Monsieur Fernand Thiébaud : La politique

 

Fernand Rebonjour.

Bonjour Monsieur Sunier, cher collègue.

 

On a évoqué dans un premier volet, votre vie professionnelle et syndicaliste. Vous avez aussi travaillé en politique si je ne me trompe pas ?

Dans la politique oui. Alors, je dirais qu’avant la politique, j’étais déjà inscrit au parti socialiste à Fleurier, à l’âge de 19 ans. Mon père qui était un grand socialiste qui a été au moins vingt-quatre ans au Grand Conseil, alors j’ai suivi la trace. Mes deux frères n’ont pas suivi. J’étais le seul enfant qui ait suivi la trace de la politique socialiste.

 

L’aîné, au milieu…

Moi, j’étais le cadet, le petit dernier. L’aîné était de 1918, le deuxième de 1920 et moi de 1924. Après on a déménagé de Fleurier à Couvet. Bien sûr, quand je suis arrivé à Couvet, il y avait les vieux socialistes qui étaient au Conseil général qui sont venus me trouver. Il faut venir au parti ici, il faut venir au Conseil général. Ils manquent des ténors, du monde. J’ai dit : « Bon, écoutez à ce moment-là, je n’ai pas trop envie, je verrai plus tard ». Je suis venu en 1951 à Couvet. Dans les années 1954-55, ils sont venus me relancer. Là, j’étais dans ma partie sportive, c’était le jeu de quilles. Alors, j’ai dit : « Non, j’ai déjà un hobby, je fais cela à part l’usine Dubied : la pêche ! » On y reviendra après. Non, je ne rentre pas tout de suite.

En 1968, un collègue qui était en-dessous, Maxime Sandoz, m’a dit (ce n’était pas le Maxime, c’était le père qui tient le Soliat maintenant), il faut venir au Conseil général avec mon beau-frère. En 1968, j’entre au Conseil général.

 

Donc élection, puis…

Élection passée sans problèmes. J’étais deuxième de la liste des socialistes, tu penses bien.

Après, de fil en aiguille, en 1976, le Conseil communal il y avait des défections, il y en a qui quittaient, il y en a qui n’étaient pas contents. Alors comme c’est tous les quatre ans qu’il y a une élection communale, on me demande au niveau du parti socialiste à Couvet : « Tu ne veux pas te mettre en lice pour le Conseil communal ? ». Bon, je suis d’accord. Il y avait Baillod, Dupond, Jeanneret, les bourgeois libéraux radicaux. Il y avait même le Renouveau covasson en ce temps-là et les socialistes, c’était un truc qui existait. On se met en liste et voilà l’élection. Deuxième de la liste socialiste ; passé, c’est en ordre. Je vais au Conseil communal en 1976 et l’on prend le pouvoir au 1er juillet. Les élections, c’est en mai et c’est en juillet qu’on entre.

Au Conseil communal, on est cinq. Il y avait deux libéraux, un radical, deux socialistes. Alors, il faut répartir les charges.

 

Juste.

Les anciens en général, ils gardent leur charge, leur dicastère comme on l’appelle et comme celui qui n’était pas réélu avait les finances, j’ai dit : « Cela ne me gêne pas, je prends les finances ».

 

Question : on sait qu’actuellement il y a beaucoup de communes qui sont dans la « M » au niveau des finances. Et à ton époque ?

À l’époque, il y en avait. Quand j’ai commencé en 1976, mon collègue qui était un socialiste, mais qui ne connaissait rien du tout, il a réussi à faire des trous là-dedans, parce que c’était mal géré. Alors, j’ai commencé, il y avait 600'000 francs de déficit aux comptes 1975. En 1976 il fallait déjà réagir. J’ai déjà fait un petit peu du tri et en 1980, j’ai refait une échelle fiscale, mais j’ai fait une échelle fiscale populaire.

 

À la baisse ou à la hausse ?

À la baisse. Attends, à la hausse. Je t’explique. Tu fais une échelle fiscale - je l’ai faite sur un graphique - j’ai demandé à l’administration qu’ils me sortent toutes les catégories de contribuables. Je parle bien de contribuables, pas les personnes morales, les personnes physiques. Tu as les catégories et là, tu tires un trait et tu mets tes chiffres pour arriver à récupérer 600'000 francs. C’est ce que j’ai fait en 1980.

 

Et cela a été accepté ?

Cela a passé direct comme une lettre à la poste. Alors, avant il partait de trois jusqu’à huit. Moi, je suis parti de un jusqu’à douze. Alors tu vois le graphique, il monte et avant c’était comme cela. Oh, les gros, ils me téléphonaient tout le temps : « Vous n’y pensez pas, on va déménager, on ne va pas rester à Couvet, on va trop payer d’impôts ». J’ai dit : « Il y a combien d’années que vous profitez, maintenant vous pouvez un peu lâcher… » Ils acceptaient.

