M. Rhommulus Boyon : Télévision locale au Caméroun
J’ai à mes côtés, M. Rhommulus Boyon, citoyen camerounais, qui a passé un bac de lettres dans son pays et qui se trouve en Suisse pour poursuivre ses études dans le cadre de la Haute Ecole de Gestion de Neuchâtel. Mais qui surtout a un projet qui peut paraître un peu fou à des néophytes, c’est celui de créer une TV locale, de région, au Caméroun. Tout d’abord, bonjour. C’est la première chose.
Bonjour M. Alain Sunier.
Vous avez un projet qui peut paraître un peu fou pour le commun des mortels, c’est-à-dire créer une télévision locale au Cameroun. Comment cette idée vous est-elle venue ?
Écoutez, effectivement compte tenu de tout ce qui se passe dans l’environnement média actuel, il va de soi qu’avec l’avancée des nouvelles technologies, créer une télévision aujourd’hui n’est plus seulement une affaire de grosses multinationales. Mais aujourd’hui, tout passionné peut essayer d’apporter sa contribution dans ce gros marché, ce média qui est en pleine expansion maintenant.
Vous dirigez entre guillemets, le tout depuis la Suisse, est-ce que cela représente des difficultés ?
Oui et non. Oui dans une certaine mesure, parce qu’on est quand même soumis à certaines lois sur la question des médias au Caméroun. Il faut déjà remplir certaines conditions au niveau juridique et après il y a aussi le côté technique. C’est avec le côté technique et pratique de la télévision qu’on reçoit en Afrique, ce n’est pas toujours évident de rencontrer des personnes qui soient assez compétentes. On va aussi parler des câbles opérateurs qui n’ont pas une certaine puissance comme les câbles opérateurs qu’on peut trouver par exemple en Europe.
J’ai cru comprendre que vous vous occupiez beaucoup de l’aspect administratif.
Oui.
Ici, nous avons dû demander une concession à l’Office fédéral de la communication. Qu’en est-il pour le Caméroun ?
C’est pareil. On devait avoir un agrément pour pouvoir exercer en tant que média, soit dans la radio, dans la presse écrite ou à la télévision. Il faut avoir un agrément. Pour cela, il faut aller voir du côté du Ministère de la communication et quand on veut être un média qui émet déjà, parce que nous, ce qu’il faut savoir, on ne va pas émettre directement sur le câble. Il faut déjà partir sur Internet, parce que là au moins, l’on arrive à éviter les coûts énormes de l’agrément, parce que l’agrément, il va coûter environ, on va dire en gros, cent mille francs suisses.
Oui, c’est énorme.
Vous comprenez qu’il faut passer par Internet et essayer de voler ce bout, l’envie d’émettre déjà à partir de la Suisse, parce qu’on est quand même, même si on fait des programmes afros, afros-européens. On arrive à rencontrer, peut-être le décor a changé, mais on arrive quand même à rencontrer des Africains qui sont intégrés, qui vivent ici, qui ont des choses à raconter et qui ont des idées nouvelles pour l’Afrique. On peut déjà le faire à partir d’ici.
Donc cela serait, l’air de rien peut-être, une fenêtre camérounaise sur les Camérounais en Europe ?
Une fenêtre, elle est camérounaise aujourd’hui parce que je viens du Caméroun, mais on va faire une fenêtre afro, c’est-à-dire que c’est une fenêtre qui va concerner les Caraïbiens, les Afros-Américains, les Afros-Européens, si on peut se permettre ce terme et tous ceux qui sont en Jamaïque, qui sont aussi de couleur noire, on va dire.
Est-ce que cela sous-entend que vous allez faire par exemple des émissions bilingues ou trilingues ?
Pour l’instant, non. On devra se le permettre pour l’instant de projeter ce type d’émissions, parce qu’on n’a pas les moyens nécessaires, parce que qui dit émissions bilingues, dit également traductions. Il faut une panoplie de personnes. On est une petite équipe pour l’instant qui démarre, qui apprend et on pense qu’à l’avenir, pourquoi pas ? Mais pour l’instant, on s’intéresse à la partie francophone. Il ne faut pas oublier qu’en Suisse, on a aussi des mariages mixtes. On a des couples mixtes qui viennent autant d’Afrique que d’Algérie ou même des Suisses. C’est aussi une partie de la population qui nous intéresse.
On parle d’émettre, Ok. Vous créez des émissions. Qu’est-ce qu’on peut dire actuellement au niveau, je dirais d’Internet dans les pays africains ? Est-ce qu’il y a beaucoup de gens qui y ont accès ?
