Monsieur Rolf Bloch : Les fonds en déshérence
Il y a dix ans, vous avez été un acteur privilégié dans le cadre des fonds juifs en déshérence. Racontez-nous un peu comment cela s’est passé, la chronologie des événements ?
Vous savez, avec la disparition du communisme dans les pays de l’Est, il y avait une ouverture. Les gens qui n’avaient pas de contact avec l’Ouest pouvaient commencer à s’y intéresser de revoir ces contacts et lentement, il y avait des questions qui se posaient, des gens qui vivaient sous le communisme qui maintenant étaient libérés et qui voulaient entrer dans la possession de leurs biens. Ils avaient, pensaient-ils, le droit d’avoir… parce qu’ils étaient déposés par les parents peut-être ou des grands-parents en Suisse. Il y avait des demandes. Alors, en 1995, je me suis entretenu avec les banques à ce sujet et je leur ai dit : « Nous avons des demandes, nous aimerions que vous teniez compte de ces demandes sans vous barricader droit derrière le secret des banques » parce qu’à nous, ils n’osaient pas donner de renseignements. Ils ne pouvaient pas donner des renseignements et ça a duré un moment. Alors, il y avait quand même dans les médias, on a pris ce thème et là-dessus, une Organisation internationale (World Jewish Restitution Organisation) s’est intéressée à la question. Eux s’occupaient au fond des avoirs de juifs dans les pays de l’Est.
Je prends un exemple : en Pologne, avant la guerre, il y avait trois millions et demi de Juifs. Après la guerre, il y en avait encore vingt mille et tous les biens des communautés juives, que ce soit des synagogues, des hôpitaux, des écoles ou même des maisons. De trois millions et demi de personnes, évidemment, cela ne pouvait pas être à la charge de ces vingt mille qui devaient les retaper, de revoir et il y a une institution, une organisation internationale juive qui s’en est occupée pour voir ce qu’on pouvait faire et là, dans ce contexte, ils sont tombés aussi sur les possibilités d’avoirs, qu’ils y avaient encore des avoirs en Suisse chez les banques qui n’avaient pas été redistribués aux ayants droits. Ils sont venus aussi en Suisse et c’est comme cela finalement que ça a commencé. La Fédération suisse des communautés israélites que je présidais, ne pouvait évidemment pas prendre seule la responsabilité pour tous les juifs du monde. On aurait même pensé qu’entre les banquiers suisses et la communauté juive de Suisse, il pourrait y avoir des arrangements. Alors, on s’est rangé aussi du côté de cette organisation en disant : on fait ceci ensemble. Ce que j’ai demandé, c’était toujours, et je le dis dans des « hearings » en Amérique, je veux la justice pour le peuple suisse mais aussi la « fairness » pour la Suisse, dans le traitement de la Suisse.
Il y avait une pression qui était extrêmement conséquente en provenance des États-Unis ?
Tout à fait. Nous avons un système tout à fait différent de ce qu’ils ont l’habitude d’avoir en Amérique. Nous avons le secret bancaire. Nos banques ont gardé les avoirs, alors que par exemple en Amérique, après dix ans, s’il y a un compte qui est en déshérence, on publie une liste officiellement dans les journaux et si personne ne s’annonce, c’est l’État, chez nous, cela serait le canton, qui reçoit cet argent parce qu’il y avait le secret bancaire. Mais pour arriver derrière ce secret bancaire, ça c’était au fond ce qu’il fallait faire.
En Amérique, il est de coutume d’exercer de la pression. Donc si vous avez un litige, ça ne se passe pas comme en Suisse, on n’est pas là pour s’entendre, tout d’abord pour voir quel est le terrain d’entente, on y va, ça c’est une coutume américaine. Je voulais le comparer, j’ai dit en Suisse, on joue au jass et en Amérique, on joue au poker. Cela fait toute une différence, si les uns jouent au jass et les autres jouent du poker, ça ne peut pas réussir. Il faut maintenant arriver à s’entendre et c’est un peu mon rôle de faire comprendre aux Suisses qu’il y avait un problème et qu’il fallait faire quelque chose et aux Américains, qu’en Suisse, les choses se passent différemment et qu’il faut aussi s’adapter un peu à la façon suisse et retrouver un terrain d’entente, ce qui s’est finalement fait.
Vous avez géré ce fonds de plusieurs millions. Je pense que ce ne devait pas être évident, certaines victimes devaient être âgées ?
