Monsieur Gilbert Ernst : La
photographie
Mesdames, Messieurs, bonjour.
Je me trouve aujourd’hui avec M. Ernst
pour parler de photographies. M. Ernst, bonjour.
Bonjour.
Je voudrais savoir depuis quand la
photographie a commencé à vous titiller ?
Mon
premier appareil de photos, c’était une caisse Kodak qu’on obtenait en rendant
une pièce de cinq francs. On travaillait qu’en noir et blanc et on était tout
content d’aller dans le terrain photographier même un hanneton, une araignée,
n’importe quoi avec des moyens qui n’étaient plus que rudimentaires. J’avais
huit ans.
Cela doit faire pas mal d’années.
Oui.
Cela fait beaucoup de temps.
Vous
avez présentement sur l’écran, un papillon d’altitude. Il s’agit de palaeno, c’est une piéride. L’épilobe à feuilles aigues
Alain Sunier :
Qu’on trouve uniquement dans les hauteurs ?
Non.
Vous pouvez la trouver déjà à une assez basse altitude.
Le
clairon des abeilles posé sur une ombellifère.
Alain Sunier :
Pourquoi le clairon des abeilles ?
Parce
que ce petit monsieur va mettre ses larves dedans les ruches et il consomme le miel et les larves des abeilles.
Alain Sunier :
D’accord.
Celui-là, il est magnifique. Qu’est-ce
que c’est ?
Robert-le-Diable.
Alain Sunier :
Robert-le-Diable.
Oui.
Et il doit son nom à une particularité qui est remarquable. S’il passe une
mouche, un papillon, quoi que ce soit en dessus, il lui bondit contre. Pas dans
le but de lui faire du mal, puisqu’il ne peut rien faire, c’est un papillon.
Pendant vos années de photographies,
est-ce qu’il vous est venu à l’esprit de fonder un club ou de faire partie d’un
club qui aime photographier la nature ?
Disons
qu’au départ, la photo de terrain, c’est quelque chose que vous pouvez savoir puisque
vous la pratiquez aussi, est une photo qui est assez astreignante. Ce n’est pas
la photo de monsieur tout le monde. Je l’ai compris assez rapidement. Physiquement
c’est très fatiguant, ce qui fait que j’ai d’abord beaucoup travaillé en solo.
Deux ou trois fois, j’ai pris des personnes qui m’accompagnaient. Je me suis
très rapidement rendu compte que ces personnes étaient plutôt là pour discuter
entre elles que pour respecter le photographe.
Résultat
des courses, je n’arrivais plus à photographier rien du tout, parce qu’ils
faisaient tout foutre le camp ! Alors, j’ai dit : « Messieurs,
Mesdames, vous êtes bien gentils. On discutera au bistrot. Vous allez boire un
bon petit café et vous me laissez faire mon petit business tout seul. »
J’ai fait ça en solo pendant de nombreuses années et un beau jour, j’ai
rencontré une personne, un Monsieur Wagner, qui était dans une école de radio
télévision à Lausanne et il me dit : « J’aimerais bien faire de la
photo de terrain. » J’ai dit : « Je vous rends attentif M.
Wagner que vous n’êtes plus de toute première jeunesse et ce n’est pas de la
photo qui est à la portée de tout le monde. » Il m’a dit :
« Cela ne fait rien, j’en ai envie. » Alors, c’est en ordre. Et il y
a plusieurs élèves ici qui aimeraient en faire aussi. Il y en a combien :
dix-sept inscriptions.
Première
sortie : dix-sept, deuxième sortie : huit. Je commence à me poser des
questions. Je regarde le patron et lui dit : « Ils doivent drôlement
s’embêter » et il m’a répondu : « Si vous aviez vu comment ils
marchaient le lendemain ! »
Mais
il faut qu’ils se préparent physiquement. Ils n’ont aucun entraînement. Ils ne
font pas de culture physique, ils ne font rien ces gens-là ? Non,
qu’est-ce que vous voulez, les cours, etc. Cela prend beaucoup de temps.
Deuxième
sortie, on est rentré et la troisième sortie, on était trois.
Alors, ça a bien diminué.
Trois
mordus bon. Un, il est le patron de la boîte. Il ne peut pas toujours être
disponible, le deuxième a dit : « On n’est pas obligé d’être tout le
temps ensemble et pour finir, il est resté le patron et moi que j’étais obligé
de recycler tout le temps, parce qu’il avait la mémoire qui avait des fuites.
On peut presque dire qu’il n’avait pas de mémoire du tout. Chaque fois, il
fallait tout reprendre à zéro pour les profondeurs de champs, les rapports de
temps, etc. À chaque fois, il fallait tout remettre sur le métier. Enfin, je le
faisais bien volontiers puisque je voyais qu’il y mettait beaucoup de bonne
volonté et qu’il avait du plaisir. C’est mon boulot, on y va.