 

C’était accepté.

Oui, cela a été accepté. Alors après j’ai fait douze ans, que des bénéfices, seulement j’ai remboursé des emprunts qui étaient à 8% qu’on pouvait rembourser et ils n’y pensaient pas, tu t’imagines. Alors, après tu réempruntais, parce qu’on pouvait à 4½ % - 5 %, tu vois l’économie sur plusieurs millions dans les intérêts, c’est vite vu. On a refait des économies un petit peu par ci et par là. On a coupé où il fallait couper, mais pas dans le social, surtout pas dans le social.

 

Pas comme aujourd’hui ?

Pas comme aujourd’hui. C’est ce qu’ils font ! Couchepin, c’est ce qu’il fait et même nos deux socialistes au canton, quand il y a des dettes, ils coupent aussi dans le social. Tu vois bien quoi ?

 

Oui, on est les premiers visés d’ailleurs.

C’est clair.

Voilà. 1976 douze ans au Conseil communal, deux fois président pendant la période parce qu’avant il y avait un président - tous les quatre ans c’était le même. Emery, il avait fait douze ans. Il y en a qui avait fait à Noiraigue seize ans. Alors quand je suis entré au Conseil communal, j’ai dit : « Maintenant, pas en 1976 - 1980 quand les anciens ont démissionné, c’est-à-dire ne se sont pas représentés, on fait un tournus. Chaque année, le président change. » Chaque année, parce qu’à ce moment-là, un président ne peut pas cacher des choses qui ne sont pas normales, parce qu’il fait la pluie et le beau temps le président, il cachera des choses que les autres collègues ne peuvent pas voir, tu comprends, ça ne va pas. Quand tu es président une année, tu es obligé de regarder tout ce qui se passe.

 

Cela clarifie le tout ?

Oui ça clarifie le tout. J’ai été deux fois président de commune. C’était la première fois qu’il y avait un socialiste, il n’y en avait jamais eu. J’étais le premier en 1982 parce qu’on a fait le tournus. 1980 nouvelle élection, c’est un des quatre qui a pris, c’était l’ordre des choses, après un libéral et un socialiste et après cela revenait, puisque il n’y avait plus que trois partis en jeu.

 

Tu ne tardes pas à entrer au Grand Conseil neuchâtelois ?

Oui.

 

En quelle année, décris-nous un petit peu le clivage politique à ce moment-là ?

Voilà. Les élections comme cela se passe tous les quatre ans, en 1985, c’était l’élection du Grand Conseil. Je me suis mis en liste et suis sorti donc comme député au Grand conseil jusqu’en 1993 puisque entre deux, 1985-1989, c’était une période de quatre ans. 1989 de nouveau des élections. J’en suis sorti haut la main, pas de problème. Alors, ce que j’en retiens, c’est qu’il y avait très peu, un seul ouvrier que ce soit de la mécanique ou n’importe quoi, ouvrier à la base qui existait sur cent quinze membres du Grand Conseil. C’est tous des professions libérales. Cela peut-être des socialistes qui soient avocat ou juriste ou tout ce que l’on veut, mais ce n’est pas des ouvriers de la base.

 

Ce qui n’était pas le cas quand ton père y était ?

Ce n’était pas le cas quand mon père y était et cela vient par rapport à l’évolution des professions qu’on trouve maintenant. L’évolution, on voit bien les lycées, ces grandes écoles qui sortent des autres professions que des mécaniciens, électriciens ou ferblantiers. C’est un peu là que je trouve qu’il y a un déséquilibre. Je ne veux pas dire que le parti socialiste, pendant ces périodes que j’y ai vécues, a fait son bon boulot, mais on a fait un bon boulot avec des gens de la haute, si l’on veut, qui étaient socialistes. On en a assez au canton de Neuchâtel, mais moi je trouvais que là, cela n’avait plus la même valeur. Il y a un déséquilibre complet aux gens qui décident pour les Neuchâtelois(es). Il ne faut pas les oublier, les femmes.

Voilà un peu cette période, ces huit ans au Grand Conseil.

 

Tu as effleuré la situation sociale actuelle. Quel est ton regard par rapport au fait que l’on aurait plutôt tendance à augmenter les caisses maladie, à faire courber l’échine à ceux qui sont déjà pas mal pliés en deux ?