Oui. Moi, j’ai géré un fonds de la Confédération, ce n’était pas les avoirs en banque que je gérais. C’était un fonds humanitaire que la Suisse a établi et par hasard, vous savez beaucoup de choses dans ma vie étaient des hasards. Je n’ai jamais dit : « Je veux être le président de ces fonds », mais on avait décidé en 1997, on s’est réuni au Palais fédéral pour mettre sur pieds ce fonds et on a dit bêtement peut-être : « Il y a sept personnes qui vont le gérer, on a l’habitude de sept, c’est un nombre sacré, sept conseillers fédéraux. Il fallait aussi sept membres de cette direction. Tout le monde a accepté cela et après on a dit : « Il faut de la parité », c’est-à-dire finalement, il faut trois et demi de Suisses et trois et demi de Juifs. Alors, comment est-ce que l’on fait avec les demis, moitié-moitié comme la fondue ? Ma foi, on a pensé longuement et finalement on a dit, oui : « On prend trois Suisses et trois représentants des organisations juives du monde et on prend le président de la Fédération des communautés juives de Suisse ». Il est à moitié suisse et à moitié juif, donc cela fait la parité. C’est comme cela que j’ai débarqué, parachuté par ce fait et à la tête de ce fonds où il fallait tout créer. Nous avions deux cent septante-trois millions de francs suisses à disposition. Il fallait les répartir aux survivants de l’Holocauste dans le besoin. Ce n’était pas une réhabilitation, c’était un geste humanitaire. Il fallait qu’ils soient dans le besoin. Il fallait créer les critères, il fallait trouver les pays, il fallait trouver les noms, il fallait trouver la façon de contrôler tout cela. Il fallait vraiment constituer tout le réseau, toute la procédure, tout le contrôle. Il fallait s’adapter à chaque pays qui était différent. Il fallait leur payer en dollars alors que nous avions des francs suisses. Nous devions acheter des dollars, ce que la Confédération, dans un premier temps, n’admettait pas. Il y a la fluctuation du dollar. Je ne savais jamais combien d’argent j’avais vraiment à ma disposition. Je ne savais pas non plus, parce que ce n’était pas seulement les Juifs qui recevaient cet argent. Il y avait les Roumains, les invalides, il y avait d’autres qui étaient des opposants au nazisme qui devaient recevoir de l’argent. Il y avait ceux qui politiquement étaient persécutés dans les pays de l’Est.
On n’avait aucune statistique de savoir combien de personnes il y a. Finalement, nous avons distribué trois cents millions et j’avais estimé à deux cent cinquante mille les ayants droits. Finalement, c’était beaucoup plus. Avec trois cent douze mille personnes, nous avons fini avec ces trois cents millions. Ce qui fait une moyenne de mille francs par tête, mais comme c’était un geste humanitaire, les gens ont apprécié ce geste de la Suisse et je suis, moi-même, allé dans les différents pays pour présenter cela, pour montrer un visage, pas seulement donner un chèque, que ce soit un petit peu plus humain cette façon de faire. J’ai recueilli leurs réactions qui étaient tout à fait positives vis-à-vis de la Suisse et pour eux, c’était un grand montant. Je me souviens, quand on distribuait par exemple mille francs en forme de dollars en Russie, en Biélorussie, j’ai dû demander une protection de la police pour les gens qui recevaient ce chèque parce qu’ils risquaient d’être volés. C’étaient des vieilles personnes justement et elles étaient peut-être faibles. À d’autres, on a dû l’apporter à la maison, mais ceux qui pouvaient venir à une réunion, il fallait une protection de police pour qu’ils ne soient pas volés. Donc, cela avait une grande valeur économique et surtout une valeur symbolique et morale pour eux. C’était quelques fois, la première fois qu’on a reconnu par ce geste les grands déboires qu’ils ont eus par la persécution.
Depuis quelque temps, on reparle du conflit entre Israël et ses voisins au Proche-Orient, quel regard est-ce que vous, vous portez sur ce conflit ?
Moi, je dois dire que c’est très difficile et très complexe d’en parler. Il y a plusieurs éléments nationalistes et il y a l’élément de gens, de voisinage et il y a aussi une dimension religieuse dans tout cela.
Pour en parler rapidement, j’espère qu’on trouve une solution. Je croyais qu’en ce qui concerne le conflit arabe et israélien qui au début de la proclamation d’un État en 1948 a eu lieu avec la guerre immédiate entre ces pays trouve une solution. Il y a la guerre avec les Juifs, avec la Jordanie, peut-être avec d’autres qui vont suivre.
En ce qui concerne le conflit entre les Israéliens, les Palestiniens, je croyais qu’on était sur une route de solutions où la partition était finalement reconnue, c’est-à-dire qu’il y a deux États indépendants l’un de l’autre. Pour les Israéliens, c’était l’abandon du rêve d’un grand Israël biblique, donc de dimension religieuse. Cela s’est terminé, mais il y a toujours des actes de terrorisme qui se sont interposés ou l’assassinat du premier ministre Rabbin. Qui s’est interrogé sur celui-là, l’assassinat par un extrémiste juif ? Il y a des extrémistes des deux côtés qui empêchent une sécurité. Maintenant, il y a encore la dimension religieuse que vous constatez dans les organisations non pas étatiques, mais paraétatiques comme le Hamas et le Hezbollah, et qui avaient dans leur constitution le fait que l’État d’Israël devrait être anéanti et qu’ils ne pouvaient pas avoir d’État.