Il y a un engouement dans les pays africains aujourd’hui par rapport à tout ce qui est Internet, mais l’accessibilité, elle, est très réduite du fait que les gens n’ont pas assez de moyens. Même si les gens ont une envie forte d’avoir chacun sa propre connexion Internet à la maison, il n’est toujours pas facile de pouvoir gérer déjà le quotidien sur le plan financier et pouvoir se payer encore une connexion Internet.
Donc l’accent est mis, je dirais, sur les Africains de l’extérieur.
Déjà.
Maintenant, justement, vous parlez de passer par le gouvernement, est-ce que l’on peut s’attendre à des censures, par exemple ?
Oui. Effectivement, il faut s’attendre à des censures, parce que, comme vous le savez, nos pays ne sont pas encore très très au point au niveau de ce qu’on appelle, « la liberté d’expression ». Donc, il va toujours falloir faire des concessions. Nous, en émettant ici, on peut regarder l’Afrique autrement et avoir le droit de dire ce que l’on pense. La censure, du fait qu’elle part par Internet, elle peut toucher un petit nombre de personnes qui vont se connecter dans des cybercafés et avoir ces informations. Mais par après, il y a aussi que ces personnes peuvent servir de relais pour la pensée que nous on veut véhiculer.
Oui.
Donc le but c’est ça, que le petit internaute qui va payer une connexion dans un cybercafé puisse avoir accès à cette pensée, à cette vision de la vie et aussi, on va lui dire, à la réalité de ce que l’on peut appeler la diaspora africaine ou afro à travers cette télévision.
Donc, il y a quand même une connotation un petit peu politique ?
De tout évidence, on ne peut pas parce que vous savez nous, quand on part d’Afrique et que l’on se retrouve ici dans un système qui est totalement différent sur le plan social, sur le plan politique, sur le plan humain, on a envie que les nôtres, qui sont restés au pays, bénéficient aussi de cette qualité de vie, des prestations que l’on nous offre. Donc pour nous, on ne peut en aucun cas faire un média sans penser à ceux qui vivent un quotidien très difficile là-bas. Donc comment faire pour améliorer l’Afrique de demain ? Quelles sont les pensées, qu’est-ce qu’on peut prendre de l’Occident pour améliorer le quotidien des Africains et pas seulement des Africains, mais de tous les Tiers-mondistes qui ont plus ou moins les mêmes problèmes.
On parle des difficultés, je dirais, quotidiennes des gens qui sont restés dans le pays. Au niveau des fonds, est-ce que vous avez trouvé, tout d’abord, est-ce que vous avez cherché des fonds suisses et deuxièmement, est-ce que vous avez eu des échos favorables ?
Alors pour l’instant, nous, on n’a pas encore engagé une recherche de fonds en Suisse pour la simple et bonne raison qu’on veut déjà quand même s’implanter, parce que, ce qu’il faut reconnaître, c’est que notre projet, a aussi une dimension humaine. Ce n’est pas seulement, on n’a pas regardé seulement le côté Nord, ni le côté Sud, mais c’est Nord-Sud. C’est une connexion entre les deux, parce qu’on va essayer d’exister déjà et après essayer de trouver les moyens de faire vivre cette télévision, parce qu’il y a un élément qui est très important à dire, c’est qu’il y a une forte communauté quand même Afro qui est présente en Suisse.
C’est juste.
Et cette communauté traverse également des difficultés au niveau de l’éducation de leurs enfants, au niveau du travail, au niveau du logement. Ils ont des problèmes avec la drogue, l’alcool et la délinquance. Tous ces gens, nous allons aussi chercher à les canaliser, pas seulement les Afros ou les Africains, mais aussi des Suisses et d’autres couches de population qui résident en Suisse. Pour nous, l’idéal serait de prendre toutes ces compétences avec Mario qui est bien présent, qui connaît un tout petit peu le côté technique. Il va essayer de les former, de montrer aussi comment on peut s’occuper, si on a de la passion, pour le montage, pour la réalisation, pour des prises de vue. Lui sera plus à même de montrer aussi, même si c’est à titre bénévole, à ces gens. C’est après, une fois que l’on a ces gens, qu’on peut chercher le financement.
Il y a un double but finalement, c’est-à-dire une connexion avec le monde afro, comme vous l’avez dit, mais le but premier, l’air de rien, c’est quand même de donner une occupation, d’intégrer, d’agrandir l’équipe, mais de manière didactique.
