Monsieur Fernand Thiébaud : Les syndicats
Fernand,
Oui.
Tu viens d’avoir quatre-vingt-deux ans. Une longue carrière professionnelle, est-ce que tu peux nous en parler un petit peu ?
Bien entendu. Voilà, ce n’est pas difficile. Après l’école obligatoire, car je n’ai pas fait l’école secondaire, je suis entré à quinze ans dans une petite fabrique de Fleurier, de mécanique pendant quatre ans. Le 14 juin 1943, j’entre à la grande maison Dubied à Couvet, où j’étais bien entendu un manœuvre sur les machines à décolleter, sur les gros tours de production. J’ai un peu tout fait jusqu’en 1975, mais je vous dirais qu’en 1972, j’ai commencé les cours du soir, l’article 30, comme on l’appelait, pour pouvoir obtenir mon CFC de mécanicien de précision.
Alors trois ans de cours du soir et en 1975, l’examen final.
Avec quelle moyenne ?
4,8 de moyenne.
C’est correct.
J’étais le premier, mais je vous dirais que pendant cette période, cela a été marrant. Vingt-quatre inscriptions au cours du soir en 1972. On est arrivé huit à la finale en 1975. Ils arrêtaient tous parce qu’ils n’arrivaient pas à suivre. Il fallait tout refaire, l’algèbre, etc. La moyenne de 4,8, ce n’est pas énorme, mais j’avais cinquante et un ans en 1975 et le CFC a été obtenu.
Après, j’ai été déplacé aux machines à tricoter Dubied, au montage des groupes. Bien sûr 1975, après il y a eu la vie politique, mais seulement j’en recause après. Après, on travaille, on travaille. On a eu la grève en 1976, tout le monde le sait. Le foot 1976, j’étais en vacances, je rentrais. C’était un lundi, on me dit : « Non, non ne va pas travailler, on fait la grève ». Pourquoi, elle est venue cette grève. Je vous explique exactement ce qu’il s’est passé. Il y avait une commission d’entreprise. Il y a eu un peu de chômage dans les années 1970-72-73-74. On chômait deux jours, trois jours par semaine. Alors, bien entendu, le patron n’a rien trouvé de mieux que de dire : « On va baisser les salaires de 10%, il n’y a plus de boulot, il y a du chômage ».
La commission d’entreprise - je n’en faisais pas partie - j’en ai fait en deux temps. Au début de ma carrière chez Dubied et à la fin. Je vous expliquerai. La commission d’entreprise refuse. Bon, ils ont fait des séances, des séances. Le patron alors si c’est comme cela, on va réduire de trois quarts le treizième salaire parce que vous savez que depuis 1949, Pierre Dubied était encore un Dubied qui était vraiment un patron. Il avait offert, cette année-là, deux fois le treizième salaire. Un au mois de juin et un à la fin de l’année, parce qu’il y avait des bénéfices. Ils n’étaient pas encore tous déclarés, les bénéfices, on sait comme cela va. C’était formidable.
Là, ils n’ont pas trouvé mieux. Vous ne voulez pas qu’on descende les salaires, on va diminuer le treizième et on le réintroduira petit à petit, un demi et après trois quarts. Là-dedans, c’est droit avant que je revienne après mes vacances, il y en avait : « On fait grève, on n’est pas d’accord, on ne travaille plus. L’après-midi du 9, sortie. On pensait avec la direction - il y avait Mariéthoz, de Salis - ce n’est pas possible, cela ne va pas aller comme cela. On était devant l’usine, on peut dire le quatre-vingt pour cent des employés.
Ah ! Cela a été suivi chez Dubied.
Alors bon, cela a négocié, négocié. On a formé une commission d’entreprise, dont j’ai fait partie bien entendu, je n’étais pas le président, c’était Rufieux le président, c’était un chef des apprentis de Travers et on a négocié, négocié. Les syndicats de Fleurier, Berne, c’était André Ghelfi, grand syndicaliste qui était le patron du syndicat FTMH. Je parle bien de FTMH à ce moment-là. On n’avait pas de regroupements, ce n’était pas l’UNIA.