Alors, comme c’est l’identité de leur raison d’être, il est très difficile pour eux de négocier en partant du fonds de leur identité et pour Israël d’avoir un interlocuteur et là, il faut trouver maintenant, pragmatiquement avec l’aide internationale, une solution pour éventuellement avoir quand même ce processus. Malheureusement, ce processus ne s’est pas enclenché par des négociations pures. Ces négociations n’ont rien donné. Il fallait cette pression internationale, provoquée finalement d’un côté par les attentats, de l’autre côté par l’intervention militaire d’Israël comme moyen. On peut discuter si ce moyen était adéquat, si ce moyen était le bon, s’il ne fallait pas d’abord voir la voix diplomatique, mais je vous ai dit comment c’était difficile d’avoir un interlocuteur qui, au fond, ne voulait pas parler avec un État d’Israël, puisqu’il ne le reconnaissait pas. En commençant à parler, il le reconnaît implicitement !
Donc là, il y avait des grandes difficultés. J’espère que maintenant, avec cet armistice, on arrive à transformer dans une paix durable et pas seulement de quelques années et qu’il y ait vraiment les deux États, la Palestine arabe et Israël juive qui puissent en sortir.
Lorsque l’État d’Israël a été créé, vous aviez dix-huit ans. Quel a été votre sentiment quand vous avez appris la nouvelle ?
Vous savez, c’était quelque chose d’absolument… un événement historique si vous pensez que le dernier État « Israël » existait deux mille ans avant seulement à la même place. Il y a toujours eu une présence juive dans Israël, mais ce n’est pas un État, c’était devenu romain, c’était devenu byzantin, c’était ensuite, disons les Arabes qui ont conquis ce territoire et il y avait Alexandre le Grand, il y avait les successeurs d’Alexandre le Grand. Ensuite, il y avait l’Empire ottoman qui régissait dans cette région et tout à coup, il y a un état d’Israël de nouveau. Il existait encore du temps de Jésus si vous voulez, puisqu’il y avait un roi, Hérode, mais sous la tutelle romaine. Et je le vis pendant des siècles et des siècles dans les prières. On a dit : « Que le peuple d’Israël puisse retourner à Sion » et maintenant, cela devient une réalité.
Donc, je l’ai ressenti comme un événement historique auquel je pouvais participer et j’étais très émotionné par ce fait.
Et vous vous êtes récemment engagé dans le cadre de campagne fédérale de votations contre la politique d’asile de M. Blocher. Est-ce que vous pensez vous engager également pour d’autres votations dans le futur ?
Non. J’ai aussi pris ceci comme une question spéciale. Le côté humanitaire me touche. Je suis très sensible à ces questions de réfugiés, parce que j’ai vécu ça pendant la deuxième guerre mondiale. J’ai vu des camps de réfugiés et là, la question était la même : « Qui sont les véritables réfugiés ? » On a dit que, par exemple, les Juifs qui voulaient venir sauver leur vie en Suisse n’étaient pas vraiment des réfugiés dans le sens véritable et on les a repoussés et j’ai vécu ce drame et cela m’a beaucoup marqué bien sûr et je ne voudrais pas que cela se répète.
Vous avez été entrepreneur pendant de nombreuses années. Selon vous, quelle est l’entreprise du futur, de demain ?
C’est une question à laquelle je n’ai aucune réponse. Vous savez qu’il n’y a pas « une » solution. Il ne peut pas y avoir une solution. Je voudrais peut-être dire que, quelque fois, on oublie qu’en Suisse notre tissu industriel est fait de petites et moyennes entreprises, 98% ont moins de cinquante collaborateurs. Cela veut dire que la taille humaine de ces entreprises est encore là et je ne pense pas qu’on va perdre ce fonds de relation complètement. Il est clair que dans la globalisation, il y a des centralisations qui se font et la taille pour monter, c’est géré différemment, mais la conjoncture actuelle nous prouve que notre système industriel est tout à fait viable si l’on fait des produits de qualité et des spécialités qui permettent à l’entreprise de se développer et de prendre une place évidemment pas seulement en Suisse, mais aussi sur le marché international.
Je ne pense pas que le processus soit un processus qui va à l’encontre de ces structures d’une façon dramatique, mais quand même par rapport au passé, un peu accéléré.
M. Bloch, merci d’avoir répondu à nos questions.
Je vous en prie.
Interview réalisée par Philippe Rollier
Texte retranscrit par Françoise Berthod