Monsieur Jéhan-Georges Muller : Voyage au Maroc.

 

Jéhan-Georges Bonjour.

Bonjour Françoise.

 

Il paraît que tu es un grand voyageur ?

Effectivement. J’ai beaucoup voyagé quand j’étais jeune et beau encore.

 

De quel pays as-tu, disons, un souvenir disons cocasse à nous raconter ou plutôt triste ?

Cocasse, triste. Oui, cocasse et triste en même temps. Un voyage qui m’a énormément marqué, qui me touche encore aujourd’hui quand je raconte l’histoire. Ca s’est passé en 1977 quand j’étais chauffeur de taxi indépendant, à l’époque. Je venais de m’acheter une voiture, une vieille Peugeot et un soir, j’ai rencontré un de mes copains qui travaillait au Novotel à Thielle, cuisinier, qui voulait retourner au Maroc. Il ne supportait pas le train, ni l’avion. Il m’a demandé combien je lui faisais la course. On a discuté un petit peu et je lui ai dit : « Écoute, tu paies les frais, tu me donnes un peu d’argent, c’est bon. Je t’amène. »

 

Jusqu’au Maroc ?

Jusqu’au Maroc, oui. J’adorais conduire à l’époque. On s’embarque pour le Maroc, deux jours de voyage sans problèmes. On arrive chez lui et je suis resté une semaine, à peu près, chez lui. On a visité un petit peu à gauche, à droite. Cela m’a tellement plu, là-bas, ce pays. Il n’y a rien. Quand il n’y a rien, il y a tout par rapport à ici.

 

Tu n’y es jamais allé auparavant ?

Non. Je n’y étais jamais allé. Je suis rentré chez moi et j’étais tellement enthousiasmé que je vois mon copain qui habitait avec moi. On partageait le même appartement et je lui ai dit : « Écoute, j’ai découvert un pays, si cela te tente le Maroc, on se tire ! » Il était tout fou. Je lui ai dit : « Écoute, il nous reste - on était vendredi soir - on va essayer de vendre le plus de trucs possibles pour avoir un peu d’argent, car effectivement on n’avait plus rien. On a tout liquidé tout ce que l’on pouvait vendre : chaîne hi-fi, bandes dessinées, et le dimanche soir, on est parti sur un coup de tête, comme cela, sans rien. Le coffre rempli d’habits et c’est tout. On a voyagé, on est descendu. On a fait deux ou trois jours pour descendre sous la flotte tout l’Espagne, passé le Maroc. On a vécu là-bas à peu près trois semaines sur nos réserves.

Au bout de trois semaines, on n’avait plus de sous. Alors, le lui ai dit : « Moi, je vais vendre la voiture et m’acheter un cheval et je vais continuer à cheval.

 

À cheval ?

J’avais envie depuis tout petit d’avoir un cheval et je n’avais jamais eu l’occasion. Comme là-bas, cela ne coûtait pas trop cher... Et lui, il s’est trouvé une petite copine et s’est tiré de son côté et moi, j’ai été acheté mon cheval. Seulement, au marché aux chevaux, comme j’avais vendu ma voiture Frs 1'500.- à peu près, ils savaient tous, les marchands, que j’avais 1'500.- en poche et aucun ne voulait vendre à moins. Bref, en discutant j’ai pu quand même avoir mon cheval, une jument toute blanche, un petit cheval arabe, une selle, le nécessaire pour aller à cheval. Je quitte le marché aux chevaux, j’arrive sur la grande place Jamaa El Fna où il y a tous les marchands avec leurs étalages. Je voulais aller boire un thé, j’avais soif. Je m’arrête à un restaurant qui s’appelait l’« Hôtel des Alpes ».

 

Tu ne t’es pas cru à Neuchâtel là ?

J’ai cru que je n’avais pas voyagé du tout là. C’était très cocasse car en plus les Alpes étaient dessinées sur le fronton et, chose à ne pas faire, j’ai attaché la jument avec un nœud alors que j’aurais dû juste passer la bride autour de la barrière, ce qui fait qu’elle s’est sentie piégée. Elle a tiré en arrière la barrière et elle s’est mise à galoper à travers la place avec sa barrière derrière, comme une folle.

 

Tableau cocasse aussi ?

Alors oui ! Cocasse dans un premier temps, moins quand la foule m’a accompagné au commissariat pour les explications d’usage. Tout ce qu’ils m’ont dit n’était certainement pas des mots de bienvenue, mais enfin je ne connaissais pas trop l’arabe.

 

Il vaut mieux dans ces moments-là.

Et on a transigé avec le propriétaire qui voulait beaucoup d’argent. Je lui ai dit : « Je te laisse mon passeport en garantie - le commissaire de police était d’accord - et quand je repars, je vends le cheval et… ok. Je continue mon voyage. Je n’avais plus de papiers, sauf un permis de conduire qui n’est pas valable comme pièce d’identité.

