Monsieur Roland Debély : Conseiller d’État
Monsieur Debély bonjour.
Bonjour.
Merci d’avoir accepté notre invitation. Vous avez été élu au printemps 2005 après avoir passé plusieurs années dans le secteur de la banque, jusqu’à être membre de la direction régionale du Crédit Suisse. Comment s’est passée votre arrivée dans le département de la santé et des affaires sociales ?
En l’occurrence fort bien, puisque les dossiers que je reprenais, provenaient de deux départements sociaux, le département de Mme Dusong, domaine de la santé, celui des affaires sociales, de Mme Perrinjaquet et ces deux conseillères d’État avaient vraiment organisé la transmission des dossiers de manière très professionnelle. Dans le sens où les dossiers chauds avaient été recensés, les axes de réflexion mentionnés et la transmission des dossiers s’est faite en présence des chefs de service dans un très bon esprit, dans un très bon climat.
Certes, par rapport au domaine bancaire, le changement était important. J’arrivais dans un domaine qui ne m’était pas connu et j’ai dû m’approprier finalement le langage et les enjeux du domaine de la santé et des affaires sociales.
Et comment avez-vous procédé pour vous mettre au courant sur tous les dossiers ?
Écoutez, nous avons été finalement ou j’ai été immergé très rapidement dans les dossiers puisqu’il y avait des éléments d’actualité également qui ont fait que nous entrions rapidement dans les dossiers. Par exemple moi-même dans le domaine de la santé, j’ai connu tout le problème de la listeria, quelques semaines après mon arrivée au pouvoir, il a fallu travailler dans l’urgence et peu de temps après, le Conseil d’État a été contraint effectivement de prendre d’autres mesures d’urgence liées à l’évolution des charges budgétaires dans le courant de l’année 2005, si bien que nous avons traité dans l’urgence. L’immersion dans les dossiers s’est faite très rapidement et finalement, on a traité les dossiers au fur et à mesure qu’ils arrivaient. Dans une première phase, l’on peut dire qu’on a traité dans l’urgence et maintenant nous travaillons les dossiers dans la durée.
Donc, vous avez un parcours dans le domaine de la banque. En parcourant votre site Internet, on voit que vous avez une prédilection pour les chiffres, est-ce que vous n’auriez pas été plus à l’aise dans le département des finances, par exemple ?
Vous savez, le département que j’ai le plaisir de conduire comprend un total de charges d’environ 500 millions de francs. 500 millions de francs sur un total de charges de l’Etat d’environ 1,7 milliards, si bien que la relation est évidente au niveau des charges.
C’est vrai que tout le domaine des finances est un domaine qui était mon domaine de prédilection, mais je crois que j’arrive à utiliser mes connaissances qui sont les miennes dans le domaine de la santé et des affaires sociales.
Au moment de faire campagne, vous indiquiez, toujours sur votre site Internet, que la dette par habitant dans le canton de Neuchâtel s’élevait à près de onze mille francs et qu’arrivé au Conseil d’État, vous vous battriez pour assainir les finances du canton. Est-ce que cela s’est amélioré aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’il en est ?
Aujourd’hui, non. Malheureusement, la dette n’a pas été réduite par habitant. Au contraire, elle s’est encore légèrement aggravée, puisque entre-temps, il y a eu des déficits qui ont continué d’augmenter le niveau d’endettement du canton, mais la volonté que j’ai exprimée durant ma campagne est aujourd’hui celle qui est partagée par l’ensemble du Conseil d’État. Nous avons, les autorités cantonales ont reconnu que ce canton vivait au-dessus de ses moyens, que nous avions un niveau de charges par habitant qui était supérieur à la moyenne des autres cantons.
Dès lors, après ce constat qui était partagé, une volonté commune qui s’est affichée au travers du Conseil d’État, exprimée dans son programme de législation, une volonté commune qui visait à assainir les finances du canton de Neuchâtel et le premier objectif de l’assainissement est d’avoir un budget qui tend à l’équilibre des finances, à l’équilibre budgétaire et je crois que c’est le premier objectif que nous avons, c’est quelque part d’éteindre tous les foyers qui génèrent des coûts vraiment importants pour ensuite maîtriser dans la durée, l’évolution des charges.
