que
je… » « Mais écoutez Monsieur, vous vous rendez compte
Non, parce que vous connaissez la
nature, vous savez de quoi il s’agit.
Oui
et je connais mes limites.
Voilà.
Si
je vois que c’est trop astreignant, trop dangereux, il faut savoir dire non.
Il faut savoir dire non.
Il
y a quelques fois aussi des petites farces qui vous arrivent. Vous voyez un
chamois, vous vous dites, c’est facile. Il y a des grosses caillasses, je vais
me dissimuler dedans. Malheureusement, il y a une marmotte qui est bien placée,
qui vous voit arriver et chaque fois que vous vous levez pour faire la photo,
la marmotte crie et le chamois fout le camp.
Cela
fait partie du jeu. Il faut savoir être extrêmement patient, très observateur
et se rendre compte que les animaux ne sont pas si bêtes que l’on croit. Ils
ont aussi leur intelligence, ils ont des capacités de vous percevoir que vous
n’imaginez pas, parce que nous à côté des animaux, on est des enrhumés.
On voit moins loin, on sent moins.
Ils
ont une oreille beaucoup plus fine que la nôtre, une acuité visuelle qui est
souvent beaucoup supérieure à la nôtre et en plus de ça, ils sentent notre
odeur, si vous avez le vent dans le dos, vous n’approchez pas un animal. Quand
vous êtes dans le terrain, vous êtes chez eux. Vous n’êtes pas chez vous. Par
conséquent, vous devez vous faire discret, vous devez vous faire petit, vous ne
devez pas déranger et regarder surtout où vous mettez vos immenses pieds, parce
que quand on pointe comme moi du 47…
Qu’est-ce qu’on en écrase des
choses ?
J’évite
les fleurs, je regarde de ne pas écraser les fleurs, s’il y a des fourmis, je
regarde de ne pas écraser les fourmis. Il y a un certain respect que vous devez
avoir de la nature qui peut sauver ce qui peut encore être sauvé. Surtout pour
les agriculteurs, s’ils peuvent utiliser autre chose que des pesticides.
Ce serait très bien.
Parce
qu’il existe des prédateurs pour équilibrer la nature. Ils sont faits pour
cela. Des pesticides, qu’est-ce qu’il arrive ? Vous avez des champs de pommes
de terre. On a employé des produits chimiques pour éliminer les doryphores.
Qu’est-ce qu’il arrive ? Les larves deviennent résistantes à ces produits
chimiques, il en faut de plus en plus. Les pommes de terre, elles ne sont même
plus consommables pour les humains et vous voyez les doryphores qui se régalent
avec les feuilles comme s’ils mangeaient des tartines. Mais, il faut arrêter ce
système-là. Il faut respecter le milieu naturel.
Je suis tout à fait pour.
La
mobilisation générale avec les écoles, on allait avec une boîte à conserves
avec de l’alcool dedans, on ramassait les doryphores, on les brûlait dans
l’alcool, mais on respectait à ce moment-là, il n’y avait pas de pollution. On
n’empoisonnait pas, mais maintenant c’est tout du chimique et évidemment ce
n’est pas les grandes firmes qui fabriquent le chimique qui vont vous dire,
employez…
C’est dangereux.
Employez
le système naturel, parce qu’eux, ils se remplissent les poches.
Quand on pense que les doryphores ou
toutes les petites bêtes qui mangent les légumes, les feuilles, elles ont leur
propre ennemi naturel et l’on pourrait très bien lutter contre elles.
Disons
que le doryphore en fait a été importé d’Amérique.
En même temps que la pomme de terre.
Oui
en amenant les pommes de terre, ils ont amené le doryphore mais ils n’ont pas
amené le prédateur.
D’accord.
Ce
qui fait qu’il a proliféré chez nous sans avoir d’obstacles.
Il a eu le champ libre.
Si,
il est limité dans sa prolifération aux États-Unis, c’est qu’il a un ennemi sur
place. Il suffit simplement d’incorporer l’ennemi.
D’importer l’ennemi.
Mais
ce n’est pas aussi simple que cela, parce que si l’ennemi trouve trop de
« produit », il va proliférer.
Et il va s’attaquer à d’autres espèces
comme il fait chez nous.
Le
problème, c’est que ça risque de faire exactement comme l’introduction du lapin
en Australie, ça prolifère et ça devient une vraie catastrophe. Il faut bien se
veiller quand même et se dire que la nature a prévu les choses et que l’homme
apprenti sorcier, lui, n’a pas tout prévu et il ne sait pas tout. Il fait
souvent des bêtises.
Il calcule, mais il se plante souvent
aussi.
Oui,
oui mais quand vous faites un calcul, si vous n’incorporez pas tous les
éléments qui doivent avancer dans le calcul, la réponse de votre équation sera
fausse.