L’autre,
il a repris son indépendance et il a bien suivi mes conseils. On s’est fait
bien engueulé de nombreuses fois. Je lui ai dit : Qu’est-ce que tu m’as
fait pour du caca, ce n’est pas du boulot. Regarde-moi cela. Tu as fait une
image, d’accord ton fusé est parfaitement net, mais regarde ton cadrage,
regarde ta profondeur de champ et regarde ton graphisme. Cela ne vaut rien, ce
que tu as fait-là. C’est juste bon pour la poubelle et sois content si la
poubelle ne te renvoie pas ta diapositive à la figure…
C’est sec comme…
Il
m’a regardé et m’a dit : « Tu es quand même un sacré salaud ». Écoute,
si je te dis : « Bon, tu as fait une bonne photo, tu es gentil, il
faut continuer comme cela. » Je ne te rends pas service.
Non. La personne va continuer.
Et
je ne rends pas service à la photo non plus. Et je ne rends pas service à la
nature non plus, parce que tu m’as fait quelque chose qui ne tient pas la
route. Maintenant, tu vas commencer à faire du boulot en ordre, me présenter
des photos en ordre et tu auras des félicitations du patron si tu as fait du
bon boulot mais si tu as fait du caca, tu te feras engueuler. Un point c’est
tout.
Toute critique est un acquis, qu’elle
soit bonne ou mauvaise.
Il
faut savoir accepter. Si on a fait quelque chose qui vraiment n’est pas bon, il
faut savoir accepter que ce ne soit pas bon. C’est un flou artistique. Je veux t’en foutre moi, du flou artistique. À l’heure
actuelle, il est encore plus dur que moi vis-à-vis de lui-même. Il fait des
photos maintenant… Je suis content de lui. Je lui dit : « Bon, ben tu
as fait du bon boulot. » Et tout d’un coup, il me fait une photo de
paysage avec un fond de décor qui est complètement nuageux où on ne voit pas
les crêtes, rien du tout. Je lui dit : « Tu m’as fait quoi là. »
D’accord, j’ai fait du caca de minet. Je sais, poubelle, on ne discute
plus ! Voilà, on est les meilleurs amis du monde. On fait du boulot
quelque fois ensemble ou quelque fois séparé mais on fait du bon boulot.
Après
cinq ans de chasse, j’ai réussi à photographier le morio.
Alain Sunier :
C’est le morio.
Le
morio oui. C’est une vanesse, l’une des plus belles vanesses qu’on a chez nous.
Voilà
le coridon. On voit l’intérieur des ailes. Vous voyez
que c’est un magnifique papillon.
Voilà
un papillon et à côté des parasites qui s’attaquent aux œufs ou aux chenilles
des papillons pour pondre des œufs à l’intérieur et les larves consomment la
chenille vivante.
Là,
c’est le Grand nacré.
Le
Zygène de la filipendule. Il est tout aussi toxique que tous les autres. Il est
plein d’acide cyanhydrique. C’est immangeable. Un oiseau qui consomme ce
papillon, il ne fait pas huit mètres avant de tomber comme une pierre.
C’est le fait de vous promener pour voir
vos petites bêtes. C’est la nature et la photo…
Vous
appelez cela des promenades. Venez un coup avec moi. Je peux vous dire, vous
allez déchanter.
Non justement, cela a l’air bien sport
et c’est pour ça qu’à votre âge, vous avez autant le physique et tout.
Je
m’entraîne. Pendant la période d’hiver, j’ai un escalier d’appartement. Parce
que si vous faites comme moi, au début de saison, sans entraînement partir du
Simplon, aller au fond sur « Homatt Au »,
photographier dans un couloir à avalanche et revenir, je peux vous dire que les
trois jours qui vont suivre, vous n’osez plus vous toucher les jambes, même pas
avec une plume. Et vous n’allez pas être très content de votre condition
physique, ça je peux vous le jurer, moi. C’est ça la photo de terrain ! Le
plaisir déjà d’être en bonne condition physique, d’être bien à l’aise dans son
milieu, d’être discret et c’est presque, on peut le dire, une photo de
solitaire. Comme le copain, il est solitaire aussi. On est, on ne dit pas un
mot quand on est dans le terrain. Pas un mot, parce qu’on sait que dans le
terrain, dans le silence, ça porte la voix. Cela fait tout foutre le camp…
Donc,
si vous voulez pouvoir photographier des marmottes, photographier des chamois… Ne
discutons pas des bouquetins, c’est des chèvres civilisées. On arrive à leur
gratter la tête, ce n’est pas du boulot. Là, travaillez au téléobjectif, soyez
discret, surtout ne jamais avoir le vent qui vous vient dans le dos, parce
qu’il vous charge. C’est un travail. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle
« la chasse photographique ». C’est un travail de chasseur. Nous, on
ne tue pas. On immortalise mais on ne tue pas. Ce n’est pas que je sois
anti-chasse mais je trouve que c’est un mal quelque fois nécessaire. Mais moins
il y en a, mieux ça vaut.
