Course de caisses à savon : Château-d’Oex

 

 

Durant quelques jours, Château-d’Oex a été le temple européen des caisses à savon. Les plus nostalgiques d’entre nous resteront attachés à ce terme de caisses à savon, même si la nouvelle génération parle de « spitdown ». Signe des temps pour une discipline qui réunit des compétiteurs des quatre coins des continents. Priorité donc à la langue internationale par excellence.

Mais l’anglicisme, plus tendance, colle également mieux à ce sport dont les bolides ressemblent davantage à des karts qu’aux prototypes plutôt loufoques de temps plus reculés. Qui dit amélioration technique et plus grande vitesse, dit risques plus élevés. D’où les contrôles sans concession effectués avant et pendant les courses. Pas question de prendre le moindre risque au moment de laisser partir les, parfois très jeunes, participants sur la vertigineuse piste de 1,3 kilomètres. Les deux cents véhicules inscrits ont en effet été passés au crible par des spécialistes sur la Place de la Gare de Château-d’Oex. Cela commence par le système de freinage. Il peut être à disque, meilleur, ou à tambour. Mais il faut un double circuit de freinage au cas où l’un casserait. La hauteur de l’arceau de sécurité doit être suffisante pour que la tête ne heurte pas le sol au cas où le véhicule se retournerait. Reste à vérifier que les ceintures de sécurité sont bien fixées et que la pression des pneus soit correcte. Deux tests sont encore au programme des pilotes pour obtenir leur numéro de course. La pesée, deuxième critère après l’âge, à définir la catégorie et le test de freinage en pente. En attendant les vérifications d’avant course, dès fois que certains auraient l’idée d’ajouter du poids ou de gonfler leurs pneus au-delà de la pression.

 

Durant la course, l’objectif de notre caméra a été, télévision sociale oblige, attiré par l’un des commissaires de course. Un homme pas tout à fait comme les autres. Explications et témoignage.

 

 

Quelle est votre fonction durant ce championnat d’Europe de caisses à savon ?

Ma fonction.

 

Ici.

C’est comme vous le voyez, je suis commissaire de piste. Ma fonction, c’est voir si il y a quelqu’un qui… Si possible que personne ne sorte du virage. S’il vient trop vite, moi, je le fais baisser. Sinon, je laisse. Et, j’avertis toujours le suivant. Donc, il y a quelqu’un qui m’avertit et moi, j’avertis le suivant.

 

Vous travaillez à la sécurité. C’est la sécurité des coureurs…

Oui, à l’organisation.

 

D’accord. Vous-même, vous avez eu un accident ?

Oui, malheureusement. Un accident de moto en 2004, septembre 2004. Je ne peux pas oublier, parce que, comme vous le voyez, ce n’est pas… Ce n’était pas très bon. Vous voyez, mais peut-être que vous ne voyez pas, c’est que mon bras, il est malheureusement mort. Il est, il n’y a que le sang qui circule, parce que le reste est mort.

 

Mais vous êtes resté passionné de courses ?

Oui, parce que j’étais toujours passionné de courses, course de motos, course de voitures. Toutes les courses mécaniques, voilà.

 

Donc vous disiez, vous êtes resté passionné de courses malgré l’accident...

Passionné de tous les sports mécaniques et ça, c’est un sport de toute façon mécanique. Et pourquoi pas, puisque je ne fais rien en ce moment dans la vie, malheureusement, parce que bon… Avec un bras, ce n’est pas possible et ce bras j’en ai besoin pour la canne. J’étais électricien, j’étais automaticien, mais ici dans la région, je ne pouvais pas exercer mon …

 

Comment vous voyez votre avenir, alors ? Vous étiez un passionné de courses et maintenant vous participez, bénévolement je pense, à l’organisation ici.

Oui, oui. Tout à fait. Mon avenir, je ne peux pas. Je le vois mal, franchement. Comme je le vois, je le vois mal, parce que cela ne peut que mal finir, ce n’est pas possible ! Mais ma foi, on verra, on ne sait pas, parce qu’il y a des jours sans et des jours avec… Ces jours-là, parfois, on risque de faire des bêtises assez grosses. Mais c’est question de contrôle, c’est comme les douleurs que j’ai en ce moment. Je suis en train de parler avec vous et pourtant je les domine, parce que je suis obligé. Il n’y a pas d’autres sorties. Tout ça pour dire que même si je suis handicapé, je ne suis pas handicapé mental, mais même si je suis handicapé, moi, je dis franchement, moi je ne me sens pas handicapé. Oui, je le suis. Je ne peux pas nier, mais je vois les gens handicapés qui n’ont pas de jambe par exemple et qui sont cloués. Moi, je ne me vois pas handicapé, parce que je peux encore marcher, pas très loin. Mais, je peux me déplacer avec la canne, je peux me déplacer debout avec la canne. Mais je le fais.