On avait passé la nuit. Premier jour, j’étais du mauvais côté de la route, évidemment. Je ne savais pas tout sur le cheval. Il faut toujours que le cheval voie arriver le danger. Un camion klaxonne, elle rue et me fait tomber. Elle a commencé de galoper dans les cactus. Elle a fait un bon kilomètre avant que je me décoince de l’étrier et elle s’est tirée. Moi, j’ai vu qu’il y avait deux Marocains, j’ai récupéré mes habits qui étaient dans le sac et je leur demande de le garder : « Oui, on te le garde ». Mais ils l’ont tellement bien gardé que je ne les ai plus trouvés ces Messieurs Dames. J’ai récupéré le cheval quand même et…

 

Tu n’avais plus rien ?

Plus rien et j’ai quand même réussi à passer trois mois comme cela sans rien, grâce à la générosité et à l’hospitalité des gens sur place, qui ont une façon de voir la vie qui est tout à fait différente de la nôtre. Je suis reparti du Maroc, j’avais plus d’habits qu’en arrivant car j’avais raconté cela et ils étaient un peu scandalisés que l’on m’ait fait cela.

Le jour est venu où je me suis trouvé tout en bas du Maroc. À la frontière Algérie Maroc, ils étaient un peu à couteaux tirés et à l’occasion d’une discussion avec un calife, un chef de village, il s’est aperçu que je n’avais pas de papiers d’identité. Il a averti la gendarmerie royale. Ils m’ont amené au poste : contrôle d’identité. Le téléphone cela va tellement long et le temps qu’ils prennent contact avec mon inspecteur du début, bref... Au bout de deux jours, j’en ai eu marre, j’ai écrit une lettre - j’ai demandé du papier - au roi.

 

Carrément au roi.

À sa Majesté Hassan II. J’ai écrit une lettre en expliquant que voilà, j’étais en touriste.

 

Pourquoi tu n’as pas essayé l’ambassade ?

Je ne pouvais pas communiquer avec l’extérieur. Ce n’est pas comme ici. On n’a pas droit à un avocat et à un coup de fil ! Ma lettre est partie par motard car quand le geôlier a vu que c’était marqué à son Altesse Hassan II, il est devenu tout blanc et m’a dit : « Tu écris au roi ? » J’ai dit : « Oui », et deux heures après, j’ai eu deux inspecteurs qui sont venus me récupérer, me conduire à Marrakech avec le cheval.

Le soir arrivé, je n’avais plus d’argent, plus rien et je retourne à ce commissariat du début et je tombe sur un sale flic vraiment, gras, suant, méchant, mauvais. J’explique que comme je n’ai rien, est-ce que je peux dormir dans le hall, dans une cellule. Il l’a mal pris, mal compris. Il a commencé à me taper dessus et ses collègues s’y sont mis aussi et là, le téléphone arabe a bien fonctionné de nouveau, je ne sais pas comment. Le commissaire est arrivé en chemise de nuit, enfin en robe de chambre à deux heures du matin en les engueulant et disant : « Mais non, mais non, ne le tapez pas ! Il est Suisse, c’est un touriste quand même… » Et il m’a invité à passer la nuit chez lui. Mais comme dans l’altercation, j’avais un peu chiffonné la casquette et l’uniforme - dans tous les pays du monde cela ne se fait pas -, le lendemain on m’a reconduit gentiment à la frontière, accompagné d’un inspecteur qui était le sosie d’Omar Sharif et j’ai dû passer une nuit, pendant le trajet, en prison.

 

En prison, carrément.

Oui dans une cellule en sous-sol. Il y avait trois grandes cellules et une quarantaine de types dans chaque cellule. Une couverture pour chacun.

 

Quelle impression tu as quand tu arrives là-dedans ?

Je me suis retrouvé dans Midnight Express, tout à fait. C’est assez glauque, les rats et tout. Ils m’avaient laissé mes cigarettes et j’en ai un peu distribué à gauche et à droite. J’entends parler français à côté de moi. Je ne voyais pas la cellule d’à côté, mais je voyais juste un bras qui dépassait. En fait, c’était un Français, un Algérien né en France qui était arrivé au Maroc trois mois auparavant, sans papiers. Donc, comme il était Algérien plus ou moins, à l’aéroport, ils l’ont carrément mis dedans. Cela faisait trois mois qu’il était là sans que personne ne le sache. En plus, il était tremblant, il devait avoir de la fièvre et il m’a donné l’adresse de sa sœur pour l’avertir au plus vite. Mon but, c’était de rentrer à Paris le plus vite possible.

Le lendemain matin, l’inspecteur vient me chercher. Je le regarde et lui dit : « Écoutez, vous êtes croyant ? » « Oui, bien sûr ». « Il y a un type là à côté, c’est un Français, cela fait trois mois qu’il est là. Il est très malade et si vous le laissez, il va mourir, vous l’aurez sur votre conscience, faites comme vous voulez… » « D’accord, d’accord ».

On sort du commissariat, je vois une ambulance qui arrive.

 

Donc, cela avait joué.