Il y a le côté humain, qu’il soit Noir ou Blanc, il nous interpelle dans ses douleurs, dans ses souffrances. Il n’y a pas qu’en Afrique qu’il y a la pauvreté. En Suisse aussi, on assiste quand même à une sorte de pauvreté, même si elle n’est pas matérielle. Il y a des pauvretés morales que l’on ne voit pas, qui ne sont pas perceptibles. Il y a des gens qui perdent leur travail du jour au lendemain. Il y a des gens qui sont malades, qui ont besoin quand même d’un certain accompagnement, qui malgré le fait qu’ils sont un peu exclus de la société, on n’est pas seul. Et notre but aussi, c’est de faire vivre ces gens au travers de leur passion. Si l’on y arrive, cela serait quelque chose d’intéressant pour nous en tout cas.
Justement. On parlait des passions des gens qui sont ici, est-ce que vous offrez ou allez offrir la possibilité aux gens qui sont en Afrique, de vous répondre, je vous dirais, d’avoir une interaction finalement entre vos téléspectateurs et vous ? Est-ce qu’il y aura possibilité de dialogue ou cela sera dans un sens et non pas dans les deux sens ? Est-ce que vous avez prévu ça ?
La possibilité de dialogue qu’on a pour l’instant, il y a deux volets. Il faut montrer l’Europe telle qu’elle est vraiment. Pas la montrer telle que certains Africains la perçoivent. C’est quand même, vous savez, je veux prendre une petite anecdote. Lorsque vous regardez qu’à la télévision, on tourne une roue et l’on gagne un million d’euros. Cela fait que les gens ont l’impression que l’Europe, c’est cela. On vient, on tourne une roue et on gagne de l’argent, ou on fait un jeu de télévision et l’on gagne une voiture. Pour les gens qui restent en Afrique, c’est ça l’Europe en fait. C’est l’Europe où il n’y a pas de soucis, il n’y a pas de problèmes. Mais ils ont lu qu’il y a pas mal de problèmes, de difficultés et ça on a envie de leur montrer, cela. Et d’autre part aussi, il faut montrer aux jeunes Européens ici qui ont tout et qui passent leur temps aussi à renier. C’est-à-dire qu’il faut aussi leur montrer qu’il y a d’autres côtés de souffrance, que les gens ici, ils ont un appartement, ils ont une voiture, ils ont une école, ils ont des soins, mais ils arrivent encore à se suicider.
Oui juste.
Tandis que de l’autre côté, il y a des gens qui n’ont pas tout cela et qui s’accrochent à la vie. C’est un dialogue en fait de soutien entre le Nord et le Sud. Pas seulement prendre au Nord, donner au Sud. Il faut aussi que le Sud puisse apporter ses douleurs et on leur dit : « Voilà, nous on chasse la vie. Vous, vous avez la vie et vous la détruisez ! »
Oui.
Quelque chose comme cela.
Puisque on est dans les images, cela serait un petit peu de notre vignoble dans votre lait de coco et votre lait de coco dans notre vignoble.
Voilà, quelque chose comme cela.
D’accord. Vous pensez que le mélange peut marcher ?
J’ai la foi. J’ai la foi que ce mélange peut marcher parce qu’on a toujours quelque chose à apprendre de l’autre. Et il faut sortir quand même des sentiers battus où on a peur du voisin, où on stigmatise les gens. Il faut apprendre à connaître les gens. Il faut leur donner l’opportunité de se montrer tels qu’ils sont et peut-être par là, il peut naître un dialogue entre le Nord et le Sud, pas seulement aujourd’hui. Le fait que le Sud, il tend la main et le Nord, il donne, donc aujourd’hui, il faut essayer d’apporter un échange équilibré en tous les cas.
Est-ce que, là, je vais être un peu pernicieux, la dernière votation a montré que les Suisses commencent à en avoir un certain ras-le-bol, par rapport aux étrangers en général. Une émission, une télé comme vous la proposez peut peut-être justement amener un plus, qu’est-ce que vous en pensez ? C’est-à-dire un dialogue peut-être ?
Je pense que finalement lorsque vous évoquez juste ce problème de votations, c’est le peuple qui s’est exprimé sur un choix, sur le choix d’une loi et ce n’est pas à nous de faire les avocats du diable en disant qu’il n’avait pas le droit ou pas. Je pense que dans un système de démocratie directe comme celui de la Suisse, le peuple a le droit de dire ce qu’il pense.