En revenant
par exemple, quand vous disiez que lorsque vous étiez plus jeune, vous voyez
beaucoup plus d’espèces que maintenant, est-ce que vous remarquez beaucoup la
disparition des petites bêtes, des fleurs ou des trucs comme cela ?
Oui,
parce qu’en fait à cette époque-là, l’agriculture était beaucoup moins
intensive. Maintenant, on a supprimé les haies, on a élargi, on a construit à
des endroits pas possibles. On élimine les biotopes. En éliminant le biotope,
on élimine la faune.
Ce qui va avec.
On
est en train de rétrécir la diversité de ce que l’on a chez nous drastiquement
uniquement pour une affaire d’argent.
En parlant de nature, de protection de
la nature, est-ce que vous êtes pour ou contre, on peut dire l’assassinat du
loup volontairement introduit ?
Je
pense qu’il serait beaucoup plus judicieux de protéger les troupeaux avec des
moyens naturels que de protéger les troupeaux en assassinant tout ce qui vit
autour. Le loup, il peut avoir sa place comme équilibreur de gibier, mais évidemment
si vous y mettez sur sa table du gigot d’agneau là tout près, il n’a qu’à se
servir, il ne faut pas après gueuler si le loup se sert. Il faut d’abord
prendre des précautions. Les endroits où le loup est naturellement sur place,
pourquoi il ne fait pas de dégâts là-bas ? Ils ont pris des précautions et
ils vivent avec le loup. Personne ne s’en plaint. Seulement évidemment chez
nous, on veut le beurre et l’argent du beurre. Il arrive un moment donné où ça
ne joue plus. Les chasseurs ne demandent qu’à utiliser le flingue, alors… Cela
fait un beau tableau de chasse, un loup abattu ! Moi, je trouve que c’est
beaucoup plus beau un loup vivant qu’un loup mort.
Quand on peut l’observer en pleine
nature dans son milieu, c’est clair.
D’autant
plus que jusqu’à maintenant, je n’ai jamais entendu que le loup soit une menace
pour l’homme.
C’est tout des fabulations de l’homme
qui sortent des contes comme quoi le loup…
C’est-à-dire
que quand on veut s’instaurer régulateur de la nature, évidemment c’est
embêtant que le loup vienne nous mettre les bâtons dans les roues. Tu viens
m’embêter, je te fous bas !
C’est une solution de facilité...
Je
trouve que ce n’est pas cela la solution. Je protège mon troupeau, par
conséquent le loup va se servir des bêtes qui sont faibles dans la nature. Il
va faire son travail pour lequel il a été créé, c’est-à-dire gérer le
patrimoine. Il n’est pas si bête que cela. Il ne s’en prendra jamais qu’aux
faibles et aux malades. Il ne va pas s’attaquer aux bêtes qui sont en bonne
santé parce que celles-là, elles trouvent toujours moyen de sauver leur peau.
Par conséquent, on est en train de supprimer un prédateur qui a été créé pour
gérer la faune, pour se suppléer à cette gestion d’une manière qui est un petit
peu à mon avis, un petit peu boiteuse. On prend des prétextes, il a tué trente
moutons, quarante moutons. Mais si vous en mettez cinquante à sa portée, il va
tuer les cinquante. Il faut voir qui est le coupable. On parle des molosses.
Les molosses, ils mordent. Mais on ne dit pas si le gosse ne lui a pas tiré la
queue, tiré les oreilles, foutu un coup de pied. Si je vous fais cela moi, vous
n’allez pas m’embrasser, vous allez me mettre la main sur la figure.
M. Ernst, en parlant de molosse, est-ce
que vous trouvez normal qu’on fasse des croisements canins pour rendre tel
chien plus agressif ?
Ce
n’est pas normal du tout parce que le but recherché la plupart du temps n’est
pas un but qui est louable. Un chien c’est un ami de l’homme, un compagnon. On
ne doit pas en faire un fauve. Il existe des fauves dans la nature pour faire
le travail de fauves. On ne met pas des fauves dans une maison, dans un endroit
où il y a des civilisations, des gosses, etc. On ne fabrique pas des fauves
pour en faire des dangers publics. Cela, c’est ce qu’on appelle, faire tout
faux. Qu’ils fassent des chiens de compagnie, des chiens d’aveugle, des chiens
vraiment utiles qui accompagnent des personnes qui sont dans les EMS, qui les
aident à vivre. Là, je suis d’accord, mais qu’on fasse des fauves pour faire
des combats de chiens, etc. Je suis absolument, absolument totalement contre.
C’est aussi complètement bête d’avoir
instauré la muselière dans les parcs à Genève pour tous les chiens.