Vous envisagez également aujourd’hui de réduire sévèrement l’aide sociale accordée aux moins de trente ans. Quelles mesures est-ce que vous allez prendre concrètement dans ce domaine ?
Finalement, il n’y a aucun domaine d’activités qui échappe aux exigences liées à la maîtrise de l’évolution des coûts puisque mis à part la volonté du Conseil d’État d’assainir les finances, il y a finalement une exigence. Elles sont maintenant institutionnelles. Une exigence légale qui oblige que la politique du Conseil d’État s’inscrive dans une politique financière et celle-ci ne permet plus au gouvernement d’avoir des déficits qui atteignent un certain seuil qui est fixé par la loi. Par exemple, on ne peut pas avoir un déficit qui est supérieur à 2% de l’ensemble des recettes du canton. Il est un peu difficile de se limiter au maximum, si le total des charges est à 1,7 milliards, le déficit soit se limiter au maximum, si nous prenons référence à ce 2%, à environ 34 millions, c’est-à-dire l’ensemble des services de l’État sont soumis à des recherches de solutions pour maîtriser l’évolution des coûts.
Pour revenir à votre question dans le domaine du social, dans ce domaine-là, les coûts ont explosé, ils ont triplé en l’espace d’une dizaine d’année en passant d’environ 20 millions à 60 millions de francs. Le Conseil d’État a souhaité finalement, constatant qu’il y a beaucoup de jeunes à l’aide sociale, le Conseil d’État a souhaité valoriser les compétences de ces jeunes-là pour leur donner une chance d’avoir une insertion sociale, une insertion professionnelle et c’est une expression politique que nous avons mentionnée dans notre programme de législature, c’est de favoriser plutôt l’insertion sociale et professionnelle des jeunes de moins de trente ans comme alternative à l’aide matérielle.
Maintenant, comment allons-nous nous y prendre ? Un groupe de travail interdépartemental a émis un certain nombre de réflexions et dans les prochaines semaines, nous allons saisir au travers de la présentation du budget 2007, nous allons saisir le Grand Conseil d’un paquet de mesures qui comprend une vingtaine de mesures dans ce domaine-là. Mais ce que nous avons observé dans le domaine des jeunes qui sont à l’aide sociale, c’est que les deux tiers des jeunes n’ont pas terminé leur formation professionnelle et n’ont pas repris une formation professionnelle.
D’autre part, nous observons également qu’une grande partie de ces jeunes-là sont dans un niveau d’endettement élevé. Dès lors, nous avons considéré qu’il y a lieu d’aider les jeunes qui sont aujourd’hui dans cette situation présente pour leur donner des outils, des moyens de réintégrer un réseau social, un réseau professionnel et d’autre part, nous avons comme objectif, de travailler en amont c’est-à-dire d’identifier déjà relativement tôt dans la scolarité, les jeunes qui sont en difficulté scolaire, en difficulté d’insertion professionnelle.
Vous êtes membre d’un exécutif. À ce titre, vous êtes tenu à une certaine collégialité, comment est-ce que vous considérez cela ?
Cela fait partie de l’histoire et des traditions de notre pays qu’un gouvernement s’exprime d’une seule voix, ce qui n’empêche pas chaque membre du gouvernement d’avoir ses propres réflexions, sa propre analyse. Mais après l’échange des informations, les argumentations que nous partageons ou que nous ne partageons pas, afin de combattre au sein du Collège gouvernemental, mais une fois que les réflexions se sont faites, que l’analyse a été faite, il y a une décision qui est prise et le Collège gouvernemental s’exprime dans ce contexte-là d’une seule voix et c’est un système dans lequel je m’intègre parfaitement bien et je crois qu’il est important que la population et l’ensemble des partenaires comprennent le sens de la démarche du Conseil d’État. Et ces démarches doivent s’exprimer au travers, justement, d’une seule position.
Vous êtes membre radical du Conseil d’État au sein d’un gouvernement à majorité de gauche, est-ce que cela aurait été plus facile au sein d’un gouvernement radical ou à majorité de droite ?
Vraisemblablement oui. Cela aurait été plus facile. Mais dans le contexte que nous avons aujourd’hui, lié aux réalités qui sont celles du canton de Neuchâtel, l’ensemble des membres du gouvernement partage une vision, une analyse de la situation d’aujourd’hui et une vision sur l’avenir du canton et dans ce sens-là, nous avons finalement un même constat, une même volonté.