De fil en aiguille, cela a duré quatre semaines, puisque le 6 septembre, on reprenait le travail avec une petite récompense. C’est-à-dire, il y avait un fonds social qui avait été créé par Pierre Dubied qui n’a rien à voir avec les autres aides. C’est un fonds social en cas de pépin et de ce fonds social, ils ont sorti un million à répartir entre tous les ouvriers par rapport aux années d’usine qu’ils avaient. C’était un peu la décision des ouvriers, maintenant on en a marre, on reprend le travail. Cela été repris comme cela.
Mais le droit de grève était interdit en Suisse ?
Ah, il était interdit, c’était le « recoupe ». Il n’y avait pas le droit de grève. Mais maintenant, tu as vu comme il se développe, il y en a partout. Mais il y avait eu la France, qui s’était donnée en exemple.
C’est clair.
Voilà, on a recommencé le travail, cela a un peu repris. Maintenant, je vous dirais que la commission d’entreprises de cette époque a démissionné en bloc. Il n’y a pas eu d’entente avec les patrons. C’était vraiment les syndicats avec le comité de grève qui ont essayé de créer un climat de confiance pour reprendre le travail. On a repris le travail et au printemps 1977, il faut refaire une commission. Une commission ouvrière parce que la commission des employés n’a pas démissionné. Elle existait toujours. Là, bien sûr il y a des élections au niveau des ateliers. On m’a demandé de me mettre en lice. Je ne sais pas combien de voix de plus que les autres et ils m’ont bombardé président.
Haut la main.
Directement. C’était la présidence de la commission d’entreprise.
À partir de…
1977. Avril 1977. Aussitôt-là, j’ai formé mon comité de la commission d’entreprise. Tu vois ce que c’est, ce n’est pas évident. J’ai demandé une entrevue avec de Salis et la direction. On a renégocié. On renégocie l’histoire du treizième salaire. Il fallait qu’ils le réintroduisent plus rapidement. A force de négocier, suspension de séances d’un côté, d’un autre. Moi, je dis à mes gars : « Ce n’est pas difficile, on a un papier signé de la direction que le treizième salaire va revenir progressivement. On l’aura dans trois ans, totalement, mais on veut une augmentation de salaires directe, instantanément. On veut une augmentation de salaires.
Sur le salaire mensuel ?
Oui, tous les mois. Une augmentation de salaires mensuelle. Pourquoi ? J’ai dit cela on l’a, j’ai demandé 4½ % en 1977.
Cela faisait au mois de mai, après l’introduction de la commission d’entreprise. Alors, les patrons : suspension de séances. Moi, je leur dis : « Le treizième va revenir automatiquement, mais l’augmentation de salaires, si on ne l’a pas, on ne l’a pas ! Dans quelques années, on aura les deux, on aura tout ». Le patron me dit : « Vous êtes exigeants » on vous a déjà proposé une diminution des salaires, on a coupé le treizième salaire, une bonne partie.
Je leur ai dit : « Écoutez, moi je suis assez malin. Parce que si vous l’acceptez, cette augmentation de salaires, c’est tous les mois que cela tombera et le treizième vous serez obligés de le réintroduire peut-être plus vite que vous ne le pensez ».
On va faire un effort, bon c’est accepté. On a fini la séance qui a duré pas mal. J’arrive dans les ateliers, ils m’ont tous dit : « Tu es fou, comment as-tu pu faire ? Ils voulaient tout diminuer et tout à coup ils augmentent ». J’ai dit : « Il faut savoir négocier ». C’est une question de négociation entre syndicaliste et patron.
Tu as quand même un tempérament de négociateur ?
C’est parti comme cela et le travail a quand même pas mal repris, 1978-79-80, il n’y avait plus de chômage. On avait du boulot, le salaire tombait avec les 4½ % en plus. Il n’y a pas eu de diminutions. Le treizième s’est réintroduit petit à petit. Seulement, dès 1983-84-85 et 1987, ce n’est pas une question de faillite, c’est une question de Banque cantonale : Schaer et Rodolphe Adiz, les patrons qui ne voulaient plus travailler avec la Banque cantonale. C’est Krebs qui était directeur de la Banque cantonale à cette époque, c’était Willy Schaer qui était directeur du conseil d’administration. J’étais au Conseil communal à ce moment-là. On a négocié en pleine séance du Conseil. Schaer a dit : « C’est inutile, on ne travaille plus avec la Banque cantonale et les salaires… ils ne tombent pas dans des sachets comme dans le temps, c’est fini. » Alors, bien sûr, cela a duré jusqu’en décembre 1987. Schaer a convoqué tout son personnel, atelier par atelier, et a dit : « On ferme la boîte. Mon père ne veut plus travailler avec la Banque cantonale et ne veut plus travailler dans cette région-là. On ferme l’usine, on va faire un plan de négociations, un plan de licenciements pour qu’il n’y ait pas trop de pertes.