 

Vous vous dites qu’il y a des gens qui sont encore plus handicapés que vous ?

Bien sûr. Ils sont beaucoup plus mal. Parfois, il faut penser aussi… il ne faut pas toujours penser, comment dire, être égoïste, c’est-à-dire penser à ceux qui sont mieux que nous, être mieux qu’eux, parce que c’est ça le but aujourd’hui. Mais moi, non, je n’entre pas dans ce jeu. Je n’y suis jamais entré. Mais bon, il faut vivre c’est sûr, mais je ne suis pas… j’ai un caractère fort, mais cela ne va pas. Ça, ça n’entre pas.

Excusez-moi, mais j’ai perdu un peu le fil.

 

Mais vous êtes quand même positif, optimiste quand même ?

Oui, oui. Je le suis… Mais, je suis obligé de l’être, vous voyez. Qu’est-ce que je peux faire d’autre ? Me tuer, me tirer une balle dans la tête, ça ne va pas. Et puis ma femme, et puis mon fils. Il ne faut pas être égoïste, parce que quand on se suicide. C’est vrai, moi j’ai été déjà au bord du suicide et malheureusement… C’est là qu’on voit qu’on est vraiment stupide. Moi, je dis, moi je reconnais mes défauts. Il y a des gens que non, mais bon. J’étais stupide, parce que j’étais encore comment dire valable et j’ai voulu me suicider. Je ne l’ai pas fait. Donc, aujourd’hui, je me suis attaché à la vie et je crois même un peu plus fort, à cause de l’accident. Pas pendant l’accident, pendant… J’ai passé une année à l’hôpital, mais bon. Pas pendant ce temps-là, parce que pendant ce temps-là, il fallait faire le deuil du bras, il fallait faire beaucoup de choses, il fallait pleurer. Je n’ai pas crié, jamais, parce que j’ai la volonté souvent de crier, mais quoi crier. De toute façon, cela ne sert à rien. On va nulle part. J’admets la souffrance. Je vois quand même la vie, après tout, je vois quand même la vie, je ne la vois pas très loin parce que je n’arrive pas. Cela n’est pas possible, mais je vois de jour en jour.

Bon ma femme, elle a ses idées sur le futur et c’est bien et mon fils aussi, c’est bien. Mais moi, dans ma situation, je ne vois pas, comment dire, arriver trop vieux. Je n’aimerais pas, parce que comme les médecins m’ont dit que ça n’existe pas un médicament qui enlève les douleurs, puisque je prends deux fois de la morphine aujourd’hui. Je prends dix-neuf médicaments par jour. Moi, je me demande… D’un côté, ils sont en train de me soigner et de l’autre côté, mon estomac, mon foie, ce n’est pas possible… autant de médicaments. Il y a quelque chose qui va, mais bon ! On verra quoi, qu’est-ce qui cède en premier ? Bon, moi j’étais dans une chaise roulante un bout de temps, mais avant de pouvoir bien sûr être debout. Oui, être debout. Quand j’étais en chaise roulante, ils ont élargi un peu les portes et j’habite dans un rez-de-chaussée, heureusement. Parce que si j’habitais dans un… le pire pour moi, c’est les marches. C’est monter ou descendre, soit monter ou descendre, parce que pour moi descendre c’est encore pire parce que le danger… Quand on monte, on essaye de ne pas tomber. Si on tombe, moi en tout cas, j’ai tendance à tomber devant.

 

Vous restez où vous êtes.

Voilà. Mais en descendant, c’est dangereux.

 

Vous pouvez partir tout en bas.

Oui. Là, c’est la pire des choses. C’est la peur que j’ai, c’est les marches. Les marches, il faut apprendre à monter, à descendre. Avec mon pied, c’est incroyable. C’est incroyable comme la vie elle peut modifier, comme il y a beaucoup de choses qui sont complètement différentes de ce que l’on faisait avant. C’est incroyable, je ne dis pas que ce sont des bonnes, mais il faut se débrouiller.

 

Il faut faire avec.

Enfin, c’est comme cela.

 

 

Interview réalisée par Jean-Pierre Lambert

Texte retranscrit par Françoise Berthod