Bien
sûr que non, parce que vous avez des chiens, quand vous avez un petit chihuahua
qui arriverait tout au plus à mordre une fourmi, ils foutent une
muselière ! C’est complètement stupide. Ces chiens-là ne présentent
strictement aucun danger, qu’ils la mettent à un chien dangereux où qu’on l’a
fait dangereux, c’est ça aussi qu’il faut voir. Il faut voir aussi comment il a
été élevé, le chien. La plupart du temps, ce n’est pas au chien qu’il faut
mettre la muselière, c’est au maître.
Justement, c’est le maître qui élève son
chien, qui lui apprend à faire ceci ou cela.
Mais
bien sûr.
Le chien n’y est pour rien. Il fait ce
qu’on lui demande en fait.
Oui,
le chien… Moi, j’ai eu cinq chiens, ça toujours été des gentils toutous, tout
le monde pouvait les caresser, ils étaient joueurs, etc. Vous pouvez faire d’un
chien quelque chose de gentil tout plein, mais vous pouvez en faire un fauve
aussi.
Oui, c’est d’après l’homme en fait.
Et
faire des croisements pour faire des fauves, c’est complètement stupide. Pourquoi ?
Il y a certaines choses qui se font et qui vont tout de travers. Il y a certaines
choses, quand on voit des gens qui vont en forêt avec des chiens qui savent qui
vont s’attaquer au gibier, c’est des choses qui ne devraient pas exister cela.
C’est un manque d’éducation du maître en fait. On ne va pas en forêt où il y a
de la faune sauvage avec plusieurs chiens qui ne sont pas attachés, parce que
s’ils se mettent en meute, ils vont attaquer le gibier. C’est indiscutable, on
le sait que cet effet de meute existe. Pourquoi ne pas respecter ? En plus
de ça, quand ils sont en meute, ils peuvent très bien s’en prendre aussi à
quelqu’un qui fait du footing ou qui est en train de faire la piste Vita. C’est arrivé, ça aussi. Le chien voit quelque chose
qui court, pour lui, ça peut être une proie. Il se lance dessus.
M. Ernst, est-ce que maintenant dans les
écoles, vous ne trouvez pas qu’on a tendance à s’occuper un peu trop du monde
autour, disparition du rhinocéros blanc, défenses coupées des éléphants, au
lieu de leur expliquer que chez nous, on a une biodiversité qui a tendance à
disparaître. Apprendre aux jeunes qu’est-ce qu’on pourrait découvrir dans notre
pays ?
Moi,
je pense que, quand moi j’allais à l’école, il y a pas mal d’années, on faisait
beaucoup plus de travail dans le terrain, on se déplaçait dans le terrain, on
observait ce qui existait etc. On avait beaucoup plus de respect pour la
nature. Maintenant on vous fait des gens qui sont dressés pour le commerce, ils
sont dressés pour faire du boulot. On ne leur apprend pas assez à respecter ce
qui les entoure, surtout ce qui les entoure à proximité. Les éléphants, c’est
en Afrique. C’est à des milliers de kilomètres, mais les espèces qui
disparaissent chez nous, elles sont là, elles sont sous nos yeux. C’est là
qu’il faut faire du travail. C’est là où il faut leur dire, attention les
orties c’est important, parce que ça permet à une quantité d’espèces de vivre.
Les ordres qui ont été donnés par la commune de Fully,
c’est de dégager les bords de chemin dans la réserve. Ils ont fauché des
espèces de fleurs qui sont protégées, les coquelourdes.
Quand on sait aussi tout…
Vous
cueillez une coquelourde, on vous fout une amende. Alors là, je ne comprends
plus rien. Cela, c’est aussi un travail des éducateurs de pouvoir faire du
travail dans le terrain et d’éduquer aussi les jeunes, leur dire, voilà les
espèces qui existaient il y a tant d’années en arrière, voilà ce qui a disparu,
voilà ce qui reste. Qu’est-ce que vous pensez que l’on puisse faire pour sauver
ce qu’il reste. Ca, ça serait un beau boulot d’éducation. Moi je pense que
c’est un travail à mettre en chantier, à mettre sur le métier. C’est la
dernière minute. Ce n’est pas quand il n’y aura plus rien qu’il faut faire
quelque chose. C’est maintenant.
Alors M. Ernst, j’espère que votre
message sera bien écouté et que les gens vont suivre ce que vous dites et je
vous remercie.
C’est
d’ailleurs mon but. C’est le but pour lequel je suis venu ici, le but de sauver
ce qui peut être encore sauvé. Je suis un grand amoureux de la nature. Par
conséquent, si je suis suivi, je suis content. J’espère qu’on obtiendra de bons
résultats.
Bonne
continuation. Au revoir.
Interview réalisée par Julien Pisenti
Texte retranscrit par Françoise Berthod