Le constat, c’est la difficulté des finances du canton et la volonté, c’est de donner des perspectives nouvelles aux Neuchâteloises et aux Neuchâtelois.
Et dans ce cadre-là, comment est-ce que vous voyez la montée en puissance de l’UDC ces dernières années ?
Au niveau du canton de Neuchâtel, l’UDC a été longtemps absente du débat politique. En arrivant, disons dans l’arène politique neuchâteloise, je pense que sa présence correspond à un courant de pensées qui est exprimé au travers des Neuchâteloises et des Neuchâtelois et ça a obligé quelque part les partis radical et libéral et partis de droite également de se positionner sur un certain nombre de sujets.
Dès lors, moi, je considère que l’UDC est une bonne opportunité politique pour que chaque parti puisse se positionner sur la vision qu’il entrevoit et la façon qu’il conçoit la vie en communauté dans ce petit canton de Neuchâtel.
Dans le programme de législature 2006-2009, le Conseil d’État veut revaloriser activement les métiers manuels et l’esprit d’entreprise. Comment est-ce que vous allez procéder concrètement ?
Comme je l’évoquais tout à l’heure par rapport aux jeunes, il faut travailler en amont déjà. Il faut travailler au niveau de la formation scolaire, il faut remettre en exergue les valeurs qui sont la responsabilité de la liberté, l’initiative personnelle. Les cultiver déjà dans le cadre de la formation scolaire, la formation professionnelle.
Et depuis quelque temps, le Conseil d’État a pris l’habitude de donner le mot d’ordre dans les votations fédérales, est-ce que vous pensez que c’est le rôle d’un exécutif cantonal de prendre ces positions ?
Je dirais oui pour tous les domaines qui ont une influence directe sur la politique neuchâteloise. Je suis plus réservé s’agissant des dossiers plus politiques qui n’ont pas justement une influence directe sur le canton.
Et globalement, est-ce que vous pensez que vous avez une marge de manœuvre plus grande maintenant en tant que conseiller d’État ou dans votre précédente fonction au Crédit Suisse ?
La question est intéressante. En fait, je ne me la suis jamais posée. Au niveau d’une entreprise, il est vrai que les décisions qui sont prises sont ensuite mises en œuvre de façon relativement rapide, puisque les structures institutionnelles sont constituées par un Conseil d’administration, par une direction générale, par des directions régionales et dans le domaine politique, le processus est beaucoup plus complexe. Disons en fait que dans les deux domaines, nous sommes soumis à des contraintes, à des contraintes d’ordre hiérarchique ou institutionnel dans le domaine professionnel. Comme dans le domaine de la banque, nous sommes soumis à des contraintes hiérarchiques même en ayant un poste de membre de la direction sur Neuchâtel. En fait, j’étais soumis à des contraintes quant à des objectifs qui étaient décidés par mes chefs au niveau de la Suisse romande, au niveau national, et ma marge de manœuvre consistait à trouver des solutions pour réaliser les objectifs de l’entreprise au travers de la culture de cette entreprise-là. Ma deuxième marge de manœuvre était de faire remonter les informations pour apporter peut-être des modifications dans la façon dont l’entreprise envisageait son activité sur le plan régional.
Maintenant dans le domaine politique, l’élément hiérarchique existe quelque part. Notre chef à nous, les membres du gouvernement, c’est le Parlement et les commissions qui le constituent, puis c’est la population. Dès lors, notre activité s’inscrit dans le cadre législatif, des législatives d’aujourd’hui, s’inscrit dans le cadre de l’enveloppe budgétaire, par exemple, qui est définie par le Parlement.
Dès lors, dans les deux domaines, il y a des marges de manœuvre mais il y a également des contraintes. Certes, comme chef de département, mis à part le fait d’actionner mon action dans le cadre du dispositif législatif d’aujourd’hui, il m’appartient également la responsabilité d’entreprendre les initiatives nécessaires, les démarches nécessaires, les études nécessaires en vue d’adapter le dispositif législatif, d’adapter nos lois pour les faire coller à la réalité d’aujourd’hui, aux problèmes d’aujourd’hui et pour répondre aux exigences et aux besoins de demain.
