Jacky Lagger : Chanteur pour enfants
Cela fait des années, des années si ce n’est pas des dizaines d’années déjà qu’on…
Si ça ne fait pas des siècles !
Non. Mais te concernant que tu chantes l’enfance, que tu es sensible à toutes ces problématiques.
Mais parce qu’on a tous les âges de sa vie, je pense. Moi, j’ai un an, j’ai mes dix ans, j’ai mes vingt ans, j’ai mes quarante, mes cinquante-six. On promène tous ses âges. On ne quitte pas un âge. On se dit qu’on devient adulte. C’est un mot détestable, le mot adulte. Quand on regarde le sens dans le dictionnaire, ça veut dire : « en fin d’évolution ». Alors, ne soyons jamais adultes.
« Merci’s »
Je trouve que tu es resté particulièrement longtemps, tu y es peut-être encore, en enfance ?
Je suis en cinquante-sixième enfantine et je pense que je vais redoubler l’année prochaine. On peut tout espérer du monde des petits. C’est sûr. J’ai moins d’espoir dans le monde des grands, parce que le monde d’aujourd’hui est assez bizarre. Mais nos enfants vont changer tout cela. Je l’espère.
Mais, si on connaît un peu ta biographie, tu n’as pas eu une enfance malheureuse ?
Pas du tout. Je ne devrais pas écrire des chansons tristes. J’en écris parfois. Mais non, j’ai eu une enfance heureuse à la campagne, bien aimé d’un papa et d’une maman merveilleuse qui sont toujours présents avec un frère et deux sœurs. On s’est gentiment maltraité, mais c’est la petite guerre sympa des familles. Non, c’était une enfance heureuse.
Alors, très sérieusement pourquoi cette affection ?
Cela me semble fondamental. Si on n’aime pas ses enfants, si on n’aime pas les enfants, c’est-à-dire notre suite, je ne pense pas qu’on peut s’aimer soi-même. D’abord, parce qu’on en était et que c’est la perpétuité des choses. J’aime la fraîcheur, la faculté de s’émerveiller et des cerveaux qui ne sont pas complètement formatés avec encore beaucoup d’espace libre. J’espère qu’ils seront bien occupés.
Il y a ça, mais il y a aussi que tu n’aimes pas, mais vraiment pas du tout de voir souffrir les enfants.
Mais comment peut-on aimer à moins d’être vraiment cruel et méchant, comment peut-on aimer la souffrance des autres et même la sienne. Non, bien sûr. Je n’aime pas la souffrance et dès mes premiers spectacles, j’ai réalisé dans les salles de spectacles que ce n’était pas jour de fête pour tout le monde, qu’il y avait des enfants au grand bonheur, heureusement la majorité. Mais qu’il y avait des enfants avec des problèmes de famille, des problèmes d’école, des problèmes de santé et il me semblait honnête et juste d’en parler aussi.
« Docteur Bouton »
En plus, la famille d’aujourd’hui n’est plus ce qu’elle était dans les années quarante, dans les années cinquante. Le nombre de divorces augmente, le nombre d’enfants qui se retrouvent seuls aussi. Là encore, il y a des choses à faire, il y a encore beaucoup d’enfants qui vont souffrir en Suisse.
Certainement bien qu’il n’y ait pas de règles absolues. Une famille recomposée peut être merveilleusement recomposée. Une famille traditionnelle décomposée par toutes sortes de tragédies. Finalement, il n’y a que l’amour qui compte, que ce soit d’une manière ou d’une autre, des parents adoptifs ou des parents biologiques. Si l’amour est là, ça marche !
On peut être des enfants de parents divorcés et être heureux ?
Je pense, je pense. Moi, j’ai souvent rêvé le divorce de mes parents, parce qu’ils se battaient souvent. Un moment donné, j’aurais presque préféré cette version et finalement, ils sont restés, à vie, inséparables. Ils continuent à se quereller avec, je pense, beaucoup d’amour en profondeur. Moi-même, je suis divorcé mais avec du respect pour le bonheur vécu. Je pense qu’on peut aussi réussir ces choses-là. Dans mon divorce, par exemple, on s’est d’abord félicité du beau parcours, d’avoir fait de beaux enfants et quand on s’est dit merci, on ne peut plus entrer en guerre. Je pense que la bêtise, que ce soit dans les liens du mariage, dans le concubinage, dans une reconstruction, finalement c’est le respect qu’on se porte et d’admettre qu’une histoire puisse commencer et finir. D’ailleurs, la plupart des histoires commencent et finissent. Je pense qu’il n’y a pas de règle précise s’il y a le sentiment, s’il y a le respect, s’il n’y a pas la rancœur et l’amertume.
Entre enfants plus facilement qu’entre adultes ?
Je pense que c’est les sentiments fondamentaux de tout être vivant qu’il soit un arbre de la forêt qui cherche sa place et qui essaie de concurrencer l’autre pour être le plus haut ou le monde animal qui a ses cruautés, et le monde humain qui en a férocement. Après l’intelligence que l’on nous prête est de cultiver son contraire, c’est-à-dire d’un bien-être et d’un bonheur d’exister. Mais je crois qu’on est capable des pires inintelligences.
« Les règles de la main »
Quand on écoute tes chansons, quand on t’écoute comme ici avec ces enfants, non seulement tu cherches à les distraire, tu cherches à les amuser, tu cherches à leur donner du bonheur, mais tu leur fais aussi la morale ?
Morale. Je ne sais pas.
