Monsieur Roland Duding : Artiste peintre

 

 

Monsieur Roland Duding, bonjour.

Bonjour.

 

Vous avez soixante ans. Vous exposez actuellement au Café du Château à Valangin, vos tableaux qui ont été réalisés dans la région de Valangin, dans le village de Valangin. Mais avant de parler de tout cela, vous avez eu une vie, une enfance pas tout à fait ordinaire qui vous a beaucoup marqué, je crois.

Oui, c’est exact. J’ai vécu à Neuchâtel avec mes parents, ma tendre enfance de l’âge d’une année à cinq ans avec mon petit frère Bernard et mon demi-frère Claudy. À l’âge de cinq ans, ma mère est décédée et mon père, ne pouvant plus subvenir à nos besoins, nous a placés dans un orphelinat de Belmont où nous sommes restés deux ans. Où j’ai eu la chance de suivre mon école, à l’école de Boudry, qui pour moi a été quelque chose de très très déterminant ! Et j’en garde un souvenir éblouissant de ce temps-là, parce qu’à l’âge de cinq ans jusqu’à sept ans, j’ai appris à lire correctement un livre, j’ai appris à calculer, j’ai appris des choses qu’un enfant doit apprendre. Plus tard, nous avons été placés, déplacés dans le canton de Fribourg où l’on a été reçu par la parenté de mon père qui, pour des raisons personnelles que je ne connais pas, on a été placé chez les paysans. Moi-même, à Corbières dans le canton de Fribourg et mon petit frère, je ne me souviens plus. Je crois que c’était Villaz-St-Pierre dans le canton de Fribourg, et là nous avons travaillé comme garçons de ferme jusqu’à l’âge de quinze ans.

Je dois dire que cela a été très très dur, parce que je suis arrivé dans une région où l’on a dû réapprendre à lire et à écrire et nous, nous étions déjà comme si on était en troisième année. Alors pour moi, je me suis senti lâché, je me suis senti parfois seul et ce que je dois dire par là, c’est que j’ai gagné sur beaucoup de choses, c’est-à-dire la liberté de pouvoir être dans la nature, la chance d’avoir été élevé avec des gens de qualité, des paysans qui étaient des gens, je dois dire, normaux, qui avaient une vie riche et ceci m’a aidé beaucoup à observer la nature, à l’aimer et aussi à la dessiner, parce que mes meilleures notes étaient le dessin et la récréation, je tiens à le préciser ! Et voilà ce qui a fait que vers l’âge de quinze ans, je me suis souvenu que j’avais une tante, la sœur de ma maman qui vivait à Peseux à l’époque. Là, on a pris rendez-vous et une décision a été prise entre mon père qui vivait à Neuchâtel et ma tante de nous héberger chez elle. Cela n’a pas été tout simple. Au bout d’une année, « moi, j’avais quel âge ? », j’avais quinze ans, elle est tombée très malade, elle était dans l’horlogerie. Elle travaillait comme régleuse, je me souviens toujours et elle-même, elle a pris la décision de dire : « Écoutez les garçons, j’ai voulu faire un effort, mais je ne vous lâche pas, je vous placerai à la Maison des Jeunes à Neuchâtel » et mon petit frère a été à l’Institut Lambelet aux Verrières. On a été une période de vie, encore séparés.

Et là quand je suis arrivé à la Maison des Jeunes, pour moi, cela a été quelque chose d’extraordinaire, parce que j’ai fait la rencontre de gens extraordinaires aussi qui n’étaient pas du même milieu que moi. J’ai connu, je ne le cacherai pas, les fils Piaget de La Côte-aux-Fées qui étaient là, qui faisaient des études, des hautes études. Mais qui en même temps venaient ici pour faire des études et prendre des repas à midi et le soir. J’ai eu la chance aussi de connaître d’autres gens, comme M. Jean-Pierre Ghelfi, qui a été conseiller communal de la ville de Neuchâtel. Bien sûr qu’il faisait de hautes études. On n’était pas tout à fait à la même table, mais cela n’empêche que c’était une période formidable qui m’a permis de me développer et de faire un apprentissage de réparateur de machines à écrire qui a été fait dans la maison Reymond, qui n’existe plus aujourd’hui.

 

À vous entendre, vous n’avez donc jamais eu vos parents. Vous n’avez pas l’air d’en avoir vraiment souffert ?