C’est sûr.
Moi,
je préfère voir des prédateurs faire leur travail d’équilibrage et d’avoir la
diversité, d’avoir quelque chose à photographier, pouvoir faire de bonnes
photos sur un lynx, etc.
Voilà
le glacier, le glacier du Mont-Collon et si vous
regardez bien, vous voyez le maigre reste de la langue du glacier d’Arolla qui normalement devrait venir jusque tout au fond où
il y a les branches en bas. Vous apercevez qu’il y a à peu près quatre cents
mètres de recul, ce n’est plus que de la caillasse.
Et
voilà la coquelourde. Cette plante est ultra protégée sur le plan national et
ils ont trouvé le moyen de donner l’ordre de les faucher. Alors là, je n’ai
jamais réussi à comprendre cette bêtise, moi.
Cette
plante est à déconseiller de prendre en décoction. Il s’agit d’une aconit mais
contrairement à l’aconit tue-loup dont la feuille est en forme de platane, celle-ci,
qui a une feuille beaucoup plus découpée, c’est
l’aconit de Lamarque.
M. Ernst, est-ce que vous auriez des
conseils à prodiguer pour les personnes qui débuteraient dans la photo ?
Il
faut d’abord qu’ils s’adressent à un bon photographe mais pas à un vendeur. Un
photographe qui connaît son métier, qui fait partager ce qu’il sait et qu’il y
ait un suivi, qu’il le conseille, qui dit : « voilà, une profondeur
de champ, c’est ça. Un rapport, c’est ça. Le matériel qui est nécessaire, c’est
celui-ci. Vous avez un investissement de tant qui doit être amorti sur un temps
suffisamment long pour que ça vaille la peine. »
N’achetez
pas n’importe quel appareil. L’appareil bon marché, c’est toujours l’appareil
qui est beaucoup trop cher. Mais il faut surtout que celui qui vend l’appareil
explique à celui qui l’achète comment on le sert, cet appareil.
Le
tabac d’Espagne.
Voilà
un couple du Grand nacré.
Voilà
le Coma, c’est celui qui se trouve sur le côté, accompagné de la femelle de
Et maintenant, qu’est-ce que vous pensez
des nouvelles technologies, de voir les reflex numériques ? Ce n’est pas
encore…
C’est
un très bon appareil pour faire de petites photos souvenirs, pour faire des
photos de famille. Mais si vous voulez faire de la photo pointue, de la photo
artistique, totalement insuffisant. Vous n’avez pas la définition, vous n’avez
pas la fidélité des couleurs. Pour moi, c’est un bon appareil pour amateur qui
veut faire de la photo clic-clac. Mais, ça ne va pas plus loin.
Vous préférez vous, de continuer de
travailler avec la pellicule.
L’argentique
permet d’avoir une fidélité de couleurs, une très forte définition. Or, si vous
faites de la macro, vous faites de la photo artistique, vous avez besoin de ces
éléments-là. Ces éléments manquent complètement dans le numérique. Le numérique
n’est pas prévu pour professionnels pointus. Il est prévu pour le populaire,
pour celui qui va en vacances et qui veut ramener des bonnes photos souvenirs.
Là, c’est bon, ça marche.
Par
contre, si vous faites un portrait avec du numérique, vous avez intérêt de
marquer le nom de la personne que vous avez photographiée, parce que vous risquez
d’avoir de la peine à la reconnaître.
M. Ernst, si je vous résume, pour la
personne qui voudrait commencer, il faudrait qu’elle mette le prix sur un bon appareil,
qu’elle n’aille pas chez un vendeur quelconque mais chez quelqu’un qui connaît
bien la photo.
Chez
un bon professionnel. Et surtout un professionnel qui aime son métier et qui
respecte son client.
Voilà. La personne va bien conseiller et
l’on doit encore arriver à un suivi.
Il
faut la suivre parce qu’elle aura peut-être compris une partie du message au
départ. Quand on débute, on fait des bêtises. Voyez là, vous avez fait une
erreur. Donc, vous devez encore le suivre. Il doit y avoir un suivi quand même
sur une certaine distance, de manière que quand vous quittez la personne, vous
avez la conscience que cette personne va faire de bonnes photos, qu’elle va
savoir se servir de ce que vous lui avez vendu. Cela ne sert à rien de lui
vendre un appareil de très bonne qualité si vous ne lui expliquez pas comment
cela fonctionne. Elle ne fera pas de bonnes photos.
Cela sera n’importe quoi en fait.
Oui.
Il faut lui expliquer comment on fait de bonnes photos.
On va terminer sur cette note M. Ernst.
Je vous remercie beaucoup d’être venu parmi nous pour discuter de photographie
et à la prochaine.
Interview réalisée par Julien Pisenti
Texte retranscrit par Françoise Berthod
Voix off susurrée parAlain
Sunier