Quand tu leur parles du respect, qu’il faut dire merci, qu’il faut saluer, qu’il faut sourire…
Oui tout à fait. Mais ce n’est pas que moi qui en parle. Moi, je suis… je pense que la définition d’un musicien ou d’un chanteur, c’est d’être attentif. En fait, il faut avoir l’oreille observatrice et la plupart de mes chansons sont créées, sont nourries par des discussions avec les enfants. C’est souvent eux qui me disent ces propos et moi après, je fais un exercice de style pour en faire une chanson. Mais c’est rare que je les invente. C’est des mots d’enfants, c’est des vécus, des témoignages, des confidences ou des petits gags comme cela. C’est comme ça que naissent mes chansons. Je n’essaye pas de me mettre dans la peau de l’enfant, je suis l’enfant que je suis, que j’ai été et que je resterai et je suis l’enfant que j’écoute.
Tu es aussi chanteur et on n’arrête pas, soit de se plaindre de la Suisse romande des chanteurs ou c’est les chanteurs qui se plaignent. Tu fais partie de ceux-là ou pas ?
Je ne me plains pas, parce que c’est mon bonheur d’être artiste. Cela fait longtemps qu’il dure. J’ai toujours pu vivre modestement avec des moments un peu d’aisance et d’autres d’infortune. Donc, j’ai de la chance. Maintenant, les temps sont durs mais je crois qu’ils sont durs pour tout le monde, pour le chanteur, pour l’ouvrier, pour la dame au magasin, pour tout le monde, je crois que le monde est difficile. Et il y a ce formatage des médias, du système qui n’a plus trop d’éthique, alors on en souffre tous. Je suis sûr que mes amis artistes qui sont sculpteurs, peintres ou chansonniers, mes amis artisans, épiciers ou autres souffrent un petit peu de ce passage difficile.
Tu parles des médias. Nous sommes nous-mêmes un très jeune média. Tu dis qu’ils ont changé. Tu penses qu’ils peuvent faire mieux pour parler déjà rien que de la Suisse romande.
J’espère surtout qu’ils ne vont pas faire pire.
C’est-à-dire.
Parce que c’est comme ça. Maintenant, il n’y a plus vraiment d’éthique. Il y a un taux d’écoute, des émissions qui doivent cartonner et on est dans l’incivilité totale. On déteste les bons sentiments, on veut des gens qui se fâchent devant l’écran, on veut presque la vulgarité, qu’il se passe des trucs, à l’image des manchettes des journaux, des premières pages qui deviennent détestables. Voilà, tout finit par se ressembler. J’espère que justement le monde artisan, le monde plus modeste, plus petit, mais peut-être plus grand dans l’éthique qui peut peut-être se le permettre reste un petit peu hors de ces tristes manières.
Je reviens de M6 catastrophé, parce que…
Parle-nous de cette expérience, pour éviter que cela se passe ici.
On la verra à la télé et j’espère qu’on n’aura pas des émissions qui vont naître comme ça. C’est de la télé réalité et moi ma réalité, ce n’est pas la télé. Cela devient très irrespectueux. D’abord parce que les personnes ne sont plus à leur juste place. On invite des gens pour divertir, mais la vedette, la star, c’est le présentateur. C’est la personne qui est à l’écran tous les jours. Tant mieux finalement. Moi, je n’ai pas envie d’être une star, je suis une bonne étoile ! Je préfère cela. Mais cette expérience était détestable, parce que tout est… Il n’y a plus de spontanéité. Tout est préparé, de l’applaudissement aux commentaires, aux entrées, aux sorties. Tout est monté, retravaillé, reformaté et ça n’a plus d’intention finalement.
Espérons que ça ne vienne pas chez nous non plus.
Je l’espère vivement. Mais je crois que les médias finissent par se ressembler, parce qu’il y a un diktat tellement fort de l’argent, de la survie, que même une radio locale finit par passer les pires trucs, c’est-à-dire les produits business qui sont faits pour durer un petit moment et on n’a plus envie vraiment de découvrir ou de se décaler, de se dire : « Non, je maintiens quand même mon goût et tout », parce que tout le monde est un peu sur la corde raide.
« Papa cadeau »
Alors, on parlait des médias, de la chanson, on a parlé des enfants, on a parlé de ces nouvelles émissions de télévision sur M6 qui font rêver les enfants. On a eu nous, un exemple ici, avec la chanteuse Cindy qui ne sait pas encore si elle va devenir une star ou pas. Finalement, c’est bien, c’est une évolution normale. C’est dangereux ?
Le rêve, c’est extraordinaire. Mais tous les rêves ne deviennent pas réalité. Et là, je pense que c’est plutôt une manière de faire rêver pour oublier un petit peu les difficultés de ce temps. Mais c’est dangereux quand on fait croire à tout le monde que le chemin est facile ou qu’il est tapissé d’un beau tapis doré dès les premiers jours ; de faire croire qu’on peut être star en quelques semaines, c’est dangereux. Moi, ça me fait peur parce que je connais des jeunes gens qui veulent une carrière de luxe, qui veulent être vedettes, guitaristes vedettes quelques mois plus tard. On oublie le savoir, on oublie que peut-être il faut passer du temps à faire des gammes, à travailler, que c’est peut-être dans l’obscurité d’une cave ou dans l’anonymat que l’on forge ses armes avant de se mettre à la lumière. Et puis là, on raccourcit les chemins parce que c’est un monde qui est pressé et il est tellement pressé qu’il jette aussi très très vite. Là, ça me fait un petit peu peur, parce qu’il y aura beaucoup de désillusions, de gens propulsés au sommet et qui vont tomber d’autant plus haut. Non, je ne pense pas que ce soit éthiquement bien.
Une autre solution, une autre façon de faire…
Et puis aussi, ce formatage, cette façon de faire finalement… On fait chanter tout le monde de la même manière au lieu de se réjouir de la diversité, de la beauté des différences.
On te remercie pour ton message. Si tu peux nous chanter juste quelque chose pour conclure...
Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert
Texte retranscrit par Françoise Berthod