Non. C’est-à-dire le manque des parents, le manque de la maman, le manque de chaleur m’a toujours manqué. D’ailleurs actuellement, je pourrais même dire que je sens toujours la main de ma mère quand je lui serrais la main et tout… Mais je dois dire qu’il y a eu tellement de gens formidables autour de moi dans la vie, même des amis, des copains. À la Maison des Jeunes, il y avait aussi des gens extraordinaires. Je peux vous raconter une petite anecdote : on était tous fauchés, pas un franc dans la poche et on allait vers celui qui avait une tune et une fois, comme par hasard, j’étais le plus riche, j’avais une tune sur moi et on est allé boire une bière à la Cave neuchâteloise à Neuchâtel. Il y avait des gens qui avaient les moyens, mais cette fois n’avaient pas d’argent et on a bu une bière chacun à cinquante centimes. C’était une époque aussi formidable.

 

Ensuite, vous avez entrepris des études et vous êtes devenu…

J’ai fait quatre ans d’apprentissage. J’ai fait les cours théoriques à Neuchâtel à la Maladière. Il y avait l’École des Arts et Métiers et j’ai fait aussi à Lausanne un complément pour mon genre de métiers. Ensuite, j’ai réussi mon examen et comme tout bon soldat, on m’a incorporé à Colombier comme mille pattes où j’ai fait mon école de recrues et on m’a dit que je n’étais pas assez bon pour l’école de recrues. On m’a fait faire une deuxième comme sous-off et je dois dire que cela a été des moments aussi bonards et sympathiques, parce que j’ai fait la connaissance de beaucoup de copains. C’est là que j’ai commencé à vivre et à connaître un petit peu les échanges avec les amis, avec les copains et tout. Ce que je tiendrai aussi à souligner là, c’est que j’ai un personnage qui m’a beaucoup marqué dans ma vie. Je cherchais une place à l’époque. Je travaillais chez Reymond, je cherchais une place comme réparateur, parce que je voulais faire un petit peu des cours, apprendre d’autres choses et j’ai écrit à la maison Roger Bolomey, à l’époque. La firme se tenait quand on monte aux Terreaux, rue des Terreaux et ce Monsieur Bolomey a été pour moi l’essentiel dans ma vie. Il m’a donné la force, il m’a appris beaucoup de choses sur le comportement vis-à-vis de la clientèle, le respect des gens. Aussi, il m’a encouragé d’aller plus loin parce qu’il m’a dit à un moment donné : « Si tu veux faire carrière, on pourrait discuter. Je prendrai contact avec quelqu’un qui pourra t’introduire dans une grande compagnie qui est la compagnie IBM », je ne le cache pas.

Et de là, les choses se sont bien passées. J’ai passé un examen d’entrée et j’y ai travaillé vingt-cinq ans.

 

Et le dessin et la peinture, à quel âge le virus vous a pris ?

Le virus m’a pris dès l’âge de sept ans, je peux le dire, quand j’étais dans un champ de patates. J’avais toujours dans ma poche droite, j’avais un crayon, un stylo. Et, je dois dire que je devais planter des pommes de terre, des sillons de pommes de terre et je dois dire que le sillon n’était pas fini en un jour. Je dessinais entre deux et des fois le paysan me disait : « Tu as mis long aujourd’hui ». J’y disais : « Mais écoutez, il faut que je m’adapte, que j’apprenne » et entre deux, je faisais des dessins et je le faisais aussi, dans le temps, il y avait aussi dans les écuries, des vieilles toilettes en bois, et je faisais mes devoirs là-dessus. Cela, c’était souvent le cas, parce que je n’avais pas le temps autrement. C’était souvent la feuille de dessins qui remplaçait souvent souvent la feuille de calculs.

 

Et vos sujets préférés, cela a toujours été des paysages, des villages, des maisons.

Ah non. J’ai eu un autre parcours. Au début, je dessinais beaucoup, je faisais des dessins. Quand je suis entré dans la compagnie IBM, j’étais beaucoup plus, comment dire cela, mis à contribution par la circulation, par les grands trajets, par le monde que je rencontrais, par la sophistication des machines. Quand on ouvrait une machine, il y avait toujours des barres et il y avait du stress. Il fallait y aller, il fallait travailler, mais un plaisir fou en dehors de la famille, bien sûr. Je me suis marié, j’ai eu des enfants, heureux. Et j’ai fait, quand j’avais du temps, je dessinais. J’ai toujours dessiné, toujours, toujours. Je n’ai jamais lâché le dessin, à raison d’une heure par jour.