J’avais gagné une manche. Je continue le voyage en bus, c’était cinq heures du matin et mon copain du début, qui lui, dormait toujours jusqu’à midi en général, à cinq heures et demie du matin, qui fait du stop devant le car ? Mon copain que je retrouve par hasard, trois mois après.

 

Sans contact pendant tout ce temps ?

Exact. On fait les adieux à l’inspecteur et l’on passe le bac - je n’avais plus un sou - on était sur l’Espagne. Il fallait que l’on rentre très vite sur Paris, le plus vite possible. Moi, je voulais absolument faire quelque chose pour lui et l’on commençait de déconner au bord de la route, on faisait du stop : « Non, celle-là trop petite, non celle-là trop grosse ». Une Rolls arrive. On s’est détourné, on n’a même pas fait du stop. Non, elle ne s’arrêtera pas. Mon copain me dit : « Regarde la voiture qui vient en marche arrière », c’était la Rolls. Une Rolls anglaise conduite par un Hollandais qui ramenait la voiture de son patron en Angleterre en passant par Paris.

 

De la chance.

De nouveau un hasard supplémentaire. Bref, le voyage s’est passé comme deux doigts dans le nez et pas de contrôle aux frontières. Ils ont dû nous prendre pour un groupe pop. J’arrive à Paris, je quitte mon copain un moment. J’arrive place Maubert où je devais aller, c’est resté gravé dans ma tête cette adresse. « Fouzia », je ne donnerai pas le nom de famille, mais c’était le nom de sa sœur. En sortant de place Maubert, il venait d’y avoir une manifestation à la mutualité et je sors du métro, il y avait cent cinquante CRS qui m’attendaient. Rebelote, je sors mon passeport et leur dit : « Pas de blague les mecs, je ne fais que passer ». « Vous allez où ? » « Place Maubert ». « C’est là ». Ils m’ont laissé passer et j’ai discuté avec sa sœur et le lendemain, on a tout fait pour essayer d’ameuter les gens. On a fait toutes les radios. Tout le monde s’en foutait complètement de ce mec et finalement, c’est un commissaire à la retraite - des amis de Fouzia - qui nous a un petit peu aidé parce qu’il connaissait la présidente de la Croix-Rouge française qui, elle-même, connaissait la présidente du Croissant-Rouge marocain, qui n’était autre que la femme du roi, auquel j’avais écrit et qui avait lu mon courrier parce que c’est elle qui ouvrait le courrier que j’avais envoyé pour me plaindre. J’ai su après coup que c’est elle qui ouvrait le courrier de son mari. Deux jours après, on est allé le chercher à Orly. À l’époque, il n’y avait pas encore Roissy, c’était Orly, dans un avion sanitaire de la Croix-Rouge française affrété par la reine du Maroc. C’est elle qui a payé le voyage.

 

Il savait que c’était toi qui l’avais aidé ?

Non. C’est-à-dire que quand il est arrivé chez lui, il a été d’abord à l’hôpital un moment parce qu’il était très mal en point. En fait, il avait la malaria et l’on a bien fait de le faire sortir, car cela aurait pu mal se terminer, parce qu’il n’y a pas de soins là-bas. Je l’ai rencontré deux jours après sa sortie d’hôpital, mais il était tellement marqué psychiquement que dans son regard, j’ai eu peur, en voyant son regard. J’ai eu peur. Je n’attendais pas de merci, mais en fait, j’ai eu peur de lui. J’ai quitté Fouzia et l’histoire s’arrête là en ce qui me concerne. Lui, je ne sais pas ce qu’il est devenu. Je suis content d’avoir pu faire sortir ce gars de prison. Donc, ça c’est un voyage qui m’a marqué et qui me marque encore maintenant.

 

Ce qui est vraiment frappant, c’est que tu pars sur un coup de tête dans un pays pour un rêve en disant c’est génial, je vais au Maroc et cela finit en prison.

En prison et un sauvetage.

 

Qu’est-ce que cela t’inspire comme…

Réflexion ? Je dirais la succession des hasards, entre guillemets. Je n’y crois pas trop au hasard, que cette histoire de barrière m’ait amené en fin de compte après trois mois à avoir contact avec ce type qui avait besoin de moi. Pas de moi, mais qui avait besoin au moins d’avertir sa famille, après ce n’était plus mon problème. Donc, j’ai joué mon rôle du mieux que j’ai pu. Après des années, quand j’y repense, je me dis finalement que toute cette histoire est partie sur une quantité phénoménale de petits hasards qui, additionnés, ont fait que l’histoire s’est terminée comme cela.

 

Je te remercie beaucoup de cet entretien.

Mais de rien. À ton service.

 

Et j’espère que l’on se reverra une prochaine fois pour un autre voyage.

Pourquoi pas. Il y en a encore assez à raconter. J’en ai encore en réserve.

 

Merci beaucoup encore Et.merci beaucoup aux téléspectateurs et j’espère que l’on vous retrouvera prochainement sur notre canal.

 

 

Interview réalisée par Françoise Berthod

Texte retranscrit par Françoise Berthod