Maintenant, est-ce que nous, on a envie de construire le dialogue ? Je pense que le dialogue existe déjà. Donc, il faut juste améliorer certains points, parce qu’il y a quand même, la Suisse reste quand même un pays accueillant, un pays tolérant, un pays qui a une tradition humanitaire que tout le monde, même à travers ses institutions, soit la Croix-Rouge, à travers ça, la Suisse a montré quand même qu’elle a du cœur. Donc pour une loi qui a été votée, on ne va quand même pas dire qu’il y a un blocage du dialogue. Le dialogue, il existe.
Il est là, ça c’est clair.
Il est là. Le dialogue, il existe. Il y a maintenant des points à améliorer. Qu’est-ce qui fâche ? Il faut maintenant chercher à comprendre les difficultés qui sont beaucoup plus liées à l’économie qu’au social.
Oui.
Donc le raz le bol, il ne vient pas quand même du peuple suisse. En réalité, il ne se prononce pas contre un individu ou contre une couleur, il se prononce contre un système. Vous savez, les médias ont aussi un rôle très important.
Cela, c’est vrai.
Lorsque vous regardez toutes les images de ceux qu’on appelle aujourd’hui « les boat people », de ceux qui arrivent tous les jours, des îles Canaries et que les médias… Moi, j’ai une chaîne de télévision et à peine que les gens débarquent que je les montre déjà comme des clandestins. Je leur donne une connotation de clandestins sans être allé au fond de leur besoin d’aide. Parmi tous ces gens qui arrivent par milliers, il y en a qui ont des vrais problèmes de guerre.
Oui.
Donc, il faut aussi que les médias essaient de donner une autre image de l’événement.
D’accord.
Parce que quand on donne une connotation de clandestins, ça sonne mal pour les gens. Les gens, ils ont peur d’être envahis.
Oui. Il y a ce facteur d’invasion qui joue un rôle, ça c’est bien clair. Je crois qu’il y a un deuxième facteur, on ne va pas épiloguer là-dessus, parce que ce n’est pas le but donc. Mais je crois qu’il y a un deuxième facteur qui frappe les gens, c’est pour avoir voyagé, et connaissant beaucoup de monde qui a voyagé, on demande aux touristes de respecter les coutumes du pays, les pratiques du pays. En arrivant dans un pays musulman, cela veut dire qu’une femme en mini jupe va très mal passer. Serait-il utile finalement de mettre peut-être l’accent là-dessus, parce que je sens un raz le bol par rapport à cela ? C’est qu’un Africain qui arrive ici essaie de faire l’effort de s’intégrer finalement au système helvétique ou européen.
D’accord.
Puisque lui exige la même chose lorsque l’Européen va là-bas. Est-ce que vous avez pensé à ça ?
Écoutez. Pour moi, je suis pour la promotion de la synthèse tout simplement. On sera toujours ce que l’on est, quel que soit l’endroit où l’on vit. Il y a une part de nous qui restera, c’est-à-dire que la part de la culture qu’on a eue, l’éducation que l’on a reçue et les souvenirs d’enfance que l’on a. Cela ne changera jamais. Maintenant, il faut essayer de promouvoir la synthèse entre les cultures. Je ne parle pas seulement d’Africains ou d’Européens, je parle aussi d’Américains, Asiatiques et même Musulmans. Aujourd’hui, nous devons prôner l’esprit de synthèse, accepter l’autre dans ses différences. Nous, on a quand même bien pensé à cela, on ne doit pas, dans aucun cas, prendre des positions pour améliorer jamais pour fustiger.
D’accord.
Nous, on pense à ça dans ce que l’on a envie de faire.
L’idée, c’est de positiver non pas de rajouter.
Non, non. L’idée ce n’est pas de dresser les communautés entre elles, c’est de trouver les solutions aux problèmes humains. Cela, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle je vous ai dit que je penchais beaucoup plus sur la dimension humaine de la télévision.
En tout cas, je vous souhaite de réussir dans cette entreprise. Une petite goutte de paix dans l’océan de guerres ne serait pas forcément malvenue et je vous remercie beaucoup de nous avoir expliqué votre démarche.
Merci. On espère quand même qu’on va compter sur votre collaboration pour grandir, parce que vous, vous êtes déjà sur le terrain depuis bien des années.
On fera notre possible.
Je vous remercie.
Pas de quoi.
Interview réalisée par Alain Sunier
Texte retranscrit par Françoise Berthod