 

Votre première période, si je puis dire, c’était quoi, quel genre de dessins ?

C’était le fantasmagorique, je l’appellerai comme ça. J’ai d’ailleurs ici dedans un tableau où j’avais fait un dessin et ce dessin me rappelle la région de la Brévine. Il y a eu une période où il y avait, on annonçait venant de la frontière, que les animaux étaient malades, blessés, etc. et l’idée m’était venue dans une émission d’imagination « Au galop » qui était diffusée par Pierre Kissling de la Télévision Suisse romande, d’envoyer, chacun envoyait un dessin. Et à l’époque, j’étais marié et ma femme m’a enroulé le dessin et l’a envoyé. Pendant ce temps-là, j’étais au cours de répétition. Il y a un copain qui arrive et me dit : « Dis donc, tu as vu, il y a un Roland Duding qui est dans l’Illustré ». Je lui ai dit : « Arrête voir, ce n’est pas possible ! ». Et effectivement, ce dessin a été primé parce que j’avais créé une sorte d’imagination de l’époque et j’ai fait pas mal de dessins comme ça. Je les donnais à des amis, à la famille, je distribuais à gauche et à droite.

 

Après, il y a eu une deuxième période ?

Voilà. Il y a eu une autre période, la période du moderne, c’est ce que l’on voit ici en haut. C’est des panneaux de 120 sur 120. Je me suis lancé à étudier comme il faut la couleur, à l’appliquer sur des plus grandes dimensions, à utiliser des pinceaux plus larges, à me détendre, à un petit peu mettre une amalgame de cartes électroniques de formes bizarres, bizarroïdes, à l’intérieur des machines et les transposer sur la toile. En parallèle de cela, aussi, les télécommunications, l’aviation. Tout ce qui s’est passé, les années soixante-neuf où il y a eu les premiers pas sur la lune, etc. etc.

J’en ai fait un amalgame qui donne un petit peu un résultat de satisfaction pour moi-même pour avoir eu la chance, je dois le dire, d’avoir une bonne vue, d’avoir une bonne santé et d’être aimé dans la famille.

 

Et maintenant, vous entrez dans une troisième phase, un troisième cycle de peinture, de passion ?

Alors ça, c’est la phase qui a été déterminante pour moi, parce que j’ai toujours peint des paysages, j’ai toujours peint des endroits de village et tout. Mais ce qui m’a surtout frappé, c’est qu’en allant vers l’âge de vingt ans, vingt-deux ans, je me suis beaucoup baladé le long du Creux du Van et j’ai eu la chance de rencontrer M. Maurice Gostelli, qui était un peintre d’un certain âge déjà, mais d’une grandeur incroyable et qui m’a appris l’observation, la qualité des dimensions et le respect de la vie, le respect des formes et le respect de l’environnement. J’ai rencontré un autre artiste qui était aussi à l’époque, qui venait souvent au Soliat, c’était Fernand Vaucher, de Travers, qui était un mordu de la région et je l’ai vu maintes fois peindre des sapins et des métairies et qui a pris le temps, avec une grande gentillesse, de m’expliquer des techniques et des manières de mélanger des couleurs. La manière de présenter un tableau, comment le fabriquer, comment le monter.

 

Et actuellement, vous exposez ici au Café du Château à Valangin, toute une série de tableaux sur le village.

Oui, ça été un pari qui a été fait avec les tenanciers du Café du Château et j’étais ici avec mon patron, qui m’a invité à prendre un verre et arrivé là, mon patron me dit : « Écoute, dans la table à côté, ils parlent de loups ». C’était M. et Mme Breitler, qui sont les tenanciers, qui parlaient de loups. Et mon patron m’a dit : « Dis leur que tu fais des loups, que tu peins des loups » et c’est de là qu’est partie l’idée. Le lendemain, ils m’ont dit : « Mais écoute, viens présenter ce que tu fais » et le lendemain je suis venu leur présenter et là-dessus est partie l’idée de dire, mais qu’est-ce qu’on fait ? J’ai dit : « Ce serait sympa, on peint Valangin !» Et hop, ils ont été d’accord et c’est parti comme cela.

 

Combien de temps il vous a fallu alors pour créer cette collection ?