Là, nous avons une manœuvre qui est relativement importante. Maintenant, il est certain qu’un conseiller d’État, un membre du Parlement cantonal également, a bien sûr une marge de manœuvre relativement importante pour révéler des problèmes de société, des problèmes de fonctionnement de notre État, qu’on a bien sûr de façon très limitée dans une entreprise, puisque dans une entreprise, nous nous occupons d’un domaine d’activités qui est bien spécifique.
On a donc parlé des finances cantonales tout à l’heure. Vous avez demandé un effort aux personnes à l’aide sociale, aux gens qui bénéficiaient d’un subside pour l’assurance maladie et aux gens les plus fortunés, quel effort vous leur avez demandé ?
Aux personnes, nous avons pris des mesures qui avaient quelques fois des durées de temps limitées à une année et d’autres mesures qui font l’objet de réformes plus importantes, qui visent à assainir l’État sur de moyen terme.
Pour les personnes les plus fortunées, il a été demandé une contribution sur la fortune durant l’espace d’une année. Dans le domaine des personnes qui sont au bénéfice de l’aide sociale, là, nous avons pris des mesures qui s’inscrivent dans le temps. Les premières mesures que nous avions prises, certes qui ont soulevé du mécontentement auprès des milieux concernés, auprès des bénéficiaires de l’aide matérielle, c’était d’adapter les normes d’aide à la personne liée par exemple au montant forfaitaire pour le ménage, pour vivre durant un mois. Nous avons adapté ces normes-là, mais nous les avons adaptées aux recommandations qui existent sur le plan national. Dès lors, ce n’était pas une initiative unique du canton de Neuchâtel qui s’inscrivait encore à créer des difficultés supplémentaires aux personnes qui sont bénéficiaires de l’aide sociale et s’inscrivait finalement dans la politique nationale. Maintenant, pour les personnes qui bénéficient du subventionnement partiel ou total des primes d’assurance maladie, certes pour l’exercice 2005, le montant alloué à la réduction des primes d’assurance maladie est resté globalement identique à celui que nous connaissions les années précédentes. Mais vu l’augmentation des primes, le montant d’aide qui en résultait était de moindre importance, aussi bien qu’au décompte final, il y a une catégorie de personnes qui ont vu leur aide ou leur subventionnement des primes d’assurance être réduite voire deux catégories de personnes être supprimée. Et cette mesure-là a créé des effets négatifs pour les personnes qui ont un revenu juste supérieur à celles qui sont au bénéfice de l’aide matérielle et là, ça génère un effet pervers que nous allons corriger dès l’année prochaine selon les études que nous avons entre-temps lancées.
Et quel(s) sacrifice(s) le Conseil d’État a-t-il consenti à faire par rapport à ses propres dépenses également pour assainir les finances cantonales ?
Les dépenses propres du Conseil d’État sont relativement mineures si on les inscrit dans le total des charges de l’État qui sont d’environ 1,7 milliards de francs. Mais par exemple, le Conseil d’État n’a plus d’abonnement général des CFF, le Conseil d’État a renoncé à des places de stationnement qui lui étaient garanties à l’année. Il y a des mesures de ce type qui ont été prises également pour alléger le budget qui émarge des coûts du Conseil d’État.
Et pour terminer, est-ce que vous pourriez nous dire ce que vous pensez d’Objectif Réussir en tant que programme d’occupation pour les personnes à l’aide sociale ?
Le canton de Neuchâtel a fait parfois œuvre de pionnier dans le domaine des programmes d’occupation, dans le programme de réinsertion sociale. Nous croyions découvrir des structures qui se créent en Suisse alémanique, alors que finalement, elles existent déjà dans le canton de Neuchâtel, mais sont présentées d’une façon différente. Notre canton dispose maintenant d’une quinzaine, sauf erreur, de programmes d’insertion, de réinsertion sociale et ça correspond à la démarche que nous voulons initier pour les jeunes de moins de trente ans que nous voulons renforcer. Mais nous saluons déjà tout ce qui est entrepris dans ce domaine-là. Je félicite le projet qui a initié Objectif Réussir et je salue les intentions et la façon dont il est mené.
Monsieur Debély, merci d’avoir répondu à nos questions.
Merci beaucoup pour votre invitation.
Interview réalisée par Philippe Rollier
Texte retranscrit par Françoise Berthod