Alors bon ! Au niveau politique, on dira que la santé, c’est la santé et au niveau fédéral et au niveau des cantons, tout le monde en discute : la santé coûte cher. On a ici au canton de Neuchâtel, - du temps que j’y étais et même encore des années après, car on est quand même en 2006 - on avait quand même une part que l’État prenait en charge nos primes d’assurance maladie, alors que maintenant on peut dire qu’ils ont - à part ceux qui n’ont rien du tout - ils sont bien obligés de prendre en charge, mais il y avait des petites participations 25 %, 50 % ou 75 % par rapport au salaire que l’on gagnait, même aux retraités. Le revenu est ce qu’il est. Il y a un plafond pour la retraite, l’AVS c’est un plafond, le deuxième pilier alors la période que j’ai faite chez Dubied, j’avais un tout petit deuxième pilier parce qu’il a évolué après, tu comprends. Alors, on ne noue pas les deux bouts avec tout ce que l’on nous demande (les impôts, l’assurance maladie, ce que l’on doit payer tous les jours, l’électricité c’est la plus chère du canton il ne faut pas l’oublier, non de Suisse. On a l’eau. Il ne nous reste plus grand-chose. Alors moi, je dis que là les socialistes qui sont au Conseil d’État actuellement, il n’y a qu’à les citer, il y en a deux et il y a un écolo, Fernand Cuche qui n’est pas écolo mais dans les paysans. Il est quand même plus ou moins à gauche, alors je vous le dis direct, j’ai écrit au Conseil d’État et j’ai évoqué ma situation et je dis que c’est la situation de beaucoup de monde à l’heure actuelle, beaucoup de petites gens.

 

Par rapport à ta…

Ils m’ont répondu, mais à côté de la plaque, je te le dis.

 

C’est-à-dire ?

Ils m’ont répondu à côté de la plaque. C’est Debély qui m’a répondu car c’est lui qui a la santé. Alors, j’ai râlé au niveau des caisses maladie. J’ai remis l’accent : « Pourquoi ne pas faire une assurance unique en Suisse pour que chacun paie par rapport à son revenu et non pas une prime qui est fixée comme cela ? » Celui de l’UBS qui gagne vingt-quatre millions, il va payer encore moins que moi de primes d’assurance maladie, car il prendra la franchise maximum. C’est vite calculé tout cela. Alors là, je suis déçu de ce Conseil d’État, très déçu de ce Conseil qui est en majorité de gauche et je reverrai ma position aux prochaines (élections), j’ai écrit comme cela.

 

Aux prochaines élections ?

C’est malheureux mais c’est quand même comme cela qu’il faut le dire. Je trouve qu’il a bien changé car moi, je l’aimais bien Jean Studer avant. Il a défendu des cas chez Dubied quand on le faisait venir, oui c’était un avocat. Maintenant, il a une autre étiquette qu’est-ce que tu veux… Il y a des trous, il faut ramasser de l’argent. Il en ramasse où c’est facile de le ramasser. Il n’en ramasse pas chez les gros.

 

Non.

Il ne touche pas les gros, il ne les touche pas, c’est cela qui ne va pas !

 

Le petit est déjà sous l’eau

On le met encore un peu plus. Mais on fera comme on voudra, il y aura toujours les riches qui deviendront toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres. On n’est pas en train de renouveler, on continue comme cela et c’est ça que je remarque.

 

La force de la Suisse, il y a vingt-cinq trente ans, c’était justement la classe moyenne, la classe bourgeoise.

Oui, la moyenne, c’était la classe bourgeoise. Alors voilà ce que je ressens du canton de Neuchâtel : je ne m’occupe pas des autres cantons, mais je crois que cela ne va pas mieux à des places. Au niveau fédéral, on voit bien Couchepin au niveau de l’assurance maladie, la santé et beaucoup d’autres choses quand on voit comme il coupe partout. Les complémentaires pour les personnes qui sont en nécessité, on diminue de tant de pour cent. La santé, les primes, il veut augmenter l’âge de la retraite, les femmes aussi. Il veut diminuer les prestations, l’AI, tu vois bien ce que c’est, tu as vu comme ils vont faire. Moi, je trouve qu’il y a un malaise, bien sûr. Le Conseil fédéral n’est pas en majorité de gauche, mais on a un canton de Neuchâtel à majorité de gauche et ça ne travaille pas pour la base.

 

Non.

Voila, c’est cela que je ressens.

 

Fernand, merci pour ce témoignage et cette comparaison, je dirais, entre un temps révolu et maintenant et l’on se voit dans trois semaines.

Pas de problèmes, même avant.

 

Merci.

 

 

Interview réalisée par Alain Sunier

Texte retranscrit par Françoise Berthod