Cela fait une année. Une année que je suis dessus. Tous mes temps libres et la rencontre des gens du village, très importante. Je trouve que c’est une joie d’avoir pu peindre au village. C’est une découverte pour moi. C’est les formes qui sont vraiment, comment il faut dire, c’est le plus grand bonheur que je puisse donner au peintre que de venir peindre Valangin.

 

La rivière, les vieilles maisons ?

Alors la rivière, les vieilles maisons, c’est aussi une histoire de mon enfance. Il y a à Valangin, deux seules maisons qui sont de l’autre côté, côté forêt et il se trouve que même quand j’étais enfant, mes parents vivaient dans une maison où j’ai vécu, qui se trouve tout au bord du Seyon. La première maison à la sortie du Seyon quand on va, pour aller direction les Parcs.

 

Et vous avez aussi fait quelque chose qui est quand même assez rare, vous avez décidé de partager vos bénéfices avec une association ?

Oui. La chose ne s’est pas faite tout à fait comme cela au départ. Ce qui m’a poussé à faire ça, c’est que j’ai été interpellé par une lettre que j’ai reçue de CBM, Mission chrétienne des aveugles. Et comme tout un chacun, j’ai pris mon courrier, je l’ai ouvert et je l’ai mis de côté. Je me suis dit : « Tiens ». L’image m’a déjà marqué. Lors de la rencontre avec Chantal et Jean-Marc, je leur ai dit : « Mais, est-ce qu’il me serait possible de présenter quelque chose qui me tient à cœur ? » et ils ont tout de suite dit : « Oui, il n’y a aucun problème, tu peux faire, si c’est quelque chose de sérieux, il n’y a aucun problème. » Là-dessus, j’ai lu un peu les documents, j’ai lu et me suis renseigné et j’ai téléphoné à M. Renk, qui est le directeur de cette Mission ici en Suisse romande dans le canton de Neuchâtel qui m’a bien reçu. On a discuté et de là est partie l’idée de dire : « Le regard du peintre et le regard d’un enfant » et c’est de là qu’est partie cette idée de dire, une partie de la vente va être donnée pour ça, mais aussi, je m’engage à distribuer des petits livres qui mentionnent un peu tout le travail qui se fait sur place dans ces pays d’Asie, d’Afrique et l’Amérique du Sud et je dois dire que c’est grandiose ce qu’ils font. C’est énorme. Je suis un tout petit maillon. Je sais qu’il y a beaucoup de monde qui font ça. Je suis un tout petit maillon qui pourrait peut-être apporter la vue à un enfant et rien que de le savoir, ça m’encourage à peindre toute la Suisse.

 

Ce qui vous a particulièrement touché, c’est de découvrir que l’on pouvait devenir non voyant si l’on était mal nourri.

Cela m’a frappé de penser. J’ai été privé dans ma jeunesse de l’amour de mes parents, de pas mal de choses, mais penser que dans le monde, les gens tombent aveugles parce qu’on ne leur donne pas à manger, je trouve que ça c’est quelque chose et d’ailleurs, si l’on regarde un petit peu leur Mission qu’ils sont en train de faire, ils veulent arrêter totalement ce problème pour l’an 2020.

 

Ils vont essayer de régler tous les problèmes.

Comment ?

 

Ils vont essayer de résoudre les problèmes pour 2020.

Ils veulent essayer de rayer ce problème qui est le problème de base, c’est déjà, nourrir les gens. Et ça, ils font un travail énorme et grâce aux gens. C’est aussi grâce aux gens, grâce aux donateurs, grâce à toutes les personnes qui s’y attachent et qui apportent quelque chose.

 

Pour terminer. Vous avez décidé de peindre tous les samedis après-midi devant les visiteurs. Que vous procure ce genre d’exercice ?

Déjà, c’est un plaisir personnel parce que j’aime peindre, j’aime dessiner et c’est un partage avec les gens. Il y a aussi des peintres qui viennent, des enfants qui viennent. Je ne leur apprends pas à apprendre à peindre, je leur montre une certaine technique que j’utilise.

 

Votre famille, vos enfants ont toujours eu beaucoup d’importance pour vous ?

Ah oui. Malgré que nous soyons divorcés. J’ai été séparé de mon épouse, on a un contact. Les enfants ont un contact avec la maman. J’ai un contact avec mes enfants, très grand contact aussi avec mon amie et je dois dire que je suis heureux. Voilà, c’est le final.

 

 

Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert

Texte retranscrit par Françoise Berthod