Les syndicats étaient derrière bien sûr. Il y a eu un partage parce qu’il y a des fonds. Vous savez, quand il y a une grève, on récolte un peu partout des fonds, vous savez ce que sait. Voilà, ça s’est passé comme cela au niveau de cette histoire-là.
Cela veut dire que tu t’es retrouvé licencié à quelques mois de ta retraite ?
À seize mois. Là, j’avais droit au chômage, j’avais droit à douze mois et les quatre mois, c’est des fonds FTMH - à ce moment-là, ce n’était pas UNIA - qui pouvaient compenser avec le salaire manquant.
Je n’avais pas trop de peine. J’étais au Conseil communal, j’étais déjà payé par le Conseil communal et je vous dirais qu’il y a eu une anomalie dans cette histoire-là de la part des ouvriers. Il y a eu des fonds qui ont été récoltés et c’est la FTMH, Jean Gerber, qui habitait en bas qui négociait tout cela encore, ce n’était pas Willy Bovet et on a dit : « Voilà, les syndiqués, ils ont droit à ce fonds, les non syndiqués n’ont pas droit », parce qu’il y a longtemps qu’on essayait la propagande pour syndiquer les gens.
Il y en a, ils ne veulent pas payer une cotisation, cela ne les intéresse pas, mais ils veulent tirer les carottes, tu comprends.
Ils ont dit : « Bon, c’est à vous de savoir, par rapport à ce qui va se distribuer, par rapport au nombre d’années d’entreprise, vous, si vous voulez donner quelque chose à votre copain qui travaille à côté de vous et qui n’était pas syndiqué, c’est de votre bon vouloir, c’est privé. »
Il y avait une cassette, une caisse. Il y en a qui mettaient, moi j’ai mis, je suis comme cela.
Ce qui a été dit, ce qui est malheureux, par des non syndiqués : « Mais qu’est-ce que cela va bien, je vais pouvoir me racheter une nouvelle bagnole, la mienne était foutue ». Ce n’était pas pour donner à ses enfants, cela c’est mesquin ! Ils méritaient rien ceux-là, rien du tout.
Au niveau des syndicats actuels, tu en penses quoi alors ?
Moi cela me pose un problème que les syndicats ne sont plus ce qu’ils étaient avant. Cela veut dire déjà : nouveau syndicaliste dans la vie professionnelle active, donc ceux qui y sont, des cotisations, c’est clair. Mais ils ne défendent plus l’ouvrier comme cela a été dans les années après la guerre jusqu’en 1980-87. Je dis que même la grève Dubied 1976, et 1987 les licenciements, cela ne fait jamais que onze ans. Là, les syndicats n’avaient même plus le poids qu’avaient les anciens syndicalistes. Ils n’avaient plus le poids. Moi, je trouve que les dirigeants syndicaux qui sont au haut de l’échelle ne prennent plus l’affaire des simples ouvriers ou employés, parce qu’on peut dire qu’on est tous des employés. Il n’y a plus d’ouvriers, de manœuvres, c’est des employés qu’ils soient à la production ou non, c’est égal. Ils n’ont plus le même élan, ils n’osent plus se prononcer comme c’était dans ce temps-là.
Donc un affaiblissement ?
Moi, je dis que le syndicat proprement dit a diminué de puissance par rapport au patronat.
Bon Fernand, c’est sur cette critique un peu dure que l’on va conclure. On se voit bientôt pour la suite de ton témoignage.
Oui merci.
À la prochaine et merci.
C’est entendu, pas de problème
Interview réalisée par Alain Sunier
Texte retranscrit par Françoise Berthod